Une fois le souci vestimentaire réglé, ils passèrent au suivant : leur relationnel.
Ou, plutôt, ses limites.
Ghirahim était quelqu’un de très tactile et d’entreprenant. Rentrer dans l’espace personnel des autres n’était pas un problème pour lui, bien au contraire, et plus d’une fois Link le découvrit à différents niveaux de déshabillage, lui faisant lâcher un couinement de surprise et effectuer un demi-tour par réflexe, rencontrant parfois un mur ou un meuble dans le processus, attirant inévitablement l’attention sur lui et bien souvent quelques petites taquineries.
– Je peux comprendre ton trouble, mortel. Il n’est pas donné à tout le monde de contempler cette perfection, après tout ! Déclara-t-il avec emphase.
Ghirahim cultivait son apparence comme d’autres leurs géraniums, n’omettant jamais le moindre détail dans ses routines beauté ou quand il se vêtait, attentif.
Bien vite, Link s’attrapa à le contempler plus longtemps qu’il le devrait, se forçant à détourner le regard, retournant à son activité précédente, mais bien vite ses yeux retournaient à leur observation, hypnotisés.
C’est bien clair, depuis qu’ils partageaient le loft, les tâches s’accumulaient, à moitié faites ou à peine entamées.
Et ce n’était pas passer inaperçu au démon qui s’en gaussait, s’en amusant parfois, comme lorsqu’il avoir absolument besoin de l’avis de son petit maître sur les tenues qu’ils avaient acheté, réalisant un défilé où il s’était assuré de faire monter sa tension tout en jouant les innocents, les bonnes manières de l’hylien lui interdisant de quitter les lieux avant qu’il n’ait fini.
Dommage pour lui, s’il avait prêté plus attention à leurs achats, il aurait remarqué que certains habits provenaient directement de son dressing personnel !
La vision du sang inondant lentement son visage, s’étendant jusqu’aux oreilles et au cou était un appel vivant aux taquineries. Ses grands yeux bleu maya qui suivaient chacun de ses gestes comme s’il était un chef d’orchestre gonflaient son égo. Ses oreilles attentives au moindre de ses soupirs étaient un ravissement dont il aimait user et abuser, le poussant pour en découvrir les limites.
Mais ce jeune maître semblait si ravi de pouvoir subvenir à ses besoins et de les satisfaire qu’il se trouva pris à son propre jeu, restant raisonnable dans ses demandes.
Dire qu’il avait poussé une fratrie à se déchirer, menant à une guerre sans merci, juste parce qu’il s’ennuyait, et maintenant il se réfrénait… Il se relâchait avec l’âge…
– Link ?
À l’appel de son nom, le susmentionné redressa la tête, une fois de plus penché sur l’immense table à dessins où Ghirahim l’avait dérangé plus d’une fois. Désintéressé de ses affaires de mortel, il ne l’avait pas questionné sur ce qu’il y faisait mais l’envie commençait à croître tout doucement dans son cerveau.
Savoir était une nécessité comme l’oxygène l’était pour ces êtres pathétiques. Être dans l’ignorance le tuerait plus sûrement que n’importe quel poison.
– Sortons. J’ai besoin de parfaire mon bronzage et tu ne dois pas avoir mauvaise mine, inventa-t-il.
Loin de s’en offusquer, comme à chaque fois, son contractant lui adressa un sourire ravi et rangea précipitamment ses affaires avant de lui emboîter le pas.
Aurait-il été un chien, nul doute qu’il aurait remué la queue à se la détacher.
Glissant dans une veste légère et les chaussures assorties, Ghirahim l’épia discrètement alors qu’il modifiait sa carnation, passant d’une teinte tourdille à une basanée, afin de ne pas attirer l’attention. Bien sûr, il l’attirait toujours, il travaillait dur pour ça, mais il préférait que ce soit en éblouissant ces pécores par sa perfection plutôt que par sa véritable nature.
Et, inévitablement, Link fixait le processus d’un œil attentif, observant la modification des pigments, tel un spectacle qu’il ne voudrait rater pour rien au monde.
Cette fascination était compréhensible avec la quasi disparation de la magie dans ce monde, mais c’était au-delà de ça. Dans tout ce bleu saisissant, il y avait une étincelle, une arrière-pensée qui n’avait rien de perverse ou de mercantile, comme il y avait été habitué. C’était une espèce de calcul et de ravissement comme il avait rarement croisé dans sa très longue vie.
Galamment, il lui présenta son bras et il l’accepta malgré leur différence de taille, se penchant légèrement vers lui pour rendre ça confortable.
En ce milieu d’après-midi, les rues étaient plutôt paisibles et ils ne croisèrent pas grand-monde.
Grand bavard devant la déesse, Ghirahim avait appris à apprécier le silence à son contact, étant plutôt taiseux. Mais jamais il ne l’avait interrompu, verbalement ou physiquement, et lors des rares désaccords qu’ils avaient eu, Link n’avait pas tenté de monter le ton ou d’imposer son point de vue. Non, il avait souri et l’avait cajolé d’une voix douce et égale, le ralliant en douceur à ses arguments.
Oui, trop souvent les points d’accrochages étaient dus à leurs opinions esthétiques.
Pour l’avoir étreint à plusieurs reprises, l’avoir contemplé nu et avoir posé les mains sur cette peau trop pâle de ceux qui ne sortent pas assez, Ghirahim pouvait affirmer sans faillir que cet hylien avait du charme. Évidemment, pas autant que lui, mais il avait veillé à ce que sa magnificence reste hors de porté de ces vilains mortels. Être une rose au milieu de ces fleurs de champs était un combat de chaque instant.
Mais Link possédait une douceur suffisante pour obtenir le privilège de se tenir à ses côtés. Et il avait bien l’intention de le rendre somptueux lorsqu’ils devront se rendre aux célébrations. C’était une autre de ses missions.
Profitant de leur différence de taille, le démon l’observa à la dérobée, de son regard pensif, ses longues mèches blonds foncés décoiffées – sérieusement, possédait-il seulement un peigne ? – et à cette moue boudeuse qui ne le quittait jamais.
Il avait dû sentir peser son attention sur lui car il détourna la tête pour lui sourire, son expression se métamorphosant dans la foulée, son visage paraissant s’illuminer.
– Tu voulais aller quelque part ?
– Pas vraiment. Je n’ai pas été invoqué depuis un moment, je souhaite seulement contempler la risible évolution de ton espèce.
Link grimaça, ses traits se froissant pour une expression contrariée.
– Un souci ?
– Tu dis toujours du mal de ceux vivant dans ce plan. Et en même temps, vivre ici ne semble pas te poser problème… Je peux te libérer de notre marché, si tu te forces…
Il fut coupé dans sa réflexion quand Ghirahim glissa son bras hors de sa prise pour entourer ses épaules et le plaquer contre son côté, se penchant suffisamment pour que l’extrémité de sa coiffure frôle sa pommette.
– Personne en ce bas-monde ne peut me forcer de quelque manière que ce soit. Personne. Tiens-le toi pour dit.
N’importe qui se serait pétrifié de peur face à l’étincelle féroce qui illuminait les iris cacao mais pas Link. Il frissonnait, oui, et son souffle s’était coupé, mais il sentait aussi son sang affluer de ses jambes afin d’irriguer son visage mais aussi son entrejambe, étouffant agréablement de crainte.
Zelda serait là, elle l’aurait frappé pour avoir un instinct de survie aussi foireux.
Déconcerté par cette réaction inhabituelle – mais loin d’être nouvelle – Ghirahim recula un peu la tête puis la ravança, joueur.
– On dirait que cette situation te plaît beaucoup.
Sa main libre lui attrapa la joue alors qu’il lui ravissait les lèvres pour un baiser mouvementé, sa proie remuant dans sa prise pour obtenir plus d’ampleur et de liberté, mais sa poigne était de fer. Bien vite, Link se fit une raison et se colla contre lui, l’enlaçant par-dessous sa veste, agrippant le tissu de sa blouse, le froissant dans ses poings.
– Tu as l’air d’aimer vivre dangereusement, petit maître, susurra-t-il contre sa bouche. Face au péril, tu es sensé prendre la fuite pas lui ouvrir les cuisses.
– Corrige-moi, lui souffla Link dans un élan d’audace.
– Tu peux compter sur moi.
Il le força à incliner la tête en arrière, le tirant presque sur la pointe des pieds, l’embrassant avec la même férocité que précédemment, dominant l’échange, satisfait de l’attitude docile de son contractant qui s’accrochait à lui, suivant ses mouvements sans chercher à les combattre.
Pas une seule fois depuis leur premier face à face n’avait-il tenté de s’imposer à lui, de mener leurs routes ou leurs ébats. Ils ne se connaissaient pas encore qu’il s’était totalement abandonné à ses décisions.
Une âme pure à débaucher, à traîner sur le chemin de la perdition… Et à ne surtout pas libérer de ses griffes…
Ghirahim était un démon possessif qui savait prendre soin de ses jouets, Link l’apprendra très vite…
Link était un artiste.
Du moins, c’était ainsi que Zelda le présentait et parlait de lui.
Dès qu’il avait pu se consacrer un peu plus à sa passion, il avait vite appris à ne plus faire confiance uniquement à ses yeux mais à voir à l’aide de ses mains, du bout des doigts.
Et c’était pour cette raison qu’il se trouvait là, à genoux sous les couvertures, les yeux clos, palpant la peau froide presque minérale afin de la graver dans son esprit.
Ghirahim le laissait faire, l’observant, aussi curieux que charmé.
D’ordinaire, il était celui qui faisait tout le travail, attirant ces imbéciles de mortels dans ses filets, exauçant – ou non – leurs souhaits avant de se payer la part du lion sur leurs corps et leurs âmes. Un démon s’en sortait toujours gagnant.
Mais là, la situation était différente.
Link ne lui réclamait aucune possession coûteuse ni n’enviait la position élevée d’un autre. Il ne lui avait pas ordonné la mise à sac d’une nation ni de lui obtenir la plus grande fortune possible.
Il voulait juste assister au mariage de sa meilleure amie, lui tendre les alliances et pleurer pendant son discours mièvre à souhait (il le savait, Link le lui avait lu et avait fondu en larmes à mi-chemin).
Certes, l’invitation n’avait pas été très orthodoxe mais jamais il ne la lui avait imposé, vérifiant à plusieurs reprises son accord.
Et il était là, étendu de tout son long, sous la couette, près de ce petit corps chaud, à le laisser frôler de ses mains abîmées et rugueuses sa peau sans imperfection, non comme un amant le ferait, avec désir, ni comme un fanatique, avec dévotion, mais comme l’artiste qu’il avait découvert être. Avec curiosité et précision.
Ce qu’il cherchait n’était pas de rallumer la flamme de leurs reins mais d’enfermer un souvenir impérissable derrière ses paupières.
– Pose pour moi.
La demande, chuchotée, parut claquer comme un coup de tonnerre dans le silence relatif de la pièce.
L’espèce de transe qui s’était installée pendant le petit manège de Link disparut aussitôt, une vague de froid rampant sur leurs peaux découvertes et ils se réfugièrent sous les draps d’un même geste.
– Pose pour moi, chuchota-t-il de nouveau.
Allongé à ses côtés, il ne le touchait plus mais avait relevé la tête vers la sienne, ses grands yeux bleus le fixant comme un de ses croquis, comme si, caché aux yeux des autres, il était capable de discerner la gemme brute qu’il pourrait dégager et façonner un véritable bijou.
– Et pourquoi le ferais-je ? Répliqua-t-il sur le même ton.
Leurs haleines caressaient le visage de l’autre mais seule la literie les touchait, restant sagement chacun de son côté, Ghirahim le dominant toujours, même dans ces moments-là, son bras droit reposant sur l’oreiller dans un arc gracieux.
Tout en lui l’était, en tout instant.
– Parce que je te le demande ?
– Il me faudra mieux que ça. Si j’accède à ta demande, tu garderas une représentation de moi auprès de toi, mais moi, qu’aurais-je ?
– Prends-moi avec toi ?
Il était impossible de ne pas relever l’accroc que sa respiration avait marqué à cette proposition innocente. Leurs proximités, son attention tournée vers lui…
C’était trop.
Un instant, Ghirahim jaugea l’idée de fuir. Un claquement de doigts et il serait de retour dans ses appartements, c’était tout simple, son bras était déjà levé, de toute façon.
De retour dans ses appartements, certes, mais aussi dans un lit, vide…
Secouant la tête pour effacer cette pensée inutile, il replongea son regard dans le sien.
– Comme si j’allais laisser n’importe qui immortaliser ma vénusté ! C’est Michel-Ange ou rien.
Satisfait de sa pirouette, il lui tourna le dos et ferma les paupières dans l’intention de dormir, mais ne le put, passant la nuit à écouter la respiration tranquille et légèrement chuintante de son petit maître, niché contre son dos.
Pourquoi cela le travaillait-il tant ?
