Le cœur en fête, Pyrrhus observait le salon dont il venait d’achever la décoration.
Les fêtes de fin d’année n’étaient qu’une fois par an, et il mettait un point d’honneur à marquer le coup ! Ce n’était pas toujours au goût de Nilesh, mais son petit ami savait parfaitement comment obtenir ce qu’il voulait de lui. Comme : le libre usage de leur appartement commun.
Enfin, il avait beau se le répéter, il était tout de même bien content que plusieurs heures les sépare encore un moment.
Un peu comme… profiter visuellement de ses efforts, avant que sa tornade bien-aimée ne remanie tout ?
Il y avait des choses que Nilesh n’aimait pas.
Les gens en retard, le café froid, les faux plis sur ses vêtements, le tapage nocturne et les embouteillages, par exemple.
Mais ce qu’il détestait était un cran au-dessus.
Les gens malpolis, qu’on lui marche sur les pieds, qu’on se moque de son prénom et les avis de passage du service postal. Mais plus encore, il haïssait les fêtes de fin d’année.
Ce n’était pas tant l’ambiance joyeuse, les trois chansons passant en boucle dans tous les commerces du royaume, la fausse neige que le monde semblait s’évertuer à coller et agglutiner dans toutes les vitrines, les enfants qui se changeaient en lutins fous, surchargés de sucre et rebondissant sur place d’énergie non dépensée, tentant de rattraper onze mois de méfaits par vingt-quatre petits jours d’obéissance hypocrite…
Bon, okay, c’était certainement le mélange de tout ça, saupoudré de quantité d’autres détails.
C’était donc les nerfs en pelote qu’il passa le pas de porte de son appartement, ses nerfs en boule se détendant petit à petit alors qu’il se rapprochait de plus en plus de ce qu’il estimait être le planning d’une soirée d’exception : quitter son costume sur mesure pour une tenue plus détendue, comme son pyjama préféré, allié à ses pantoufles confortables, à siroter une bonne boisson chaude et à poursuivre sa lecture du moment.
Du moins, était-ce ce qu’il avait en tête jusque-là. Et ce fut ce qu’il oublia en un battement de cils, alors que son regard se déposait sur la décoration actuelle de son appartement.
Oh non. C’était leur appartement…
— SURPRISE ! surgit soudainement Pyrrhus.
Pour l’occasion, il s’était contenté de se coiffer d’un bonnet surmonté d’une clochette sans battant. Après tout, on était un soir de semaine, enfiler la tenue complète aurait été un peu trop !
Il sautilla jusqu’à son petit ami, dans l’idée de lui réclamer son câlin habituel, mais il se rendit bien vite compte qu’il y avait un souci, quand il eut l’impression d’enlacer un rocher.
Il relâcha son étreinte et se recula, observant le visage de pierre au lieu de son habituel sourire.
Oh oh…
Remettant son plus beau sourire en place, il s’éloigna de quelques pas et agita les bras, englobant la toute nouvelle décoration de leur lieu de vie dans son ensemble.
— T’as vu ? Ça m’a pris la journée !
— Tu, tu as passé ta journée de repos… à faire ça ?
Malgré lui, Nilesh s’était mordu la langue et sa voix avait perdu quelques octaves dans le processus.
— Oui ! N’est-ce pas magnifique ?
Pyrrhus fit un tour sur lui-même, les bras toujours écartés, comme pour prendre la fameuse décoration en témoin. Non seulement, il était très fier de lui, mais surtout il devait s’assurer que Nilesh, en sa qualité de vrai propriétaire du logement, ne décide pas d’exploser subitement pour le ravager façon ouragan Vaati.
— Si… si c’est magnifique ?
Rien à faire, il était incapable de prendre sa voix normale, tout comme il était incapable de rester calme plus longtemps. Déjà, il sentait le rythme de sa respiration s’accélérer. S’il n’explosait pas maintenant, il allait faire de l’hyperventilation…
— Si c’est magnifique…
C’était là, tout juste, tout près… Ça enflait tout doucement, ça remontait le long de sa colonne, ça allait sortir par sa bouche d’un instant à l’autre… Et sans doute tout ruiner.
Il claqua si brusquement les mâchoires que son petit ami écarquilla les yeux au bruit soudain, et l’observa, légèrement craintif.
Il ne craignait rien : Nilesh ne lèverait jamais la main sur lui, pas plus que le ton. Mais, s’ils pouvaient éviter de se précipiter aux urgences dentaires car une de ses dents se serait brisée dans le processus, ce serait apprécié par tous les deux.
— Chéri, pourquoi… pourquoi mon salon ressemble-t-il à une classe de maternelle au budget artistique illimité ?
Sa cravate lâcha enfin et il parvint à déboutonner son col, appréciant de pouvoir respirer de nouveau, sans entrave. Bien qu’il ne soit toujours pas parvenu à digérer ce qu’il venait de découvrir.
Dans son dos, Pyrrhus s’empressa de rabattre et verrouiller la porte, peu désireux que leurs voisins s’invitent à leur conversation. Les connaissant, ils devaient déjà commencer à spéculer avec les quelques éléments qu’ils avaient pu glaner jusque-là.
La peste soit des commères…
— Ça va mieux ?
Nilesh se frottait énergiquement les cheveux à l’aide d’une serviette, alors qu’il sortait de la salle de bain, accompagné de la buée.
De son côté, Pyrrhus terminait le dîner, l’observant de l’autre côté du comptoir. Il avait retiré son bonnet, pour éviter de le salir, mais comptait bien le remettre une fois fini !
— Ouais ouais, grommela son petit ami.
Il traîna les pieds jusqu’à leur chambre, où il s’assit au pied du lit, frictionnant toujours sa tête.
Dans sa routine du soir, il avait besoin de moments seuls, comme pour pouvoir laisser souffler ses neurones de tout ce qu’ils ont pu traiter dans la journée. La douche aidait en grande partie, mais ils avaient pris l’habitude de s’éviter après, pour qu’il puisse tranquillement terminer son petit rituel.
Dans l’appartement régnait un léger calme. La circulation était perceptible à travers les fenêtres, la sauteuse émettait des bouillonnements assourdissants lorsque le couvercle était retiré, ainsi qu’une agréable odeur, tandis que les couverts claquaient contre le rebord de la table. Pyrrhus chantonnait tout bas une chansonnette en mettant la table, pendant que le couloir de l’immeuble résonnait du passage des autres locataires.
Il se concentra sur ces sons familiers, réalisant quelques exercices de respirations afin d’éjecter une bonne fois pour toute le stress de la journée. Ce n’était pas vraiment de la méditation, mais tant que ça fonctionnait pour lui, il s’en contenterait.
Lorsqu’il alla le rejoindre, il l’embrassa sur le front, apaisé.
— Tu me gênes, chuchota Pyrrhus.
Mais il poursuivit sa tâche sans tenter de se libérer, souriant alors que son ami l’enlaçait.
— Tu devrais te peigner avant que tes cheveux ne sèchent complètement, ou tu vas avoir une coiffure bizarre, demain.
— J’ai toujours une coiffure bizarre, au réveil.
En effet, sa chevelure blonde possédait une petite poignée d’épis incoiffables qu’il devait dompter tous les matins avec divers produits coiffants. Hasard de la génétique.
Ils ne se séparèrent qu’une fois le repas officiellement prêt, déposant les plats sur la table et s’installant à leurs places respectives.
Ne travaillant pas ce jour-là, Pyrrhus se fit un plaisir de raconter tout ce qu’il avait fait de sa journée, bien que ce fut essentiellement dévaliser les dernières boutiques où il n’était pas encore allé, afin de parachever son chef-d’œuvre d’agencement festif. Il décrit chaque pièce, indiquant le lieu de l’achat ainsi que sa signification.
Nilesh l’écoutait poliment, plus intéressé par le dîner que par son discours, mais bien conscient qu’il devait feindre l’intérêt au moins un minimum.
Après tout, ce n’était pas la faute de son petit ami s’il exécrait les fêtes en tout genre, il n’avait donc pas à en subir les conséquences. Il avait juste à prendre sur lui, sourire quand il le regardait, et le suivre dans ces décisions, sans pour autant l’encourager dans l’action. Le soutenir, oui, lui mentir, non.
Et puis, quand il voyait ses beaux yeux rouges s’illuminer, semblables aux vitrines des commerçants, il sentait son cœur gonfler de bonheur et sa volonté faiblir.
Bien des crétins diraient que c’était la preuve que l’amour le rendait faible, mais il ne s’était jamais senti aussi fort que depuis le début de leur relation.
— … et c’est comme ça que j’ai obtenu la plus grande étoile du magasin ! fanfaronna Pyrrhus. Tu aurais vu l’autre blondasse, elle en était verte !
— Ça lui apprendra à te traiter de voleur, commenta-t-il. Si j’avais été là…
— Oui oui, tu lui aurais fait bouffer son sac de contrefaçon, je te connais. J’ai trouvé plus clément de la laisser aux mains de la police.
Malgré son sourire angélique qu’il affichait, Nilesh sentit perceptiblement le frisson qui parcourut sa colonne vertébrale. Il était facile de croire que son petit ami était un homme candide qui ne ferait pas de mal à une mouche. Mais, il avait aussi appris à ses dépens que, sous ce sourire enjoué et ces yeux pétillants d’espoir, se cachait un esprit retors et revanchard, du genre à attendre patiemment le moment propice pour jeter sa victime aux cochons et s’en sortir les yeux humides.
Alors, qu’il soit parvenu à retourner une situation compliquée, impliquant une cliente compétitive et une accusation de vol, pour finir avec la fameuse cliente repartant entre deux policiers et lui emportant le prix, c’était de la petite bière. Mais ça avait dû être un sacré spectacle pour les employés, en tout cas !
— Je vais finir par croire que tu m’as choisi spécifiquement comme joker, soupira-t-il théâtralement.
— Chéri, je t’aime du plus profond de mon âme, mais tu n’étais pas encore avocat, quand on s’est connu. Et je te rappelle que c’est toi qui m’as abordé.
— Et c’est toi qui t’es cramponné à moi.
— Bourré comme je l’étais ? Je me serais accroché à un meuble que je n’aurais pas vu la différence. Et, non, avant que tu te décides de prendre ça comme un compliment pour ton physique, je me permets de te rappeler que le seul truc que tu soulevais, à l’époque, c’était ton Dalloz.
Et pour faire bonne mesure, il lui fit signe de se taire, de la main.
Nilesh n’en était pas vexé, il en était même amusé, l’observant en souriant tendrement.
C’est vrai qu’à leur première rencontre, l’étudiant était tellement déchiré qu’il l’avait pris pour une barre de pole dance et que lui-même manquait de muscles, ce qui avait tourné une fête stupide à de sacrés souvenirs pour le couple en devenir.
— Le Dalloz et des bébés ingénieurs complètement torchés.
Il se fit frapper par la serviette de table dudit bébé ingénieur.
Oui, bon, ce n’était pas nouveau, les futurs ingénieurs avaient plutôt tendance à avoir une sacrée descente. Et, malheur pour lui, il avait l’alcool débile. Suffisamment, en tout cas, pour tenter quelques figures de pole dance sur la première barre verticale venue, et ne pas se rendre compte que c’était un simple hylien.
Au moins, il savait marquer la mémoire…
Une fois le dîner fini, ils retournèrent dans le salon, profiter des dernières heures avant le coucher.
Nilesh ne camoufla pas assez vite sa grimace, mais Pyrrhus, grand prince, laissa couler. Lui aussi était trop fatigué pour partir en dispute. Et puis, pour quoi faire ? La décoration était en place, eux aussi, il était parfois bon de ne toucher à rien.
Il s’éclipsa le temps de passer son propre pyjama puis rejoignit rapidement son petit ami dans le canapé, se nichant contre son côté, chacun plongeant dans sa lecture. Du moins, était-ce ce qui était prévu, mais l’activité fut interrompue après que Nilesh eut jeté un œil en direction de son voisin et qu’un borborygme ne s’échappe, en réaction.
— Tout va bien ? l’interrogea ledit voisin.
— Qu’est-ce que c’est, que ces horreurs ?
Aussi innocent qu’ignorant, il observa la pièce d’un regard attentif, à la recherche de ce qui aurait pu provoquer cette réaction. Il avait laissé son vieux Flurby hors de sa boîte ?
Mais Nilesh n’était pas connu pour sa patience et il attrapa vivement la jambe vêtue, tirant sur l’objet de sa désapprobation.
— C’est quoi ces trucs ? Les serpillères de la voisine du 24 ?
— Hé, pas touche ! Ce sont des chaussons chaussettes spécial fêtes !
— Des… des quoi ?
En comparaison avec le salon, Pyrrhus avait été plutôt soft, finalement. Car ce qu’il arborait actuellement sur ses mollets et pieds, étaient un condensé de kitsch et de mauvais goût. Un concentré de couleurs criardes, de paillettes, de molletonné bon marché, de faux yeux en plastique… Bref, le cauchemar ultime de tout fashionista.
— Des chaussons chaussettes. Des chaussettes épaisses pour garder les pieds au chaud, mais que tu portes chez toi, pour dormir ou vivre tes activités à l’intérieur. Oh, d’ailleurs, je t’en ai acheté aussi !
Et aussitôt, il quitta le canapé pour lui apporter son cadeau empoisonné, le plaisir de faire plaisir illuminant son visage comme jamais.
Ce fut avec l’impression d’avoir les articulations rouillées que Nilesh pencha la tête pour apercevoir ce qu’il lui tendait. Ses rétines fondirent dès qu’elles enregistrèrent l’apparence de l’horreur qui lui était destinée. C’était sans doute grâce à ça qu’il les accepta et les enfila à son tour, ayant la nette impression que son âme s’était échappée à la seconde où il avait posé les yeux dessus.
Et, affichant son expression la plus imperturbable qui soit, il retourna à son livre, Pyrrhus revenant à sa place.
À la seconde où celui-ci n’y fera plus attention, il était vital qu’il brûle ces abominations. Les siennes propres et les siennes à lui.
Il en allait du sort du monde.
