— Cinq minutes ?! Nous sommes en direct dans dix secondes !
— Okay, je peux gérer ça, déclara Kakashi en carrant les épaules et en bombant le torse. Nous ne sommes pas à deux doigts d’une dépression nerveuse. Imaginons simplement qu’il n’y a pas dix mille fans à la porte, hurlant et terrifiant.
Pour une raison inconnue, le manager était un véritable désastre quand il fallait apaiser une situation. Déjà, il ne faisait qu’empirer l’état émotionnel des gens, mais en plus, il avait toujours la guigne. Le cas typique du gars qui sortirait « ça aurait pu être pire » avant de se faire contredire par les forces de la nature, avec un paquebot s’écrasant sur lui.
Et nous étions dans cette situation.
Lorsqu’il décrocha son téléphone d’un « allô » plein d’entrain, il n’y eut bien que les petits nouveaux à être surpris d’entendre les voix paniquées de Hayate et Genma.
— À l’aide ! Il y a dix mille fans à la porte, hurlant et terrifiant !
Le son distinct d’un selfie leur apprit que la situation n’était peut-être pas perdue pour tout le monde.

La loge lui parut semblable à une oasis, alors qu’il s’y précipitait, claquant violemment la porte derrière lui.
Le miroir, vite, le miroir !
Saisir sa fermeture éclair avec des mains aussi tremblantes était une épreuve olympique, à ce stade, et il manqua de l’arracher lorsqu’il y parvint enfin, dévoilant la peau nue qui se trouvait dessus.
Enfin, nue…
Sous son regard horrifié, Naruto découvrit que les kanjis avaient rampés jusque-là, depuis tout à l’heure, quand il avait fermé le col.
Son cœur lui battait dans les tempes, sa vue se brouillait, alors que ses pensées partaient dans tous les sens.
Confusément, il notait que la vitesse de propagation avait augmenté. Il ne pourrait pas éternellement cacher ses marques. Sasuke avait peut-être eu raison, finalement…
— Ma voix…
Était-ce leur présence sur ses cordes vocales qui l’avait empêché d’atteindre ces notes qui avaient été sa fierté ? Cette capacité qui avait attiré l’attention lorsqu’il n’était qu’un trainee parmi les autres, cette capacité qui permettait d’affaiblir les nukenin et de renforcer le Honmoon ?
Cette capacité… Qui était-il sans sa capacité de chanter ? Que deviendrait-il s’il n’était même plus capable de réaliser le seul but de sa vie ?
La rage jaillit en lui comme la lave d’un volcan et il balaya la table de ce qui la couvrait, se défoulant sur les objets mineurs qui s’y trouvaient, mais ce n’était pas suffisant.
Il avait besoin d’air. Et il en avait besoin maintenant.
Pratiquement aveuglé par le maëlstrom d’émotions qui le traversait, Naruto courut à l’extérieur mais ne s’arrêta pas pour autant, poursuivant sa course devant les panneaux publicitaires annonçant la représentation en direct de ce soir – dans quelques minutes –, se poussant au-delà de ses limites, jusqu’à ce ses poumons ne le brûlent et que ses jambes ne tremblent. Au moins, était-ce de douleur et d’épuisement, cette fois.

— [Nous sommes des Oinin, nos voix sont puissantes. Nous tuons les nukenin avec nos chants. Réparer le monde et le remettre en ordre lorsque les ténèbres rencontreront enfin la lumière.] Papy, les Oinin tuent-ils tous les nukenin ?]
Naruto releva les yeux de la pierre tombale qu’il venait d’astiquer avec application, durant son chant. Son mentor se tenait à quelques pas de là, son éternelle pipe au bec, l’air pensif.
Il arborait toujours cet air étrange lorsqu’il était à proximité du petit cimetière, où reposaient les cendres des précédents Oinin. Il fallut que l’enfant lui répète sa question pour qu’il quitte sa réflexion.
— Oui, tous. Sans exception.
Naruto baissa la tête et saisit l’ourlet de son T-shirt de ses poings, avant de se décider à le relever lentement, dévoilant le sceau en tourbillon et, plus précisément, les motifs de kanjis l’entourant.
— Tous ceux qui portent des marques ? Comme moi ?
Le soupir que l’homme âgé poussa fut accompagné par l’épaisse fumée de sa bouffée de tabac. Maudissant ses vieux os, il s’agenouilla à terre, attrapant le vêtement à son tour pour le retirer à sa place, lissant les quelques plis.
— Couvre-les, Naruto. Ce n’est pas de ta faute si tu en as, tu n’es pas l’un d’entre eux…
— C’est parce que mon père, si ?
— Et tu n’es pas lui. Tu es un Oinin, comme ta mère avant toi. Lorsque le Honmoon sera définitivement scellé, tous les nukenin disparaîtront de ce monde, au même titre que tes marques.
— Promis ?
— Promis.

— Tu refuses toujours, constata Sasuke.
— Tu es trop pudique Naru, ajouta Sakura. Je ne comprends même pas pourquoi, tu n’as pas de quoi rougir !
— Ce sont de simples sources chaudes. Tout le monde y va, dobe.
— Une autre fois, mentit leur ami sans les regarder. Allez-y sans moi, okay ?
— Comme d’hab’, grommela Sakura alors qu’ils quittaient le penthouse.
Malgré lui, il se retourna pour les observer partir, la douleur dans ses yeux se partageant avec le désespoir.
— Peut-être… peut-être qu’ils comprendraient ? lança-t-il vainement.
— Aucune chance, morveux. On garde le secret jusqu’à la disparition des marques et du sceau. Ce sont les ordres, répliqua Tsunade, de la pièce d’à côté.

Arrivé à un toit, Naruto profita de l’épuisement général de son corps mais aussi de son esprit, pour réaliser une chose folle. Une chose qu’il n’avait pas faite depuis des années.
Il ôta sa veste, alors que n’importe qui pouvait les voir. Lui et ses marques infamantes.
Et pour pousser la folie jusqu’au bout, il marcha jusqu’au bord, ne laissant que le garde-fou pour le séparer de Konoha.
— [Je ne me cache plus désormais. Je brille comme si j’étais né pour ça ! Nous rêvons avec force. Nous avons parcouru un long chemin. Maintenant, j’y crois !]
Ses jambes le lâchèrent, tout comme sa voix, et il atterrit à genoux sur le goudron, toussant comme un perdu.
Il avait mal, il avait envie de pleurer, d’agripper ses cheveux et de tirer, tirer. De gratter son visage jusqu’à ce que celui-ci ne soit plus qu’une purée sanglante. D’arracher ses yeux et des le broyer de ses poings.
Au lieu de ça, il les abattit contre le sol, toujours plié en deux sous sa toux et sa respiration sifflante.
— Comment suis-je censé réparer le monde, me réparer moi-même, sans ma voix ? cracha-t-il avec difficulté.
Les larmes lui piquaient les yeux alors qu’il se redressait, saisissant le garde-fou alors qu’il tentait de voir à travers, d’observer les lumières de Konoha, tous ces gens innocents et ignorants.
— Pourquoi maintenant ? hoqueta-t-il. On est si proche du but… Pourquoi… Pourquoi ?!
Ce dernier mot fut, non seulement, accompagné d’un sentiment de colère, mais surtout d’une vague du Honmoon. Mais non seulement ce n’était pas sa voix habituelle, mais cette vague était rouge, corrompue. Nukenin.
Choqué par la réalisation, ses mains se plaquèrent aussitôt contre sa gorge, la culpabilité l’écrasant plus fort encore.
Qu’avait-il fait ?

Rentrer au penthouse était la seule chose qu’il pouvait faire. Il n’avait plus aucune famille depuis la mort de papy Hiruzen, son tuteur, et aucune autre adresse que la tour SH/NOBI. Il n’avait pas non plus de moyen de paiement sur lui, pas même son téléphone, sans parler du risque de croiser un fan dérangé.
Il n’alluma pas la lumière, de peur d’attirer l’attention, mais c’était peine perdue lorsqu’il tomba sur Sasuke et Sakura l’attendant dans le salon, sur les canapés.
Il eut à peine le temps de les reconnaître que Sakura s’était levée puis précipitée pour l’enlacer. Vu comment elle tremblait, elle luttait pour ne pas pleurer.
Maladroitement, il lui rendit l’étreinte, un petit sourire navré aux lèvres.
Toujours assis, Sasuke observa ses deux amis enlacés, troublé, avant d’aller les rejoindre, mais sans les imiter pour autant.
Lorsqu’ils se séparèrent, Naruto n’osa pas croiser leurs regards, préférant fixer ses pieds à la place.
— Je… la représentation… Je suis désolé… commença-t-il. La représentation…
— C’est bon, Naru, l’apaisa Sakura. Tout ira bien. On peut faire confiance à Kashi pour gérer la situation, okay ?
Ils migrèrent dans la cuisine où un repas chaud les attendait, mais le chanteur agitait ses couverts dans l’assiette, sans vraiment les porter à ses lèvres.
L’ambiance était pesante, jusqu’à ce que le single de l’année précédente des THRICE ne retentisse subitement, provenant d’un appel sur le téléphone de la parolière.
— Hey Kashi ! signala celle-ci en décrochant.
— Yo, répondit-il de son habituel air placide. Il y a un milliers de fan déçus, ici, et la chaîne est en train de perdre la tête. C’est le chaos sur Terre.
Des cris et autres hurlements se faisaient entendre dans le fond, surtout de la peine sur divers tons.
— Enfin, c’est pour ça que vous me payez trois pourcents, soupira-t-il. Est-ce que Naruto est revenu ?
— Oui, je suis là Kashi, répondit-il timidement.
Un nouveau soupir se fit entendre, mais de soulagement cette fois.
— Parfait, c’est la bonne nouvelle dont j’avais besoin. Est-ce que l’un de vous a besoin de soin ? Ou dois-je contacter le service juridique ?
Un pauvre sourire fut partagé entre les trois membres. Leur manager avait tout du grand frère pas toujours drôle mais attentif à leur bien-être respectif.
— Les morveux chanteront quand ils le voudront, claqua-t-il subitement. Et ce n’est pas maintenant.
Il continua de se disputer avec quelqu’un qu’ils entendaient à peine, encourageant Sakura à raccrocher et permettant au silence de revenir. Il n’était pas aussi lourd qu’auparavant, mais il était toujours tendu.
— On les emmerde, déclara Sasuke. On peut replanifier la performance dans quelques jours.
— Je… je ne suis pas sûr que cela soit possible, avoua Naruto du bout des lèvres. Ma voix…
Sakura fut la plus vocale des deux, sa main ne scellant pas sa bouche assez tôt pour empêcher un halètement d’inquiétude de s’en empêcher, alors que Sasuke ne fit qu’écarquiller les yeux.
— Je… je crois qu’il ne me reste plus beaucoup de temps avant qu’elle ne me lâche, avoua-t-il enfin.
L’atmosphère devint plus lourde, irrespirable presque, suite à cette confession. Uniquement brisé par les baguettes de Sasuke qui rendirent l’âme entre ses mains, après qu’il les ait serré trop fort.
Sakura s’empara aussitôt de sa main, l’ouvrant pour inspecter la paume et réclamant la trousse à pharmacie afin de retirer les échardes. Son ami obéit sans même y penser, reprenant place ensuite.
— C’est de ma faute, déclara le blessé. Si j’avais respecté la pause…
— Pourquoi avoir avancé la sortie du single, d’ailleurs ? l’interrogea l’infirmière improvisée.
— Nous sommes si proches… Vous l’avez bien vu, le soir du dernier concert…
— Tout vient à point à qui sait attendre, cita doctement le chanteur. On aura notre moment de gloire, comme nous en avons eu auparavant.
— Mais le Honmoon d’or, pressa-t-il. Nous en avons eu les prémices, il serait aberrant de se reposer sur nos lauriers et d’attendre l’année prochaine ! Qui sait si nous ne risquions pas de louper le coche ?!
Une plainte lui échappa après qu’il se soit précipitamment levé et que Sakura ne lui pique la paume avec un débris de bois, les sourcils froncés.
— Assis, ordonna-t-elle. Et ne bouge pas.
Piteux, il obéit.
— Okay, que devrions-nous faire ? Que pouvons-nous dire aux fans ? demanda-t-elle une fois sa tâche finie. On devrait peut-être contacter Tsunade ? Après tout, elle a été à notre place, avant nous…
— J’en doute, renifla Naruto. Et puis, franchement, on sait déjà ce qu’elle va nous dire…
Il échangea un sourire espiègle avec elle, avant qu’ils ne se redressent, imitant l’Oinin à la retraite :
— « Nous sommes des Oinin aux voix puissantes, les défauts et les peurs ne doivent jamais être dévoilés. »
Ils gloussèrent en chœur après ça. Les voir agir ainsi apaisa à peine la culpabilité ressentie par le danseur, mais au moins ils lui arrachèrent un petit sourire.
— Bref, nous devons nous débrouiller et camoufler ça, le temps de trouver une solution.
— Et Kakashi ? C’est notre manager, ça fait partie de son rôle.
Cette fois, ce fut Sasuke qui secoua la tête.
— Il ne pourra pas comprendre l’importance de la voix de Naruto contre les nukenin, sans explications plus approfondies, et encore moins que nous avons besoin d’une solution rapide.
— Oui, tu as raison… Quand un athlète se blesse, on lui conseille plutôt de prendre le temps de se soigner, et non de risquer sa santé avec une solution temporaire mais rapide, commenta pensivement Sakura.
— Sinon, on pourrait prendre la pause, comme prévu à l’origine ?
Sasuke reçut deux regards blasés à sa proposition.
— Je sais que j’ai… merdé. J’aurais dû vous demander avant de poster le single sur Internet… Je n’ai aucune excuse. C’est juste que… J’étais encore sous l’excitation du concert, et d’avoir aperçu les vagues dorées du Honmoon… Nous touchons au but…
— Oui, faisons comme on l’avait prévu à l’origine, renchérit Sakura. Arrêtons-nous là pour l’année et revenons à la date prévue ! On peut même sauter les Idol Awards cette fois ! Rien qu’avec Golden, on a écrasé Ino, Hinata et Tenten. Nous pouvons nous permettre de lever le pied.
— On ne peut plus prendre de pause, refusa Naruto en secouant la tête.
Les deux autres l’observèrent, surpris. C’était pour lui qu’ils proposaient de s’arrêter !
— C’est impossible de faire l’impasse dessus. C’est notre représentation la plus importante. C’est là que nous renforçons le Honmoon pour toute l’année à venir. Qu’on parvienne au doré ou qu’on échoue, c’est un filet de sécurité dont on ne peut se passer.
Il se prit la tête entre les mains, atterré, ratant le regard échangé entre ses amis.
— Du coup, on passe à l’autre croisement : nous avons besoin d’une solution, n’importe laquelle, pour t’aider.
— Je viens de dire que c’était une mauvaise idée de chercher à être soigné rapidement plutôt qu’efficacement, grogna la rappeuse.
Ils gardèrent le silence, gênés.
— C’est à Naruto de prendre la décision, décréta Sasuke. C’est sa santé, son corps. Nous ne pouvons que proposer des idées.
— Bon, très bien, soupira celui-ci. Nous avons deux semaines pour trouver quelque chose. Au-delà, il faudra sauter les Idols Awards.
Il se tut, se plongeant dans la contemplation du bouillon dans son bol.
Sakura reprit son téléphone, surfant sur internet, l’air pensive, jusqu’à ce qu’elle ne se redresse.
— J’ai peut-être une solution ! s’exclama-t-elle.
— Une seule ? voulut-il la taquiner.
— Oh, donne-moi dix minutes et je t’en trouve une centaine, mais il faut bien commencer quelque part, non ?

