La passion est sourde et muette de naissance

La passion est sourde et muette de naissance – 5/?

Un appel catastrophé plus tard et les dégâts furent réparés d’un claquement de doigts démoniaque.

Ghirahim était moins qu’heureux d’avoir dû suspendre ses préparatifs pour se téléporter face à une hylienne à deux doigts du meurtre afin de sauver un voile et de réparer son contractant.

Ou l’inverse, celui-ci s’était un peu mélangé dans les explications.

Bref, une fois les présentations de rigueur effectuées et avoir promis ne vouloir aucun mal à qui que ce soit, il avait usé de ses pouvoirs, grondé Link pour sa maladresse, conseillé de revoir la coiffure qui ne correspondait pas aux traits de la jeune femme puis s’était éclipsé en un nuage de losanges.

Il avait encore une montagne de choses à faire !


– Je le déteste déjà, déclara Zelda.

Laissés seuls, son ami s’était attaqué à la préparation de ses cheveux.

Coiffure et sculpture, ses deux plus grandes qualités.

L’observant à travers le miroir, son amie le fixa pendant son ouvrage. Son air concentré, ses mains n’hésitant pas un instant, ses gestes rapides et précis. Quand il travaillait, il était une toute autre personne, ses yeux s’affûtant, quittant leur habituel voile rêveur.

À une autre époque, elle en avait été amoureuse, et à chaque fois qu’elle se retrouvait en compagnie de cet autre Link, ses anciens sentiments semblaient renaître de leurs cendres.

À quelques heures de son mariage, c’était une pensée dangereuse.

Honteuse, elle fuit son reflet et se concentra sur ses mains, jouant avec les pans de son peignoir et sa bague de fiançailles.

Ils gardèrent le silence un moment, lui plongé dans l’élaboration du chignon sélectionné, elle réfléchissant.

– Ce qui s’est passé plus tôt… c’était…

– Mmh ? Tu parles de Ghirahim ?

Des épingles dans la bouche gênant son articulation, Link n’était pas complètement là.

– C’est celui qui va t’accompagner aujourd’hui ?

– S’il n’a pas pris peur devant ta face de Bokoblin en colère, oui.

– Je n’ai pas… !

Elle se tut en croisant le regard entendu de son ami, se résignant. Il était vrai qu’elle faisait de drôles de grimaces quand elle était énervée.

Elle soupira de défaite, roulant les épaules pour en chasser les tensions, recevant des plaintes de son coiffeur improvisé.

– Si tu me fais rater, je m’assurerai « d’oublier » la quantité nécessaire de laque, menaça-t-il.

– Compris, grommela-t-elle en croisant les bras.

Elle tint sa langue jusqu’à ce qu’il déclare avoir fini, assurant que ses cheveux ne dégringoleraient pas de toute la journée.

– Parfait. Comme toujours ! Conclut-elle. À la robe, maintenant !

– Appelle-moi si besoin.

Revenant à la normale, il alla se poster à la fenêtre, observant les jardins, pendant qu’elle passait de l’autre côté du paravent pour retirer son peignoir et commencer à enfiler sa tenue.

– Donc, Ghirahim ? Le relança-t-elle.

– Que veux-tu savoir ? Se rendit-il en soupirant.

– Tout ! Je n’ai jamais entendu parler de lui jusqu’à maintenant et j’aurai sûrement à danser avec lui ou au moins à le saluer, en sa qualité de partenaire de mon témoin. Ce serait bien que j’en sache un peu plus sur lui.

L’absence de réponse l’intrigua suffisamment pour qu’elle se penche pour le voir, histoire de vérifier qu’il était toujours là ou ne s’était pas endormi.

Deux hypothèses très probables, le concernant.

Mais non, il était très présent et très éveillé, tirant une tête étrange.

– Link ? Le pressa-t-elle, subitement inquiète.

– Ce n’est pas le moment, Zelda, tu vas te marier dans deux heures, on aura tout le temps d’en parler plus tard… c’est ta journée, après tout !

Fronçant les sourcils, elle retourna à l’enfilage de ses jupons.

– En effet Link, je vais me marier. À une femme formidable. À ma petite amie, qui est une femme formidable. Et que j’aime de tout mon cœur. Mais ça reste une formalité. Ce n’est pas une alliance, la bénédiction de la déesse ou la signature d’un document officiel qui va magnifier ou réduire à néant mes sentiments. Alors, si, c’est le moment idéal pour t’interroger, si tu veux être seulement présent sur les photos. Personne ne veut d’un témoin tirant une tête bizarre dans son album de mariage.

La logique sans faille de son amie, couplée à sa curiosité sans limite, eut raison de ses réticences et Link se laissa tomber sur la chaise la plus proche, un soupir sonore quittant ses poumons alors qu’il se prenait la tête dans les mains.

– J’ai déconné. Je suis en train de tomber amoureux et ça n’a jamais été ce que je fais de mieux. Mais il est si… tellement… oh, Zelda, pourquoi ne peut-on pas choisir qui doit-on aimer ?

– Parce que ça n’aurait plus aucun sens. Et que si ç’avait été possible, jamais je n’aurais regardé Impa. C’est différent si tu penses que tu dois reculer pour te protéger ou parce que tu trouves que ça va trop vite.

– Je dois reculer… je dois reculer…

Ses grands yeux bleus furent visibles entre ses doigts écartés, fixant le mur face à lui sous le regard concerné de la future mariée.

– Il est trop parfait pour moi, Zelda. Nous ne jouons pas dans la même catégorie.

Il parut se dégonfler comme un ballon de baudruche, enfouissant son visage contre le tissu de son pantalon et les doigts dans ses cheveux qui avaient été si patiemment coiffés.

– Personne n’est assez parfait pour mon meilleur ami. Il a des failles que tu n’as pas encore trouvé, tout simplement.

– Il me complète, s’emporta-t-il. Que faut-il de plus ? À ses côtés, je me sens différent, vivant, aimé !

– Tu réagis comme si c’était une mauvaise nouvelle, releva-t-elle.

La souffrance sur son visage la peinait. Ne pourrait-il donc jamais s’octroyer un peu de bonheur ?

– C’est le mauvais choix.

Le silence qui suivit cette déclaration était lourd, les souvenirs qui y étaient liés pesant plus que n’importe quoi d’autre.

Link n’avait eu que peu de petits amis mais il s’était investis pour chacune de ses relations. Pleinement. Trop.

Il avait un côté naïf, il n’était pas toujours attentif, il était beaucoup trop désordonné, « artiste » n’était pas un vrai métier, il se reposait sur l’autre… les reproches avaient fusé et c’était à Zelda de ramasser les morceaux, de recoller les petits bouts de son ami pour que celui-ci guérisse et puisse se tenir de nouveau debout, offre de nouveau son cœur au suivant, les yeux remplis d’étoiles et l’esprit plein d’espoir.

Ce n’était pas si surprenant qu’il soit si frileux de s’abandonner au cou d’un autre, une fois de plus, qu’il ait des réticences à s’ouvrir pour accueillir la chaleur d’un nouvel amour, de ressentir les premiers émois, hésitant à enlacer pleinement cet étranger, ignorant ses véritables intentions.

Mais elle savait aussi que c’était un cœur tendre, qu’il cachait trop d’amour en lui pour le garder enfoui, prêt à le déverser sur le premier imbécile qui lui sourira un peu trop, lui donnera l’impression d’être unique à ses yeux.

C’était presque moins douloureux de l’envoyer se fracasser contre leur cruauté puis de le recoudre que de l’observer réprimer ses sentiments.

– Link ? Fonce. Fonce ou tu le regretteras toute ta vie. Et nous savons tous les deux combien tu gères mal les regrets.

Une grimace amère déforma le visage poupin mais ils savaient tous les deux qu’elle avait raison. C’était le meilleur conseil qu’elle pouvait lui donner et qu’il pouvait suivre.

– Oh par la déesse, tu as vu l’heure ?! Les invités doivent commencer à arriver et nous n’avons toujours pas fini !

Le stress commençait à les prendre à la gorge.


Ghirahim s’admira sous tous les angles, vérifiant sa mise. Une fois certain qu’il était prêt, il claqua la langue contre son palais, balaya sa longue mèche puis attrapa ses affaires, se téléportant dans un nuage de losanges, réapparaissant à l’endroit exact de tantôt, quand un appel désespéré de son contractant l’avait forcé à tout laisser en plan pour sauver la situation.

De nouveau dans la petite pièce où se tenaient les deux hyliens, il fut accueilli par une étreinte inattendue, Link se jetant pratiquement à son cou, son visage doux étrangement contracté.

– Ghirahim, te voilà ! S’exclama-t-il. Juste à temps !

Il lui tapota le haut du dos, l’invitant à le relâcher, impassible malgré sa curiosité.

Qu’avait-il bien pu rater ?

Au lieu de le questionner, il lui tendit son complet et le poussa vers le paravent d’où s’était extirpée la jeune femme.

– Change-toi vite, que j’ai le temps de finaliser ta tenue.

Obtempérant, il disparut, les laissant tous les deux virtuellement seuls.

– Cette coiffure est bien plus harmonieuse, commenta le démon.

– Merci. C’est Link qui l’a réalisé.

– De l’aide pour votre voile ?

Embarrassée, Zelda accepta, reprenant sa place de tout à l’heure, observant cette fois le nouveau petit ami de Link, attentive au moindre de ses faits et gestes. Qu’il ruine seulement une boucle et c’est lui qu’elle ruinera !

Mais non seulement il positionna délicatement les accessoires, mais il parvint aussi à corriger ce qui la chiffonnait dans son maquillage sans qu’elle ne parvienne à placer le doigt dessus.

Si Link s’en séparait, elle l’embauchait comme conseiller en image, c’était décidé.

Des jurons et un bruit de chute la sortit de ses pensées, mais Ghirahim ne parut ni inquiet ni surpris. À vrai dire, il avait plutôt l’air de s’y attendre, ne relevant pas les yeux de ce qu’il faisait.

– Une jambe après l’autre, Link, ce n’est pas une jupe.

Au lieu d’une réplique cinglante ou de plus d’insultes comme il l’aurait fait avec elle, son ami bredouilla des excuses et parut se calmer.

Il les rejoignit peu après, relevant le col de sa chemise, un nœud papillon attendant d’être noué autour du cou, s’arrêtant à la hauteur de son partenaire qui s’en occupa avec des gestes fluides et rapides.

Zelda ne le connaissait pas depuis longtemps – c’était littéralement leur deuxième rencontre – mais il lui semblait qu’il n’effectuait jamais de mouvement inutile, agissant de manière précise et réfléchie.

Il s’attaqua ensuite à la coiffure mise à mal précédemment par les luttes intérieures, les réarrangeant, avant de le guider à une chaise libre, le forçant à s’y asseoir, et commençant à sortir différents produits de maquillage.

– Qu’as-tu l’intention de faire ? Réagit-il aussitôt.

– Te rendre époustouflant, comme prévu.

Il avait dû lui adresser un regard noir car Zelda vit son ami clore la bouche et ne pas moufter, se laissant manipuler de mauvaise grâce.

Et le résultat en valait totalement le coup, s’en fit-elle la réflexion, quand Ghirahim s’écarta en annonçant avoir terminé.

C’était très subtil, mais les changements étaient là, mettant en valeur la beauté douce et naturelle comme personne n’y était parvenu jusque là.

Et pourtant, il était passé entre les mains de nombreux professionels !

– Link, tu es…

– En retard. Vous êtes en retard, vint-on les prévenir.


La cérémonie avait été d’un ennui mortel, le démon ayant bien du mal à camoufler ses bâillements.

Que tous ces humains pouvaient être rigides et assommants, avec leurs protocoles aseptisés et ronflants, s’éternisant sur de longues heures à se promettre amour éternel et fidélité sur un ton monocorde, face à un parterre constitué de leurs proches, amis et familles.

Sincèrement, quand ce sera leur tour à tous les deux, Link et lui, ils…

« Ils » rien du tout.

Ghirahim réprima un sursaut quand il se rendit compte de la direction prise par ses pensées.

Une semaine avec ce petit mortel et déjà son cerveau déraillait… ça devait être l’air de la surface.

Fâché contre lui-même, il croisa les jambes et se reconcentra sur la pièce pathétique se déroulant devant lui. Mais au lieu de se focaliser sur le couple, il préféra reposer ses yeux sur le mignon témoin qui semblait à deux doigts de faire couler le maquillage qu’il lui avait appliqué tantôt, tellement absorbé par l’action qu’il fallut l’interpeller nominativement pour qu’il présente enfin les alliances sous le regard noir de la sheikah et l’air exaspérée de l’hylienne.

Et vu les petits rires étouffés dans l’assistance, son étourderie était bien connue.

Adorable crétin.

La cérémonie se poursuivit sans autre heurt, Ghirahim cachant son sourire attendri derrière sa main.

Laisser un commentaire