— Mais comment ça fonctionne ?
Le bruit de coups répétés attirèrent son épouse qui se précipita, attrapant les mains épaisses avant qu’elles ne s’abattent une fois de plus sur le pauvre ordinateur.
— Mais tu es fou !
— Lâche-moi, cet imbécile de machin refuse de faire ce que je lui demande !
— Et tu penses que le casser va lui permettre de t’obéir ?
— Je ne casse rien du tout ! C’est juste une petite tape !
— Chéri, tu as passé ta vie à cogner sur du métal. Tu te briserais les os en écrasant un moustique. Alors, éloigne-toi de cet ordinateur, tu veux bien ?
C’était de la triche, Dove savait parfaitement à quel point il était faible face à ses suggestions. Ça se voyait à son petit sourire tendre. Le même qu’elle affichait lorsque les enfants étaient pris la main dans le sac et qu’elle prétendait ignorer ce qu’ils avaient fait. Avant de les punir comme il le fallait.
Sans un mot, il se leva et elle prit sa place, chaussant ses lunettes.
— Bon, que voulais-tu ?
— Rien, c’est pas grave.
Le regard qu’elle fit peser sur lui le convainquit de cracher le morceau.
— Je cherchais le truc en ligne, tu sais, ce dont a parlé le fils de la voisine…
— Tu parles des consultations en ligne ? réfléchit-elle un moment.
— Ouais. Vu qu’avec le départ en retraite de Tramadöll, on doit aller en ville pour la moindre morsure de tique…
Il fourra ses poings au fond de ses poches, grommelant. Le généraliste n’avait pas été très apprécié, à l’époque, mais depuis son départ, il manquait à tout le monde. Comme quoi, on préférait les charlatans inefficaces à l’absence totale de spécialiste.
Dove ne commenta pas, se contentant de taper l’adresse donnée. Elle arriva bien vite sur le site et commença à le lire, plissant les yeux.
— De quoi as-tu besoin ? Il y a l’air d’avoir un peu de tout.
— De tout ? Sur Internet ?
Marlin se pencha par-dessus l’épaule de son épouse, plissant les yeux à son tour pour lire les domaines médicaux disponibles.
Il avait encore égaré ses lunettes il ne sait où. Pas grave, elle réapparaissait toujours, comme par magie.
— Dis-moi de quoi as-tu besoin, ce sera plus rapide, soupira sa femme.
— Mes rhumatismes me font souffrir, marmonna-t-il.
Au lieu de parcourir à son tour la liste des spécialistes, elle se tourna complètement vers lui, les sourcils froncés et l’air inquisiteur.
— Tes rhumatismes ? Sérieusement ?
Marlin aimait sa femme. Il l’adorait plus que tout, et ce n’était un secret pour personne, et plus particulièrement pour la concernée. Ils s’étaient mariés quand ils étaient jeunes, par amour, et ne s’étaient plus arrêtés depuis, malgré la naissance de jumeaux à la tête plus dure que le tungstène et leurs vies personnelles à tous les deux. Ils n’avaient – pratiquement – pas de secret, l’un pour l’autre, et avait bien l’intention de pousser leur dernier soupir en même temps, en se tenant la main.
Mais, pour l’instant, l’ancien forgeron devait expérimenter le sourcil inquisiteur n°12 et avait l’impression d’à la fois rapetisser et rajeunir. De vagues souvenirs de sa difficile scolarité commençaient à remonter en flash, de tête à tête avec son institutrice bornée refusant de reconnaître ses difficultés.
— Tu me caches quelque chose, assura Dove.
— Après quarante ans de mariage !
— Trente-neuf.
— Après trente-neuf ans de mariage ? corrigea-t-il.
— Justement. Après trente-neuf ans de mariage, je te connais plus que tu n’as l’air de te connaître. Tu me caches quelque chose.
Après le sourcil inquisiteur n°12, elle plissait maintenant les yeux, comme si elle pouvait lire ses pensées, lui faisant craindre le pire. Et ce fut sans doute ce qui le trahit, au vu de l’éclat illuminant ses yeux clairs.
— Marlin…
— Mais c’est rien de grave, ronchonna-t-il.
— Mon cher époux. Si ce n’était rien de grave, tu serais dehors à tailler les bégonias, pas à te battre avec notre ordinateur.
— Je ne…!
Mais peine perdue. Il savait qu’elle savait.
— C’est pas la saison pour les tailler, de toute façon, marmonna-t-il en évitant son regard.
Quand elle le voyait comme ça, Dove ne pouvait s’empêcher de constater à quel point ses enfants avaient pris de leur père. Plus particulièrement Leon qui avait imité cette posture bien malgré lui, dès qu’il était pris en faute. Celui du petit garçon pris la main dans le sac.
Décidément, personne ne grandirait jamais, dans cette maison…
— Mon chéri, j’ai besoin de savoir et de comprendre. Si tu ne m’expliques pas, je ne peux pas t’aider. Que t’arrive-t-il ?
Elle prit doucement ses mains rugueuses dans les siennes, les pressant fermement, transmettant ainsi toute son affection pour lui, alors qu’elle lui souriait avec affection.
Qu’elle l’aimait, son idiot de mari ! Peu importait les rides, la calvitie ou sa longue barbe blanche. Il y avait toujours des restes du jeune hylien qu’il avait été, ce jeune chien fou qui l’avait séduite avec ses airs canailles et ses yeux noisettes, ses belles paroles et les rêves d’avenir qu’on peut avoir à dix-sept ans.
Elle l’aimait, mais elle voulait aussi son bien.
Les mots sortirent avec difficulté malgré tous ces bons sentiments et ces années d’intimité partagée. Et, quand ils flottèrent dans le silence entre eux, Dove pressa une dernière fois les mains dans les siennes avant de les lâcher et de se retourner, faisant défiler les spécialistes pour sélectionner le plus à même capable de gérer la situation.
Un urologue.
Linkle était venue profiter d’un week-end dans la maison familiale pour se ressourcer après son retour au pays. Elle avait passé les mois précédents à crapahuter dans toutes sortes de flore pour le bien de sa future expo photo et ressentait l’urgent besoin de se reconnecter à la vie moderne et ses progrès en hygiène.
Ses visites coïncidaient toujours avec une augmentation significative de la facture d’eau de ses parents.
Et c’était justement à la suite d’une de ses tentatives de changer leur salle de bain en bain de vapeur qu’ils l’interpellèrent.
Qu’elle les rejoigne uniquement vêtue de son vieux peignoir et ses cheveux courts enturbannés dans une serviette les fit sourire d’un air nostalgique. Bien que la chevelure avait été raccourcie, ils revoyaient leur petite fille à travers les décennies de sa croissance, changeant tout en restant exactement la même : une petite aventurière aux genoux couronnés, passant plus de temps dans l’eau qu’un poisson.
D’une certaine manière, on pouvait dire que ça faisait une moyenne avec son jumeau, Leon, qu’il fallait enfermer à clé dans la pièce pour qu’il daigne faire sa toilette !
— Tout va bien ma puce ? Tu retrouves tes repères ?
— Tout est parfait comme toujours, m’man ! s’exclama-t-elle.
Ses doigts encore fripés de sa longue douche entourèrent la tasse chaude qu’on venait de lui servir, appréciant la chaleur qui en sourdait.
Peu importait où ses reportages l’avaient envoyé, elle revenait toujours avec cette sensation de froid exsudant de ses os. Peut-être était-ce pour ça qu’elle ne prenait que des douches les plus brûlantes possible à son retour à la maison…
— On sait que tu viens seulement de rentrer, mais on aurait besoin de toi, reprit Dove.
Sa mère avait toujours parlé d’une voix égale, douce, jamais un mot plus haut que l’autre. C’était très agréable de l’écouter. C’était d’ailleurs son pouvoir secret : elle parvenait à dissoudre le moindre conflit, attirer l’attention de tout un tas d’inconnus ou encore persuader l’être le plus têtu, juste de son verbe.
— Si je peux aider, ce sera avec plaisir !
Ça ne devait pas être une grosse affaire, sinon ils auraient fait appel à Leon et sa carrure de déménageur ou même un voisin. Peut-être changer une ampoule ou leur lire un courrier écrit trop petit…
— Nous aurions besoin d’une webcam et d’un casque, avec micro intégré, lut-elle en plissant les yeux.
— Pour quoi faire ?
Ce n’était pas vraiment ce à quoi elle s’attendait… Que comptaient-ils faire avec ?
Malgré elle, de nombreux scenarii en tous sens traversèrent son cerveau, avant qu’elle n’obtienne sa réponse. Par les déesses, elle avait l’esprit bien trop fertile…
— Ton père…
— Hé ! Ne rejette pas la faute sur moi ! Voulut-il se dédouaner.
Mais un coup d’œil dans sa direction le fit aussitôt se taire.
— Ton père, disais-je donc, a besoin de consulter par Internet. Nous avons pu établir quelques rendez-vous, déjà, mais ces éléments nous manquent.
Le concerné grommela dans son coin, évitant leur regard à toutes les deux.
Il n’était pas contre le progrès, mais il n’avait pas accueilli de bon cœur l’amélioration de son métier. Il avait grandi dans l’idée que la douleur faisait parti intégrante de sa profession, et que l’excellence d’un forgeron à la retraite se mesurait à sa décrépitude. Alors, devoir faire confiance à tous ces « ergothérapeutes » et autre « médecine du travail » ?
Et, comment pouvait-il faire confiance si le spécialiste se trouvait de l’autre côté du royaume ? Ce n’était pas normal, tout ça !
Mais ni son épouse ni sa petite fille ne prêtaient attention à ses bougonnements, habituées à passer outre ses récriminations, quand c’était pour son bien. Elles l’aimaient, mais ni l’une ni l’autre n’avait l’intention de le laisser jouer avec sa santé, c’était bien trop grave !
— Du coup, on peut aller en ville demain, si vous voulez ? On devrait y trouver tout ce qu’il vous faut ! On pourrait en profiter pour manger dehors, tiens !
Linkle semblait rayonner à l’idée de passer du temps avec ses parents, même si la route allait être longue et que le but des courses n’avait rien de passionnant. Comparé à ses expéditions dans des endroits reculés, à être parfois les seuls hyliens de la région, c’était proche d’une excursion à un parc d’attractions !
Toute entière à ses projets, elle les soumettait à sa mère qui lui souriait tendrement, tempérant ou amplifiant son excitation selon si elle approuvait ou non ses suggestions.
Quand Dove observait sa fille – ou se remémorait son fils avant l’âge adulte – elle se disait que c’était là qu’était passée toute l’énergie qui lui avait tant manquée, durant la grossesses gémellaire puis le long accouchement. Elle aimait ses enfants plus que tout, mais ils étaient clairement constitués aux deux-tiers d’un dynamisme à rendre jaloux le Mouvement Perpétuel.
Au moins, n’eut-elle jamais eu à craindre qu’ils ne tombent malades. Ils rayonnaient plus fort que le soleil, les virus devaient les craindre comme la peste.
— Mais, du coup, pourquoi acheter tout ça ?
— Ma petite étoile, ta mère te l’a déjà expliqué il y a une heure.
La concernée se contenta de tourner son expression paisible vers son mari qui se sentit subitement très vite mal à l’aise.
— Non, ça, j’ai compris. Mais pourquoi consulter ? Papa a bien continué de forger alors qu’il avait un bras cassé, et il nous l’a caché pendant des semaines ! Pas que je voudrais que tu recommences, corrigea-t-elle en grimaçant. Mais disons que tu es plus hypercondriaque que hypo. Je trouve que la question se pose.
Le rappel de ce souvenir peu reluisant occasionna un trémoussement de la part du fautif. C’est vrai qu’il n’avait pas été très malin, sur ce coup-là, surtout que, par la suite, il se retrouva complètement immobilisé et la forge fermée le temps que les os se consolidassent correctement.
— Il y a des jours où je regrette que les déesses nous aient gratifiées d’enfants plus intelligents que nous, grommela-t-il dans sa longue barbe.
Mais, sans se départir de son sourire, Dove porta sa tasse à ses lèvres avant de répondre à Linkle :
— Tu sais, ma puce. Aussi dure et solide soit l’enclume, il y a bien un jour où, à force de la frapper, on finisse par la fendre.
Et ce fut sur ces paroles pleine de sagesse qu’elle relança leur conversation sur les différentes activités qu’ils pourraient réaliser durant leur sortie en ville.
