La maisonnette qu’ils avaient choisi, puis acheté, était un petit pavillon envahi de lierres, dont le jardin n’était qu’un joyeux capharnaüm de plantes en tout sens.
Ce qui avait conquis le cœur de Zelda était le grenier aménagé en atelier, dans un style bien loin de l’industriel actuellement en vogue. Les bois patinés, le soleil se glissant à travers les petites fenêtres, cette odeur caractéristique des vieux livres rangés dans les bibliothèques, les meubles fait mains…
À la seconde où elle avait passé la porte, ce fut le coup de foudre. Lorsque la visite toucha à sa fin, elle avait les larmes aux yeux, à l’idée de quitter les lieux, et pleura longuement dans la voiture.
Astrit, lui, n’avait pas été aussi démonstratif, mais il avait apprécié l’ambiance paisible qui y régnait, le côté un peu sauvage et isolé. En fermant les yeux, il avait été capable de s’y projeter, d’imaginer les matins calmes passés à observer le jardin tout en sirotant sa chicorée.
Ils n’étaient pas encore rentrés, ils étaient simplement arrêtés à un feu rouge, lorsqu’ils s’exclamèrent tous les deux, en même temps :
— On l’achète !
Surpris et ravis de cette symbiose soudaine, ils s’entregardèrent tendrement. Ils auraient pu s’embrasser, si les voitures derrière eux n’avaient pas soudainement klaxonnés pour les rappeler à l’ordre : le feu était passé au vert.
Ensuite, ce ne fut plus qu’un tourbillon d’actions diverses. Les rendez-vous à la banque, auprès du médecin, le notaire… Des papiers, encore des papiers, toujours des papiers…
Puis les clés furent enfin à eux.
Bien sûr, qui dit nouvelle acquisition immobilière, disait cartons à remplir et à vider, disputes sur la décoration et l’aménagement en général, mais aussi travaux.
La maisonnette avait été laissé à l’abandon quelques années avant la mise en vente, ce qui signifiait que le couple dut camper un petit moment, rénovant petit à petit. Ils s’y connaissaient à peine et leurs économies étaient passées dans l’achat, alors ils tâtonnèrent énormément, enchaînant les réussites et les erreurs.
Mais ils y parvinrent.
Bien sûr, à terme, il faudra faire intervenir de vrais artisans, des gens connaissant leurs métiers, mais pour le moment, ils étaient contents du résultat.
Astrit s’était découvert une passion pour le jardinage et chouchoutait avec plaisir ses plantations.
Il avait décidé de laisser le jardin comme il l’était à leur arrivée, un peu fouillis, avec des plantes poussant dans tous les sens et sans ordre précis, bien qu’il avait soigné un petit coin pour là où sa fiancée et lui pourraient se prélasser au soleil. C’était un jardin paysager un peu sauvage, foisonnant de vie, où ils aimaient se retrouver en fin de journée, pour profiter du temps ensemble.
Zelda, elle, s’était donc accaparée le grenier, y changeant peu de choses. Elle s’était surtout contentée de le personnaliser, avec des meubles supplémentaires et ses affaires. Le reste était d’origine.
Bien sûr, elle n’avait pas pu reprendre son activité d’illustratrice tout de suite, il y avait d’autres priorités dans les premiers temps, mais lorsque cela fut possible, elle sentit son cœur battre sous l’appréhension.
Et si, elle s’était trompée ? Si, finalement, cet atelier de conte de fées allait la détourner de sa vocation, ou qu’elle finirait par ne plus jamais y mettre un pied, après tout ça ?
Heureusement, son fiancé ne la laissa pas sombrer dans ses craintes et la poussa doucement à reprendre ses marques, apprivoiser son nouvel environnement. Et créer.
Ce fut si naturel que les larmes lui montèrent de nouveau aux yeux. C’était comme si elle était revenue à la maison, une maison qu’elle ignorait avoir quitté. Et elle termina ainsi d’en tomber amoureuse.
Les jours s’écoulaient paisiblement dans leur petit creux de verdure. Il y avait bien le passage du facteur, des visites de la famille ou des amis, d’éventuels appels aux artisans après des incidents malheureux (plus jamais la plomberie. Plus jamais), mais dans l’ensemble, c’était juste eux deux.
Leurs métiers respectifs leur permettaient de vivre à l’écart de la société, de ne pas avoir à se partager avec le monde. De passer de longues heures d’après-midi sur la balancelle, à juste écouter le chant des oiseaux et à contempler le ciel.
La vie citadine les avait suffisamment marqué pour qu’ils se refusent d’y retourner, sauf pour des besoins essentiels.
— On devrait avoir un potager. Et peut-être des poules… avait chuchoté, une fois, Zelda.
Les doigts enfouis dans les boucles blondes, Astrit garda un silence pensif. Il n’était que légèrement surpris : lui-même y avait pensé. Il avait même déjà décidé des endroits précis dédiés à ces deux activités.
— Tu sais, qu’un jour, il faudrait arrêter de lire dans mon esprit, la taquina-t-il.
— Comme si tu t’en plaignais !
En disant ces mots, elle se redressa de ses genoux, d’où elle était allongée précédemment, pour lui sourire d’un air espiègle.
— Il faut bien, avec tes difficultés à verbaliser.
— Je n’ai aucune difficulté à verbaliser ! J’aime juste avoir l’air mystérieux, se vanta-t-il faussement.
Pouffant malgré elle, Zelda dut attendre un peu avant de se pencher sur lui pour l’embrasser.
— Oui, très mystérieux. C’est exactement ce que je me suis dit quand on s’est rencontré.
Il avait été tellement dévoré par la nervosité qu’au lieu de rester sur les grandes lignes, il lui avait fait un véritable exposé sur sa vie, sans oublier le moindre détail. Et, bizarrement, elle était restée. Elle avait même accepté un autre rendez-vous !
À ce souvenir, Astrit ferma les yeux et grommela entre ses dents serrées. Ce n’était clairement pas le moment où il avait le plus brillé. Mais quand on en contemplait le résultat, il en était satisfait. S’il fallait recommencer, il le ferait sans hésiter !
Enlacés, ils replongèrent dans le silence, seulement dérangé par le couinement de la balancelle. L’attention de nouveau tournée sur le jardin, chacun l’imaginait avec ces nouveaux ajouts.
Évidemment, les poules vinrent rapidement glousser dans le petit enclos aménagé. Et, tout aussi rapidement, ledit enclos ne fut fermé plus que la nuit, laissant les gallinacés picorer où bon leur semblait.
Le potager, lui, prit plus de temps à être mis en forme, mais la première pousse fut accueillie avec une candeur enfantine. Ils savaient bien que ça allait prendre un certain temps avant de pouvoir se vanter d’être autonome, mais tout ce qu’ils pourraient obtenir de leur jardin sera déjà ça à ne plus acheter en commerce. C’était donc un symbole de leur future liberté, d’une certaine manière.
— C’est des tomates ou des cerises ?
Penchée par-dessus son épaule, Zelda observait avec curiosité le tas de petites billes rouges dans le saladier sur les genoux d’Astrit. Celui-ci s’était agenouillé avec sa première récolte, assez fier, avant qu’elle ne pose la question.
L’air las, il tourna la tête pour la fixer, jusqu’à ce qu’elle se recule, riant de son expression.
— Des cerises ? En septembre ?
Elle haussa les épaules.
— Les miracles, ça existe.
Soupirant théâtralement, il se releva et la contourna, emportant leurs premières tomates dans la cuisine afin de les ranger.
Restée seule sur la terrasse, la jeune hylienne gloussa un instant, secouant la tête affectueusement.
Profitant d’être seule, elle alla se faufiler dans leur serre aménagée, observant les bacs alignés, les tuteurs et les petites étiquettes. L’odeur qui y régnait était… puissante. La température qui y régnait était légèrement étouffante, aussi, mais ça lui rappelait quand Astrit la prenait dans ses bras, alors elle ferma les yeux, souriant.
— Tu testes tes pouvoirs télépathiques sur les carottes ?
— Très drôle.
Il passa derrière elle, rangeant le saladier à sa place, mais elle l’attrapa et se nicha dans ses bras, soupirant d’aise.
— … D’accord ? Tu vas bien ?
— Là, c’est parfait. Ne bouge plus.
— Faudra pas se plaindre si tu sens l’engrais, gronda-t-il faussement.
C’était étrangement intime, dans cet espace restreint, la température et l’odeur de la terre.
C’était bien.
— J’ai l’impression que la nourriture est meilleure quand on la fait soi-même, remarqua Zelda, à un repas.
— Dit celle qui ne rentre dans la cuisine que pour manger, souligna son fiancé.
Pour toute réponse, elle lui balança un petit pois qu’il attrapa d’un claquement de mâchoire.
— Bien visé, commenta-t-il.
— Merci, merci, j’ai de l’entraînement.
— Ah bon ? D’autres attentats à base de légumes ?
— Les petits pois sont des fruits.
— On n’aura pas cette conversation de nouveau, prévint-il. Donc, tu voulais dire ?
— Rien de particulier. Je trouve que les œufs de nos poules et tes récoltes sont bien plus savoureux que tous les équivalents que j’ai pu consommer dans ma vie.
— Ouh, tu devrais le répéter devant les tomates, elles rougiraient plus vite.
Un autre lancer de petit pois qu’il goba tout aussi vite que le précédent.
— Idiot.
— Attention, l’idiot est celui qui te fait à manger, mademoiselle « je ne sais pas faire bouillir de l’eau ».
— Hé ! C’est arrivé une seule fois !
— Parce que je ne t’ai plus jamais laissé recommencer.
— Et l’eau avait atteint son point d’ébullition !
— Lui, et bien d’autres.
— Et, et… Et je ne te parle plus, na !
— Profites-en pour manger, dans ce cas.
Elle croisa les bras et gonfla les joues, tel un écureuil en pleine consommation, faussement vexée, avant d’obéir.
— N’empêche que, j’ai raison, asséna-t-elle.
— Quel hasard ! Moi aussi !
Cette fois, il lui fut impossible de rattraper tous les petits pois, et Zelda dut passer le balai, honteuse de son attitude et du gâchis alimentaire.
Avec une nature aussi désordonnée et présente, la jeune hylienne renoua avec ses hobbies d’adolescente.
Elle emportait avec elle son nécessaire d’aquarelle et se promenait un peu au hasard avant de trouver le coin parfait à immortaliser, que ledit coin soit sur leur terrain ou au-dehors.
Elle pouvait y passer un temps infini, son pinceau parcourant les pages de son carnet avec légèreté.
C’était Astrit qui venait la trouver, pour lui dire qu’il était tard, ou qu’elle devait avoir soif, faim… Jamais il ne la forçait à le suivre ou lui reprochait d’être restée dans sa bulle. Généralement, après l’avoir prévenue, il restait debout ou s’asseyait, à côté d’elle, et observait le paysage qu’elle peignait, respectant son silence studieux.
Puis, elle commençait à ranger son matériel, vidant l’eau sur le sol, puis se levait, lui souriant.
Alors, il lui faisait face, lui rendant son sourire, avant de se rapprocher et de l’embrasser. Puis, ils rentraient tous les deux, toujours sans un mot, se tenant la main, pour retrouver leur petit chez-eux, reprenant le cours de leur vie.
