Sicktember 2022

Sicktember 2022 – Maladie chronique 28/30

Quand Lavio s’était retrouvé seul avec les couturiers royaux, il avait dû se dénuder jusqu’au sous-vêtement et faire face à un miroir en pied pendant de longues minutes durant lesquelles ils s’agitaient avec des mètres rubans, très occupés à noter ses mesures et différents détails nécessaires à la conception de sa tenue de cérémonie. Puis à chaque essayage, choix de tissu, de coupe…

Il avait le regard rivé sur son reflet, comme prisonnier de ces yeux trop verts. Le monde autour de lui s’effaçait lentement de sa conscience, trop tournée vers tous ces défauts qui lui semblaient plus visibles que jamais.

Bien sûr, il savait que Link était à portée de voix, subissant les mêmes essayages inconfortables de l’autre côté des paravents qui avaient été installés au milieu de la pièce, mais il ne voyait que ces visages inconnus qui paraissaient regarder à travers lui, leurs crayons gribouillant frénétiquement ce qu’il s’imaginait être tous ses défauts physiques qu’il leur faudra magiquement faire disparaître grâce à leurs compétences de styliste.

C’était Hilda, non, qui répétait qu’on reconnaissait un bon vêtement à sa capacité à cacher ses défauts et mettre en valeur ses qualités ?

Ils allaient avoir du boulot…

La réalisation le fit arrondir le dos et baisser les épaules, mais sa posture fut rapidement corrigée à chaque fois, à l’aide de tapes sèches. Il se serait bien excusé, mais ils passaient déjà à autre chose, ne lui portant pas la moindre attention.

Et il y avait toujours ce reflet…

Est-ce que la psyché était magique ? Ou avait-il toujours été aussi laid ?

Sous la lumière vive, en caleçon, les bras tendus, il n’y avait rien pour le cacher, le camoufler. Aucun moyen pour lui de se soustraire à sa propre observation. Ou ses jugements.

Malgré les quelques années à profiter de l’opulence d’Hyrule, les longs épisodes de quasi famine étaient encore discernables, par ses côtes, ses jambes ou ses bras. Il y avait aussi les traces des blessures mal soignées ou auxquelles il n’avait pu laisser le temps de se fermer correctement, trop occupé à fuir ou simplement survivre. Sa peau trop pâle dû au soleil maladif de Lorule et sa manie de se couvrir de son manteau violet. Son corps disproportionné, restant de son adolescence au rythme saccadé. Les innombrables lentigo et taches de rousseur qui couvraient sa peau comme un troupeau de mouches. Ses dents disparates qui avaient été la raison pour laquelle les autres enfants l’avaient surnommé « lapin ». Son nez de travers, gracieuseté d’un de ses parents, alors qu’il tentait de lui retirer sa bouteille des mains. L’extrémité irrégulière de ses oreilles, les déchiquetures causées par les engelures dues aux hivers glaciaux.

Mais le pire, c’était sans nul doute ces taches blanches qui parsemaient son corps, s’étendant lentement. L’une des raisons principales pour lesquelles il se couvrait autant qu’il le pouvait.

Obligé de se tenir devant cette satanée glace, il eut tout le loisir macabre de les retracer du regard, une par une, les examinant avec répulsion.

Il les haïssait.

Elles étaient survenues pendant l’absence de M. le Héros et il avait craint à une infection due aux différences de leurs deux mondes, un genre d’allergie. Une visite chez le guérisseur ne le rassura nullement. Du vitiligo, hein ? Comme s’il se ne se démarquait pas suffisamment, avec ses cheveux noirs et son accent…

Il les détestait.

Il prit très rapidement l’habitude de les cacher, de vérifier régulièrement qu’elles étaient bien camouflées par ses nombreuses couches de vêtement. Il les compta, les examina longuement pour se tenir au courant de leur avancée.

Puis Link était rentré, une bonne fois pour toute.

Et des sentiments aussi agréables que dévastateurs l’accompagnèrent, leurs cœurs se réchauffant mutuellement au contact de l’autre.

Quand l’aventurier se déclara le premier, Lavio découvrit qu’on pouvait avoir envie de pleurer et de rire simultanément. Mais après le bonheur qu’amenait cet aveu, venait le doute.

Dans l’ensemble, il parvint à le cacher à celui devenu son compagnon. Être à ses côtés n’apaisaient pas entièrement les tourments de son esprit, mais au moins les repoussait-il momentanément. Mais une fois seul, c’était un vrai déluge de ses craintes et incertitudes.

Sous sa carapace dure, M. le Héros cachait un côté tactile qu’il n’aurait jamais pu soupçonner. Il ne se passait pas une journée sans qu’ils se prennent dans les bras et ne s’embrassent, que ce soit un simple baiser sur la joue ou ailleurs, ou une version bien plus appuyée.

Il s’en inquiéta, au début, mais les mains abimées restaient sages et passaient rarement sous l’ourlet de ses vêtements, à l’exception de ses manches et de son col. Il pouvait vivre avec ça. Et c’était tellement agréable !

Puis Guly les découvrit et le doux secret de leur relation fut répandu parmi la populace, amenant beaucoup d’interrogations insidieuses dont il se serait bien passé, surtout quand elles abordèrent des sujets intimes qui s’amplifièrent quand il était allongé dans le noir, les yeux grands ouverts, dans l’attente du sommeil.

Link était quelqu’un de bien. De trop bien, même. En mettant de côté son statut de prince de sang royal ou celui de héros légendaire, il était une âme douce qui ne supportait pas les injustices, toujours prêt à rendre service même s’il ne recevait rien en retour (pas même un merci ! Il s’était assuré d’apprendre les bonnes manières à cet horrible vieil homme suite à ça), avec des attentes basses du futur (une vie calme à juste s’occuper de ses pommiers, à ne plus jamais avoir à quitter son chez-lui), qui veillait sur les enfants turbulents et acceptait de se mêler à leurs jeux, qui soignait les animaux blessés sans y réfléchir à deux fois…

Définitivement, un être digne d’éloge.

Et lui ? Il n’était rien de tout ça. Juste une profiteur, trop lâche pour se battre contre un pauvre petit magicien de la cour que l’aventurier avait défait, au même titre que toutes les autres incarnations de Ganon.

La possibilité qu’il ait pris conscience de tout ça et le mette à la porte lui fit tellement mal qu’il crut un instant qu’il en mourrait, mais ce ne fut pas le cas et la soirée s’acheva avec un anneau à son doigt. Ce ne fut que le lendemain que son esprit fut assez clair pour qu’il traite correctement tout ce qui s’était passé et la joie l’emplit au point de déborder et qu’il ait à cacher ses larmes dans ses draps.

Rien ne changea vraiment entre eux. Ils furent plus spontanés entre eux et moins sur la réserve, mais il était évident qu’il y avait toujours des secrets sous la surface de leurs sourires.

Mais les langues de vipères revinrent lui chuchotèrent aux oreilles et il réalisa pleinement ce que signifiait cette bague : une intimité plus que probable. Et cette simple possibilité faillit le jeter au sol, autant par l’excitation, l’appréhension ou la terreur. C’était la suite logique de tout couple, non ? Et il le voulait, ô Lolia, qu’il le voulait ! M. le Héros avait été le sujet de maints de ses rêves, et ils étaient loin d’être tous sages. N’ayant aucune expérience en la matière, c’était normal d’être anxieux !

Mais l’émotion qui primait sur tout, c’était définitivement la terreur. La simple suggestion que Link puisse le voir nu, ou juste légèrement déshabillé… Et s’il décidait réellement de le virer de chez eux, d’annuler le mariage, après avoir découvert à quel point il était laid ? Ou si, au contraire, il préférait le garder près de lui, mais juste pour se moquer de lui et le dénigrer quotidiennement ?

Dans un coin de son esprit, il savait bien que Link n’était pas comme ça, mais si c’était si simple de raisonner les angoisses créées de toutes pièces par le cerveau, ça se saurait.

Lentement, insidieusement, ça grandit, pesant un peu plus chaque jour sur son bonheur, le réveillant la nuit malgré la présence réconfortante du lapin rose contre lui.

Et ça lui explosa subitement au visage lors d’un des innombrables essayages, paralysant ses poumons alors qu’il ne voyait plus que cette peau dépigmentée, couvrant aléatoirement son torse et ses jambes avec des formes absurdes. Il était tellement concentré dessus qu’il ne sentit pas son souffle devenir erratique ni ne remarqua sa vision qui se troublait lentement, pas plus qu’il n’enregistra sa chute.

Quand il rouvrit les yeux, il découvrit le visage de Link qui exhalait d’inquiétude. Que faisait-il là ? Qu’est-ce qui lui faisait froncer les sourcils comme ça ?

— Te revoilà parmi nous, soupira-t-il de soulagement.

Il l’aida à se redresser, ce qui lui permit de découvrir qu’il avait été allongé sur le canapé de la salle d’essayage, la tête sur les genoux de son fiancé, et recouvert d’une couverture.

À cette réalisation, il la rattrapa et la sécurisa rapidement autour de lui, surprenant son ami qui en sursauta presque.

— Tout va bien Lav’ ? Les stylistes m’ont dit que tu ne répondais plus puis que tu as fait comme une crise d’angoisse avant de t’évanouir.

Soudainement honteux, de ce spectacle, que tant de témoins avaient pu assister à cette démonstration de faiblesse de sa part, mais aussi que Link avait dû intervenir, il migra de l’autre côté du divan, se recroquevillant, les mains serrant le tissu le couvrant comme si le lâcher pouvait provoquer sa mort immédiate.

Encore que, cette option lui paraissait séduisante, dans l’immédiat.

Perdu, l’aventurier l’observa faire, ne comprenant pas ce qui se passait ni ce qu’il devait faire dans cette situation.

— Tu as froid ? Ou alors, tu es fatigué ? On peut rentrer, après ta chute, ils nous en ont donné la permission, c’est fini pour aujourd’hui.

Mais Lavio ne l’écoutait pas, ne l’entendait pas. Tout ce qu’il pouvait voir, c’était le corps parfait , musclé par ses nombreuses aventures, mince et non maigre grâce à une vie à ne jamais craindre la faim et s’agiter sainement, la peau dorée par un soleil radieux. Bien sûr, de nombreuses cicatrices le parsemaient, mais elles semblaient plutôt le sublimer que l’enlaidir.

À cet instant, il sentit la haine l’emplir d’une manière qu’il n’avait jamais ressentit. Ses yeux le piquaient alors que les larmes affluaient et sa bouche se tordait en une vilaine grimace.

Finalement, c’était lui qui allait annuler le mariage.

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