Ralph connaissait Nayru depuis toujours.
Ils avaient grandi ensemble, littéralement, se retrouvant dans des cachettes pour raconter des bêtises sur les adultes et glousser, se faufilant dans le centre-ville pour rejoindre les festivals ou se goinfrer de friandises.
En tant que membre de l’ex-famille royale, Ralph avait toujours sur le rôle tenu par sa meilleure amie et il la respectait pour ça. Il avait tenté d’apprendre la musique, lui aussi, pour l’accompagner, puis le chant, mais le résultat était loin d’être élégant, les convainquant d’arrêter le massacre au plus vite.
Bien sûr, jamais son amie n’avait prononcé le moindre commentaire négatif en son encontre, l’encourageant, mais elle finit par être l’unique témoin de ses tentatives musicales.
Et maintenant, il y avait Link.
Link qui n’hésitait pas à donner de la voix ou à jouer quelques notes sur les instruments qu’il voyait.
Il était très rarement dans le rythme et ses chansons avaient un côté nasillard ou il prenait une voix de fausset subitement, souvent à cause de la mue, mais il fallait plus que ça pour l’arrêter.
Par contre, il avait clairement le rythme dans la peau quand il était question de danser et il ne se privait pas de rejoindre le mouvement dès que les premières notes se faisaient entendre, se mêlant à la foule ou lançant le mouvement en improvisant les pas que la musique les inspirait.
Un jour où il le lui avait demandé, il avait marmonné au sujet d’une certaine Din, ce que Nayru avait confirmé plus tard. Si elle occupait une sorte de patronat de la musique, l’autre oracle avait opté pour la danse. Et il semblait avoir bénéficié de ses enseignements.
Tant pis si Ralph ne pourra jamais faire danser Link sur ses accords maladroits, il pourra au moins l’accompagner dans ses pas, lui tenir la main ou la taille et rire avec lui lorsqu’ils sont à contre-sens.
Lorsqu’il s’en était ouvert à sa seule amie, celle-ci avait eu un sourire attendri et lui avait promis qu’elle jouerait pour eux autant de fois qu’ils en émettraient le vœu, même si elle devait le faire les doigts en sang.
Ces mots le ravirent autant qu’ils l’effrayèrent alors qu’il avait pu sentir le frisson qui accompagnait inévitablement chaque sort qu’elle réalisait.
Il en avait été peu témoin, mais les rares occurrences avaient été suffisantes pour les graver dans sa mémoire.
C’était comme une caresse froide provenant de l’intérieur de lui-même, du plus profond… de son âme, peut-être ? puis qu’elle gagnait lentement l’extérieur avant de s’évaporer par les pores de sa peau.
Une fois, il l’avait mentionnée à Nayru et elle en avait été si attristée qu’il avait aussitôt prétendu que ça ne le dérangeait pas et qu’elle pouvait recommencer quand elle le voulait !
Mais bien sûr, elle n’en avait pas été dupe et Ralph fut témoin de bien moins de ses sorts.
Y repenser tordit son sourire en grimace coupable, mais il était trop tard pour changer quoi que ce soit… Même lui emprunter sa harpe n’y changerait rien. En tant qu’oracle du temps, elle était bien la seule dont la mémoire n’était pas altérée lorsque les événements étaient modifiés.
De par son éducation, il savait qu’il lui fallait prêter attention à ses propos et à leur porté, que les conséquences pouvaient être un tribut lourd à porter. Mais ce fut la première fois que c’était aussi significatif.
Il en avait parlé à Link, ensuite.
Lui non plus n’avait aucune solution pour rattraper cette confidence malheureuse. Alors, à la place, il l’avait attrapé par le bras et l’avait emmené jusqu’auprès de Nayru, l’air bien trop fier de lui pour les rassurer tous les deux.
Il avait clairement une idée derrière la tête, et ils n’étaient pas sûr qu’elle allait leur plaire…
— Tu peux jouer pour nous ? Demanda l’aventurier.
Nayru et Ralph s’entregardèrent avant qu’elle n’obéisse, grattant les cordes de sa harpe, jouant une de ses chansons préférées, dont les paroles quittèrent doucement ses lèvres.
Ralph ignorait combien de fois il l’avait entendu, mais il n’en avait jamais assez, souriant alors que Link le manipulait pour qu’il lui fasse face, se tenant la main et la taille.
Quand il comprit qu’ils allaient danser, une fois de plus, il ne put s’empêcher de froncer les sourcils.
En quoi est-ce que ça allait résoudre quoi que ce soit ?
Mais aucune mot ne quitta ses lèvres alors qu’il accompagnait ses pas, s’appuyant contre contre lui et s’en écartant, au rythme des notes.
Link passait clairement un bon moment et il décida de ne pas le lui gâcher en réclamant des explications.
Peut-être avaient-ils tout faux, que l’hylien n’avait aucun plan derrière la tête, qu’il voulait juste danser avec lui, avec eux…?
Lorsque la chanson prit fin, Ralph s’attendait à beaucoup de choses, mais certainement pas à ce que Link ne recule, n’attrape Nayru à son tour et ne la colle dans ses bras, s’asseyant à sa place pour jouer d’un instrument qu’il avait arraché de son sac sans fond.
Ralph n’arrivait pas à le reconnaître, faisant face à Nayru comme il ne l’avait pas fait depuis des années, rigide.
— Hé ! Si vous ne bougez pas, je vais me vexer ! Les prévint l’aventurier.
Ce fut l’impulsion nécessaire.
Nayru mena les pas, plus familières de cette mélopée inconnue, souriant doucement alors qu’ils prenaient de la vitesse, reprenant leurs marques vis-à-vis de l’autre.
Rapidement, ils riaient, simplement amusés, suivant le rythme imposé par Link, tournoyant dans la clairière.
Et, lorsque la dernière note s’évapora dans les airs, ils s’arrêtèrent, reprenant difficilement leurs souffles, riant toujours et s’appuyant l’un sur l’autre.
— Cette chanson, commença l’oracle, c’est celle de Din ?
— Tout à fait ! J’ai pensé qu’elle ne serait pas trop éloignée de celles de Labrynnia.
— Ça fait des décennies que je ne l’avais pas entendue…
La mélancolie qu’elle affichait lui donna l’impression que son cœur était pressé.
D’aussi loin qu’il se souvienne, jamais son amie n’avait mentionné les deux autres oracles, et encore moins si elles lui manquaient. Mais il était évident que leur lien surpassait tout autre.
Quelques années auparavant, sans doute aurait-il ressenti de la jalousie à cette révélation, mais maintenant, il avait Link, ce n’était plus pareil…
Il l’étreignit doucement, partageant sa peine.
Face à eux, Link perdit lentement son sourire, finissant par fixer ses bottes, les oreilles basses.
— Ce… ce n’était pas ce que je cherchais à faire, avoua-t-il.
Très digne, Nayru s’écarta de son ami, essuyant les larmes de ses joues de ses doigts, avant d’enlacer Link à son tour.
— J’ai compris quel était ton but, et je t’en remercie, tu as bien choisi.
— Mais tu pleures…
— Mes sœurs me manquent, mais j’ai des amis, ici, qui me permettent de ne pas me sentir seule.
Ralph les rejoignit à son tour, décidant d’interroger son petit ami plus tard. Ce n’était clairement pas le bon moment.
Le bon moment prit son temps pour venir, au point que Ralph se redressa brusquement, quelques secondes avant de sombrer dans le sommeil, dérangeant Link qui grogna alors qu’il tombait sur le matelas.
— Qu’est-ce que tu fous ? Marmonna-t-il.
— Pourquoi la danse ?
— Ça peut attendre demain ? Je suis crevé…
— La réponse ne peut pas être si longue… ni si compliquée !
Comprenant qu’il n’y avait aucun échappatoire – ou alors, il lui faudrait dormir dehors – Link se redressa, la tête entre les mains et baillant à profusion.
— Tu as avoué à Nayru ton inconfort quand elle utilise la magie – ferme-la, je parle – et elle s’est sentie blessée que tu ne lui ais jamais dit auparavant, tout en ne comprenant pas comment faire pour que tu n’aie pas à revivre ça.
Vexé d’avoir été invité à se taire, Ralph croisa les bras et prit son mal en patience.
— Sauf que Nayru est l’oracle des Âges. La magie coule dans ses veines comme le sang dans les tiennes. Elle ne peut pas la restreindre. Tu aurais plus vite fait de lui demander de s’amputer des deux bras…
Au fond de lui, Ralph le savait. Mais entendre Link le verbaliser lui fit prendre réellement conscience de la portée de ce qu’il croyait n’être qu’une innocente confession. Horrifié, il plaqua les mains contre sa bouche, le souffle coupé.
— Et, plus que tout, Nayru use de magie quand elle joue de sa harpe. Alors j’ai pensé que lui montrer que tu étais quand même capable de danser sur sa musique ou à son contact, lui permettait de passer au-dessus de tout ça. La preuve par l’exemple ?
Décidant qu’il en avait assez dit, Link roula dans les draps en un cocon, la tête sous l’oreiller.
Il s’endormit bien vite, pour une fois, laissant son petit ami fixer les draps, sans les voir, remettant en cause tout ce qu’il avait pu croire et dire.
Le sommeil sera long à lui venir, cette fois…
