Sicktember 2023

Sicktember 2023 – Patient 0 30/30

Si, au début, la pièce leur avait paru grande, passé plusieurs siècles à se cogner contre ses murs et contre les autres, elle avait fini par paraître étroite, claustrophobique.

Depuis quand étaient-ils coincés dedans ?

Les premiers temps, Vio avaient tenté de tenir un compte. Coupés de toute trace du temps s’écoulant ainsi que du cycle jour/nuit, il s’était appuyé sur le rythme de leurs besoins, avait tenté de compter les secondes, les minutes, n’importe quoi.

Mais il fallait bien le reconnaître, à un moment : ils n’avaient plus rien de vivant depuis très longtemps, bien qu’aucun d’eux n’était capable de se souvenir s’ils étaient morts. Et, surtout, comment. Quand ?

Leurs mémoires étaient brumeuses, comme si elles peinaient à s’arracher des derniers instants d’une profonde sieste, une de celles où il vous faut des heures pour être à nouveau capable d’aligner deux syllabes à peu près intelligibles…

Pour des raisons de vie privée, des besoins de s’isoler ou n’importe quoi, au fond, ils s’étaient chacun approprié un coin de la grande salle, s’en arrachant parfois pour retrouver l’un de ses frères.

Ils n’avaient plus grand-chose à se dire, leur ignorance sur leur situation présente pesant lourdement sur leurs épaules.

Bien sûr, ils avaient tenté de quitter cette foutue pièce ! Chaque pierre avait été examinée, poussée, tirée, frappée du poing… Red avait fini par leur pleurer dessus, de frustration. Blue s’était éclaté chaque phalange en leur assénant ses poings, son sang les imbibant. Green avait plutôt usé les dalles du sol, à force de faire les cent pas, angoissé de ne pas trouver de solution en sa qualité – officieuse – de leader. Vio, lui, avait doucement glissé dans la catatonie, se résignant sur leur sort.

Selon ses calculs, il leur avait bien fallu une bonne semaine pour se rendre compte qu’aucun ne ressentait la faim, la soif ou n’importe quoi. Respiraient-ils seulement ? Chaque test essayé avait échoué, mis en défaut par leur anxiété.

Des souvenirs leur revenaient par bribes, mais aucun de très pertinent.

À la limite, ils les troublaient plus encore. S’ils avaient eu la possibilité de vivre en tant qu’adultes, pourquoi avaient-ils l’apparence de leur adolescence ? Ça n’avait aucun sens…

Certains pensaient alors que c’était de faux souvenirs, soit créés leur propre esprit pour se rassurer, soit induits par quiconque les retenant ici.

Quelque soit le « ici » en question.


Parmi les grandes questions qu’ils se posaient, tour à tour, il y avait l’inquiétude sur leurs capacités intellectuelles.

Ils avaient l’impression de tourner au ralenti, pour preuve le temps que ça leur avait pris pour se rendre compte de leur absence de besoin. Ou de l’absence de Shadow.

Sans surprise, c’était Vio qui avait fini par percuter, mais là aussi, trop lentement.

Combien de jours, de semaines, de mois, s’étaient écoulés avant qu’il n’ouvre enfin les yeux sur sa réelle solitude ?

Shadow avait été plus que son ombre, il avait été son meilleur ami, son âme-sœur. La profondeur de leur relation, tout comme les sentiments qu’ils partageaient, était sans commune mesure. Se rendre compte, enfin, de son absence, eut la violence d’un déchirement. Comme si Vio était subitement conscient de la perte d’un membre que la hausse de l’adrénaline lui avait camouflé tout ce temps.

Il sombra pour de bon dans la catatonie, effrayant durablement ses frères qui n’eurent d’autres choix que d’épier le moindre signe de sa part, dans un sens ou dans un autre. Et, lorsqu’il revint à lui, il n’était pas le seul à pleurer. Juste le seul à le faire pour un absent.

Leurs souvenirs étaient diffus, ils l’avaient déjà statué précédemment, allant et venant au gré de leurs envies, mais il en fallait plus pour l’arrêter dans sa recherche effrénée de réponses.

Où était Shadow ? Qu’était-il devenu ? Qu’avait été leur vie ?

Qu’avait été leur mort ?


Parfois, l’un d’entre eux brisait subitement leur silence semi-imposé, éclatant de rire ou en sanglots, au retour d’un éclat de leur passé. Et, tel un signal, les autres le rejoignaient pour lui arracher des réponses.

Ce fut ainsi que le mariage entre Green et Zelda fut évoqué, sans oublier l’escabeau qui avait été nécessaire au futur époux afin d’être à la hauteur de sa promise le temps de la cérémonie.

Il y eut aussi les décès émaillant la vie, des larmes étant à nouveau versées alors qu’ils avaient l’impression de revivre ces deuils qu’ils avaient sans doute déjà accepté, les années aidant.

Red et Blue furent surpris d’apprendre qu’ils s’étaient déclarés l’un à l’autre, avant de se battre contre les médisants sur le potentiel déviant de leur relation. Mais connaissant le caractère sanguin de Blue ou les tendances manipulatrices de Red, ils n’étaient pas trop inquiets à ce sujet : nul doute qu’ils avaient été parfaitement capables de gérer la situation.

Étrangement, lorsqu’il fut mention du concubinage de leur dernier frère avec leur ombre, ce ne fut pas leur cérémonie d’union qui leur revint, pas plus que leur annonce dudit concubinage. Non.

Ce fut l’arrivée d’un Vio agité lors d’une réunion familiale, précédant un Shadow étrangement satisfait bien que vaguement perdu. Et tenant un paquet de linge que Red fut le premier à reconnaître avec son engouement signature.

— Attends, mais comment vous avez pu faire un gosse ? l’interrogea Green.

— Je suis persuadé que Zelda et toi en avaient une petite idée, gronda Vio, sur la défensive.

Pendant que l’ancien leader s’approchait de la combustion instantanée, Red et Blue voulurent en savoir plus sur leur neveu. Mais le nouveau (ou ancien ? Actuel ?) père n’en savait pas plus qu’eux. Et il sentit son cœur s’ébrécher plus encore à cette conclusion.

Quelque part, au-dehors de ces pierres anciennes, se trouvaient des vies qu’ils avaient quittés, d’une manière ou d’une autre. Des partenaires. Des enfants. Et peut-être plus encore.


Non seulement leurs mémoires n’étaient rien de plus qu’un marais noyé de brouillard, leur offrant parfois un chemin sûr et les engloutissant d’autres fois, gardant jalousement les éclats de leurs passés, mais il n’y avait pas que ça.

Là non plus, ils n’avaient pas été particulièrement réactifs, se rendant subitement compte de l’absence de lumière depuis… depuis le début, non ? Ou bien, leur avait-elle été volé durant leur séjour, à leur insu ?

Toujours est-il qu’ils étaient parfaitement capables de voir malgré tout, comme en plein jour. C’était d’ailleurs leur absence d’ombre qui leur avait permis de s’en rendre compte, couplé au rappel de l’existence de Shadow.

Si ç’avait été dérangeant les premiers temps, ils s’en étaient accoutumés, comme le reste. Après tout, ils n’avaient plus de besoin terrestre, étaient sûrement morts depuis un bout de temps, avaient physiquement régressé jusqu’à leur adolescence (peut-être à la fin d’une des deux dernières aventures ? Ça serait en tout cas plus pertinent que n’importe quand d’autre) et semblaient être devenus nyctalopes.

Et c’était grâce à ce dernier don qu’ils avaient pu observer l’évolution de leur état.

Ils étaient en train de se corrompre.


Au fur et à mesure que leurs peaux viraient au noir et leurs yeux au rouge, ils redoublèrent d’effort pour quitter cet endroit ou trouver une solution pour les sauver, ralentir la corruption de leurs chairs, n’importe quoi.

Il leur était de plus en plus difficile de se concentrer et les souvenirs se firent d’autant plus fuyants. Cette réalisation brisa le peu d’espoir qu’ils étaient parvenus à garder jusque-là et ils s’isolèrent à de nombreuses reprises pour laisser libre court à leur chagrin.

Les rares images qui leur venaient encore étaient plus chéries que jamais, chacune vécue comme si elles étaient les dernières, alors qu’ils s’y accrochaient avec toute la force de leur âme affaiblie.

Cette aventure étrange où ils avaient refusionné en un seul Link leur arracha un rire désabusé, des bribes de cette étrange quête, passée avec d’autres Link d’autres ères, leur revenant petit à petit.

Décidément, même à la retraite, un héros ne pouvait jamais déposer les armes et continuait à être la petite marionnette de sa déesse !

— Dîtes… ce Dark… souffla un jour Green. C’était bien un Link corrompu, non ?

— C’est ce que racontaient Warriors et Time, en tout cas. Pourquoi ?

— Je trouve qu’il leur ressemblait. Surtout à Warriors, d’ailleurs.

Vio ouvrit la bouche pour rajouter quelque chose mais la ferma aussitôt, ses méninges se mettaient en mouvement.

— Vous vous souvenez… de la surprise de Sky face à son existence ?

— Vite fait, grommela Blue. Pourquoi ?

Mais au lieu de lui répondre tout de suite, il se redressa, passant de leurs actuelles positions allongées à assise, scrutant la grande salle vide qu’ils occupaient.

— Souvenez-vous : Sky est le Link nous précédant. Et nous sommes le deuxième, avant tous les autres.

Blue allait l’interrompre à nouveau mais fut arrêté par son mari (au moins, n’avaient-ils pas été séparé dans les circonstances actuelles, et avaient fini par se rappeler leurs sentiments l’un pour l’autre) qui l’attrapa par la main, secouant silencieusement la tête.

— Tous les autres ont eu affaire à un Dark. À quelques exceptions, comme Wind ou Wild.

— Wind a participé à la guerre des époques, souffla Green. Et Wild avait cette tenue bizarre…

Mais Vio agita la main en réaction, ne s’arrêtant pas à ce genre de détails.

— Vous ne comprenez pas ?

Il avait fini par se lever, se préparant à faire les cent pas pour accompagner sa réflexion, mais leur fit face avant, attendant leur réponse. Il n’obtint que des négations, ses frères secouant la tête.

— Nous sommes les premiers Link corrompus. Nous sommes à l’origine des Dark.

Son expression fanatique apeura les trois autres, au même titre que sa conclusion.

— Mais pourquoi ? Pourquoi nous ? s’emporta enfin Blue.

Il sauta hors de la prise de Red, se levant à son tour, bras croisés et sourcils froncés.

— Si je le savais… soupira Vio. Je n’ai pas besoin de ma mémoire pour être persuadé que j’ai passé de nombreuses années à travailler sur une solution pour ancrer Shadow dans notre dimension. Peut-être est-ce un contrecoup, un effet secondaire ? Mais ça ne suffirait pas à expliquer pourquoi vous êtes touchés, vous aussi.

— La fusion, murmura Green, attirant l’attention.

Il rougit légèrement, ayant involontairement dit ça à voix haute. Il se leva alors qu’il s’expliquait, les rejoignant, imité par Red.

— Cette dernière quête, à travers ces affreux portails… Cette fusion forcée sur laquelle nous n’avions que peu de contrôle… peut-être que ça a joué sur… comment tu appelles ça ? Notre chimie ?

— C’est une bonne supposition.

— Ou peut-être c’est le fait d’avoir été de nouveau en contact les uns avec les autres, qui a propagé ce « contrecoup » ! intervint Red. Après tout, nous nous sommes retrouvés comme une seule âme, tout en étant séparé en individu unique !

— Ce ne serait pas surprenant que ça ait pu transmettre cette saloperie…

— Blue, n’en parle pas comme une maladie sexuelle… râla Vio.

Le parallèle les fit tressaillir de dégoût mais eut au moins le mérite de les faire réfléchir. Était-ce la réponse ? Ou, au moins, une assez proche de la vérité ?

— Mais, alors, si nous sommes les premiers Dark, reprit Red.

— Et que nous sommes dans un temple…

— Nous sommes devenus des boss, conclut Green d’une voix blanche.


Quelque chose parut les arracher de leur routine poussiéreuse. Ils ignoraient quoi et plus encore comment l’exprimer. C’était comme un instinct, un sixième sens dont ils ignoraient l’existence jusque là, mais ça leur suffit pour se lever, et se mettre en garde.

Ils découvrirent alors qu’ils n’étaient pas vraiment dans la pièce qu’ils croyaient avoir hanté et arpenté durant… peu importe le temps qui s’était écoulé depuis leur dernière vraie bouffée d’oxygène.

Quand ils baissèrent les yeux, le sol était devenu translucide, leur permettant d’observer ce qui se passait, plusieurs mètres en-dessous d’eux.

— Attends, ces cheveux roses… ne me dis pas que… c’est Legend ?! glapit Red.

— Il est si petit… commenta Green épouvantée.

— Mais quel âge avait-il à l’époque… enfin, quel âge il a ? se débattit Vio.

— Nous n’allons quand même pas… nous n’allons quand même pas devoir nous battre contre un enfant ?

— Un Link que nous avons connu… rajouta Blue, les yeux ronds.

— Qui nous a soigné et protégé ! renchérit son mari.

— Jamais je ne lèverai mon épée sur un enfant, peu importe qui il est, jura Vio à travers ses dents.

— Nous non plus ! L’imitèrent les trois autres.

Mais ils n’avaient aucune voix au chapitre, et bien vite ils dégringolèrent à travers le plafond/plancher, bouclier et épée à la main, leurs tuniques colorées tranchant le noir uniforme de leurs peaux et leurs cheveux, surmontés de deux yeux d’un rouge brillant.

Nul héros ne pouvait se battre contre le dessein de sa déesse.

Aucun.

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