La passion est sourde et muette de naissance

La passion est sourde et muette de naissance – 4/?

Le stress était mauvais pour les hyliens, conclut le démon.

Confortablement couché au travers du canapé, il sirotait une boisson préparée avec soin par son petit maître. Il observait celui-ci tourner en rond dans le salon, tirant sur ses cheveux, marmonnant entre ses dents, des syllabes quittant sa bouche plus fortement que d’autres, mais rien d’intelligible.

Son manège durait depuis deux bonnes heures maintenant, et il était loin d’avoir fini, si son instinct avait raison.

La cérémonie était demain et Link devait passer en revue toute l’organisation, aux côtés des deux futures épouses et celles-ci l’avaient interrogé sur un éventuel accompagnant. Il n’avait pas su leur répondre et avait perdu ses moyens face à leurs regards sérieux conjoints, plus effrayants que la mort elle-même !

Il avait alors balbutié un tas de bêtises avant de prendre la fuite jusque chez lui où, depuis, il offrait une distraction à Ghirahim.

Mais il y avait plus passionnant, alors il se leva, posa son verre sur la table basse, puis alla enfermer Link entre ses bras, restreignant tout mouvement de sa part et provoquant des plaintes pour être délivré.

Au lieu de lui obéir, il resserra son étreinte, glissant les mains jusqu’à ses poignets, rouvrant les bras une fois maintenu ainsi, le tournant face à lui, penchant la tête pour aligner leurs yeux, le figeant sur place.

– Cesse, ordonna-t-il.

Link aurait bien rétorqué qu’il ne pouvait plus effectuer le moindre geste mais, pour l’instant, il retenait son souffle, incapable de se souvenir comment parler.

Son monde se limitait à cette peau tourdille, ces yeux cacao et cette longue mèche blanche. Rien d’autre. Ah, si, cette bouche charnue s’ouvrant et se fermant, à laquelle il goûterait bien mais qui restait hors de sa portée dans l’état actuel des choses.

Il eut beau bander ses muscles, la prise tenait bon, presque douloureuse.

Le problème, c’est que c’était le bon type de douleur.

– Quelqu’un a besoin de se détendre, ici…

Ghirahim savait exactement ce qu’il faisait, se tenant à une distance délicieusement frustrante, suffisamment proche pour concentrer l’attention de Link sur lui et assez loin pour que toutes ses tentatives restent infructueuses. Le maintien sur les poignets était souple bien qu’implacable, s’il obéissait, il appréciait la récompense.

Et très rapidement, l’hylien se détendit, ses épaules s’affaissant doucement et ses yeux se voilant, les pupilles se dilatant.

Une fois de plus, il se remettait complètement à son bon vouloir, l’impatience lui tordant le ventre, prêt à réagir à la moindre de ses demandes.

– Voilà qui est bien mieux.

Satisfait, il le manœuvra de manière à tenir ses poignets d’une seule main, lui tordant les bras derrière le dos, plongeant l’autre dans la chevelure indisciplinée pour dégager son visage. La chose faite, il suivit de ses longs doigts une pommette puis la ligne de la mâchoire, avant d’attraper son menton, lui relevant le visage, le tout sans rompre le contact visuel.

– Les yeux sur moi.

Comme si Link avait l’intention de détourner le regard.

Du menton, la main poursuivit le long de la gorge puis du torse jusqu’à l’ourlet de la chemise, remontant en retirant bouton après bouton, caressant toujours plus de peau dénudée.

Il lui fallait toute sa concentration pour ne pas clore les paupières alors que l’excitation montait crescendo, et plus encore avec l’immobilisation momentanée.

Se mordant la lèvre inférieure, Link s’arqua légèrement au toucher froid sur sa peau, frissonnant lorsque des parties sensibles étaient frôlées.

Le vêtement finit au sol, à peine ralenti quand Ghirahim modifia sa prise pour le faire passer sans le relâcher, accolant leurs torses ensemble, sa main libre reposant entre ses omoplates, caressant les vertèbres affleurantes.

Pratiquement plié en deux, Link sentait les muscles de sa gorge souffrir d’être aussi sollicités alors qu’il avait la tête renversée en arrière, suivant l’unique ordre donné. Ne pas lâcher le regard de Ghirahim.

C’était simple, en définition, mais en pratique, avec ce démon qui n’avait pas l’intention de lui rendre la tâche facile, qui semblait s’enrouler autour de lui, telle une liane, le modelant comme de l’argile, attisant son désir par de simples pressions, c’était une lutte de tous les instants, ses paupières menaçant de se clore n’importe quand.

Distraitement, il enregistra la chute de son pantalon et le retrait de son sous-vêtement, plus de peau froide en contact avec la sienne.

Il fut soulevé de terre, juste de quoi le libérer de l’entrave de ses derniers habits, puis reposé sur ses pieds et éloigné.

Une plainte quitta ses lèvres alors que Ghirahim se reculait et qu’il ne le touchait plus. Étrangement, c’était là qu’il avait le plus froid.

Ses expériences sexuelles et romantiques étaient réduites, mais jamais il n’avait connu quelqu’un dont la peau était aussi glaciale, contrastant comiquement avec la sienne, toujours chaude. Jamais, non plus, aurait-il pensé que ce détail, ce contraste, pouvait servir d’une manière aussi agréable durant ses ébats, surtout avec une telle maîtrise.

Des frissons le parcouraient, lorsque Ghirahim le frôlait de ses mains nues, quand il enlaçait ses épaules ou son cou de ses bras, quand il enfouissait son visage dans le col ouvert de ses chemises, lorsque des doigts taquins dépassaient l’ourlet de ses vêtements pour chatouiller la chair tendre s’y cachant, mais ça ne lui semblait jamais aussi polaire que lorsque ces contacts s’achevaient.

Sans même prendre le temps de réfléchir, il avança d’un pas, dans l’idée de se blottir contre ce torse aux muscles rigides, avant d’être stoppé par des mains sur ses épaules.

– Je suis à toi dans un instant, juste le temps de quitter mes habits à mon tour.

Souvent, Ghirahim se contentait de les faire disparaître d’un claquement de doigts, une nuée de losanges étincelant dans les airs à sa suite, et parfois, il utilisait la méthode plus traditionnelle, se mettant en spectacle.

Sa bouche parut s’assécher quand il comprit être l’un de ces moments, cillant exagérément afin de s’assurer de ne rien rater.

Conscient de son attention, le démon eut un sourire narquois, étirant ses longs bras en même temps qu’il retirait sa tunique, le tissu glissant sur la peau tourdille comme une caresse, tombant au sol dans un son étouffé.

Le torse ainsi dévoilé suffisait amplement à l’attention de Link, mais il lui était impossible de rater les mouvements à la ceinture et encore moins ce qu’ils annonçaient, suivant religieusement l’ouverture de la braguette puis l’écartement des pans et, enfin, sa descente le long des jambes toniques, accompagné du sous-vêtement, les laissant tous les deux nus, une fois de plus.

Cette soudaine constatation l’embarrassa stupidement et il se retrouva à piquer un fard si violent que l’afflux de sang aurait pu le faire s’évanouir sur pied, si Ghirahim n’avait pas de nouveau attiré son attention d’un claquement de langue, lui faisant relever le nez pour se figer, leurs yeux se rencontrant une fois de plus.

Était-ce dû à la teinte riche et peu commune ? La forme allongée et soulignée par un maquillage soigné ? Les étincelles qui paraissaient y luire et l’attirer, l’hypnotisant dès qu’il avait le malheur d’y plonger les yeux, sans aucune promesse de libération ?

Il y avait beaucoup de belles surprises chez le démon, mais s’il devait choisir, Link prendrait ses yeux. Il était persuadé qu’un millénaire ne suffirait pas pour en extraire tous les secrets qui y étaient parsemés.

Immobile en-dehors de sa respiration, il patientait là, intrigué par ce qui suivrait.

Il n’eut pas à attendre longtemps, Ghirahim amorçait un pas, le contournant pour le draper de ses bras, épousant son corps du sien, le recouvrant comme s’il tentait de le cacher au monde, de l’en dérober.

Une douce morsure piqua non loin de la jugulaire, mais il ne la craignait pas. Il ne craignait rien de sa part, et encore moins dans ces moments-là.

S’abandonner à ses désirs, n’être plus qu’une enveloppe charnelle, une poupée qu’il peut articuler comme bon lui semble, c’était la manière assurée pour lui faire voir toutes les étoiles du ciel.

Il s’inquiétera de la descente une autre fois.


Quand Link était penché sur sa table à dessin, plus rien d’autre n’existait. C’était juste son papier, ses crayons et son imagination.

Et sa muse.

Ghirahim et lui ne se connaissaient que depuis quelques jours mais déjà il recouvrait bon nombre de ses croquis, souvenirs embellis ou observations d’après modèle, grâce à un épiage discret du démon.

Quoi qu’il faisait, c’était élégant et gracieux. Ses positions de repos étaient semblables aux endormis les plus célèbres, une atmosphère de plénitude et d’apaisement l’entourait, ses traits minéraux adoucis.

Un tigre assoupi.

Une fausse impression de sécurité se dégageait de lui, vite détrompé par ses sourires appuyés et les dents aiguisés qui devenaient alors visibles.

Il était complexe d’immortaliser à l’identique la sensation qu’il ressentait dès que ses yeux se posaient sur lui ou qu’ils se croisaient, mais il n’en démordait pas. Il y consacrerait sa vie s’il le fallait, mais il y aboutirait, il s’en faisait la promesse.

Parfois, il pouvait discerner sa présence planer dans son dos, au-dessus de sa tête, telle une ombre menaçant ses esquisses fiévreuses, mais jamais ne furent-ils mentionnés ou fouillés même si, dans le doute, Link se mettait un point d’honneur à tout ranger soigneusement.

Il n’était pas quelqu’un d’ordonné en général, sauf pour les outils et matériaux lui permettant d’exercer son art. C’était sans doute ce qu’il avait en meilleur état parmi ses possessions.

Ça rendait Zelda folle comme jamais, mais elle respectait son sens des priorités, cachant ses grognements de mieux en mieux avec le temps.

Ghirahim aussi dû prendre sur lui, une grimace bien disgracieuse l’enlaidissant fut le seul signe de son désaccord avant qu’il ne claque des doigts à plusieurs reprises et que, telle Mary Poppins, les affaires se rangent et le ménage soit fait.

Le terme de leur contrat sera difficile à dépasser, et ils n’y étaient même pas…


Link quitta le loft le premier, rejoignant le lieu où la cérémonie sera tenue afin d’aider sa meilleure amie à se préparer. Enfin, plutôt, à se détendre et à ne pas prendre la fuite.

Pas qu’elle planterait Impa devant l’autel, non, elle l’attraperait par le bras avant de disparaître, abandonnant tout le monde avec le traiteur et les petits fours.

– Tu as l’intention de te tenir à mes côtés dans cette tenue ?

Link contempla ladite tenue avant de retourner à Zelda, ne voyant pas le souci. Si le démon l’avait laissé passer le pas de la porte, c’est qu’elle était acceptable.

– Link, je connais ta garde-robe par cœur et je sais que tu as des vêtements bien plus formels.

Cette réflexion était problématique mais il y avait plus urgent que de débattre sur les limites de leur intimité.

– Ah oui, ça ! Ghirahim m’apportera mon costume plus tard, il a dit que s’il me laissait le porter dès la première heure, je serais capable d’y mettre le feu avant la cérémonie.

– J’ignore qui est cet homme, mais il t’a très bien cerné !

– Même pas vrai, rougit-il d’embarras.

– Link, tu as réussi à te renverser une cafetière dessus, moins de vingt minutes avant ton discours de fin d’études. Et lors de cette magnifique chance dans cette superbe galerie, tu as dormi si longtemps que tu es arrivé en retard et avais oublié de te changer. Le plus grand événement de ta carrière et tu l’as présenté en pyjama !

– Heureusement que je ne dors pas nu, marmonna-t-il.

Ses oreilles étaient bien parties pour rester cramoisies un moment. Espérons que tout reviendra à la normale lorsque les invités arriveront.

– Ton père est déjà là ?

– Oui, il est arrivé hier. Il n’est pas très heureux de la situation mais il devra composer avec.

Un air mélancolique attrista ses traits et la maquilleuse le fusilla du regard, le faisant reculer.

– Tu vas te marier avec l’amour de ta vie, ne fais pas cette tête d’enterrement ! S’exclama-t-il, tentant de rattraper son erreur.

Un petit sourire revint mais ses yeux restèrent tristes, la culpabilité lui tordit les intestins.

– Impa me fait te dire que ta sculpture sur glace est du plus bel effet. Et que si tu t’approches de la pièce montée, tu serviras de cible pour ses entraînements de lancers de dagues. J’ai été clair ?

– Limpide, croassa-t-il.

Heureusement, la jeune femme provenait de l’entourage des futures mariées et elle cilla à peine à la menace, s’appliquant plutôt sur le dégradé du fard à paupière.

– Ne touche pas mon voile ! Claqua-t-elle subitement.

– Mais…

Le bruit de rupture du tulle résonna dans la pièce comme un son de fin du monde.

– LINK !

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