Ç’avait été la pire idée qui soit.
Ç’avait été une idée du capitaine des chevaliers, à la base. Un genre d’entraînement, de retour aux sources, un truc dans le genre.
Vous savez, le genre d’expéditions où vous vous débarrassez des jeunes recrues en les envoyant au diable vauvert, avec des armes à peine valables et le strict nécessaire en ration, tout en leur confiant une mission quelconque et bien vague du genre « allez patrouiller vers le mont Gonggle » ou « on suspecte la présence de menaces vers la vallée des Rois, allez enquêter dessus ».
Ils auraient tout aussi bien pu dire : « vous nous cassez les pieds avec vos rêves de blanc-bec, allez frôlez la mort plus loin, et que la sélection naturelle se charge du reste ».
Mais sans doute que les convenances leur en avait empêché. Ça, ou la présence du prince parmi les rangs des sacrifiés… des concernés, pardon.
Si la hiérarchie les avait vaguement escorté jusqu’aux portes de la cité, ils avaient rapidement été laissé à eux-mêmes, avec l’ordre de ne pas revenir avant au moins une bonne semaine. Et impossible de se carapater vers des lieux plus amicaux, comme leur foyer, car ils étaient parfaitement capable de sentir le poids de leurs regards rivés dans leurs dos.
Au début, l’ambiance était assez légère, la plupart des écuyers étant trop jeune trop naïf pour se rendre compte de la raison réelle de leur mission. Ils chantaient à plein poumons, gonflés de fierté par la permission d’arborer leurs premières vraies armes non émoussées et les reliefs d’armures qu’ils avaient dû se partager entre eux.
Certains ne portaient qu’un heaume, un autre une cotte de maille trop lourde, encore un autre, des jambières qui le faisaient boiter…
Bref, si réelle menace il y avait, non seulement ils en seraient bien incapables d’en venir à bout, harnachés comme ils l’étaient, mais en plus elle n’aurait pas grand-chose à faire pour les mener de vie à trépas. Un grognement un peu fort devrait suffir à les faire mourir de peur, et au pire, une petite cours-poursuite finirait de les faire trébucher sur les lambeaux de leur dignité, avant de se rompre le cou dans leur chute.
Une belle mort, bien digne, pour les futurs défenseurs d’Hyrule !
Un coup de coude bien mesuré s’enfonça dans les côtes de Marlin, l’arrachant de ses pensées sombres avec le reste de ses poumons.
L’air peu amène, il tourna la tête vers son fidèle rival, tout en frottant vainement la zone meurtrie.
— T’es vraiment le roi des cons, Dartas.
— Je ne suis encore que prince, tu vas vite en besogne !
Et il ricana, fier de sa réponse, avant de se reprendre, constatant que son ami ne l’avait pas imité.
— Qu’est-ce qui te rend si morose ? Ce n’est pas toi qui râles constamment sur les chevaliers qui sont toujours sur notre dos et qui déclame tes rêves de liberté ?
— C’est pas de la liberté, ça. C’est un guet-apens. Même toi, avec tes deux neurones et demi tu as dû t’en rendre compte !
Malgré le dégoût qui l’animait, Marlin s’assurait de chuchoter. Certes, il chuchotait avec férocité, tel une abeille furieuse, mais ça suffisait pour n’attirer que des coups d’œil amusé. Personne n’était particulièrement curieux de ce dont ils pouvaient bien parler.
— Mais qu’est-ce que je fais là, déesse… soupira-t-il à nouveau.
Loin de s’en laisser conter, Dartas l’attrapa par les épaules et l’approcha de lui, levant son bras libre en l’air. Il était parcouru de cette énergie qu’il démontrait en tout temps, vibrant sur place et transmettant sa bonne humeur comme d’une maladie contagieuse.
— Ce que tu fais là, mon brave Marlin, c’est tenir compagnie à toute notre petite troupe ! Tu es là pour passer du bon temps entre hommes, loin des parents et des enseignants. Nous partons à l’aventure et, à notre retour, nous pourrons être les héros de nos propres histoires ! Les filles vont adorer, tu peux me croire !
Piégé dans son étreinte, l’apprenti forgeron levait tellement les yeux en l’air qu’ils auraient pu se révulser complètement, et même se détacher, au point où ils en étaient.
Peu importe ce que pouvait lui raconter ce crétin, absolument rien dans leur royaume n’était suffisant pour valoir le prix de leur vie. Pas même cinq minutes de gloire auprès d’une jolie fille, à lui rabattre les oreilles sur son (imaginaire) exploit.
Après, ça faisait bien des décennies que personne n’avait aperçu l’ombre d’un monstre, peut-être allaient-ils simplement se perdre quelque part, et les moustiques seraient leur plus gros adversaires ?
Soupirant encore une fois, il abandonna l’affaire et se laissa traîner.
Peut-être avait-il raison, et que rien de grave ni d’important n’allait survenir. Et peut-être qu’ils allaient juste passer un court séjour entre gars, à raconter des bêtises autour du feu et à dormir sous les étoiles…
Ce n’était pas comme si leur démographie actuelle permettait la perte d’autant de jeunes, n’est-ce pas ?
Le tonnerre gronda, menace lourde pesant sur leurs épaules.
L’air était trop humide, gênant leurs respirations alors qu’ils tentaient de l’apaiser.
En-dehors de leur refuge, l’averse frappait le paysage avec rigueur, ne s’arrêtant que pour les éclairs éblouissants, avant de reprendre de plus belle.
Étant le plus proche de la sortie de la caverne, Marlin n’avait aucun mal à observer ce spectacle.
Ils n’étaient qu’à quelques heures seulement de la cité, mais déjà plus rien ne subsistait de leur rieuse compagnie. Tels des lapins de garenne, ils s’étaient tous dispersés dans des directions aléatoires, effrayés par la menace du ciel, les cris et les appels rapidement éparpillés par les vents forts.
Et, d’entre tous, Marlin avait une nouvelle fois écopée de la compagnie du prince.
Vivement que l’un des deux parvienne à bout de l’autre, lors de leurs passes d’armes – et si possible, lui-même – qu’il puisse enfin être libéré de sa royale altesse et ainsi retourner à la forge familiale !
Mais l’heure n’était plus à ce genre de réflexion. Il était urgent qu’ils se sèchent et explorent plus attentivement leur abri de fortune. Entre l’heure avancée et la météo, ils n’avaient d’autre choix que de dormir ici, et il était hors de question d’être réveillé par un ours !
Et en parlant d’ours…
— Hé, Dartas, t’es encore de ce monde ?
— La ferme, Smith.
Dans la confusion générale de tantôt, le prince était parvenue à se blesser à la jambe, sans qu’il fut possible de vérifier s’il s’agissait d’une fracture ou d’une simple foulure, le plus important étant de se mettre à couvert. Maintenant que le calme était de mise, il allait falloir l’examiner…
— À défaut d’être aimable, tu es au moins vivant ! Comment va ta cheville ?
— Toujours attachée à ma jambe.
Son rival avait beau serrer les dents et garder son regard fixe droit devant lui, Marlin était capable de voir au-delà. Il s’avança alors pour manipuler le membre blessé d’un air critique.
À la forge, les blessures étaient fréquentes, sans être pour autant monnaie courante. Un apprenti un peu trop zélé pouvait faire de gros dégâts avec peu de chose. Il était donc aux faits de ce qu’il devait faire dans cette situation.
— Ça n’a pas l’air cassé, mais il vaut mieux que tu épargnes ton pied.
— Au risque de te corriger, et des fois que tu l’ais oublié, mais nous sommes arrivés à pied, en plus d’être à plusieurs heures du château ! Et, à moins que tu ne m’ais caché des ailes dans le dos, toutes ces années, je me demande bien comment, gros malin, tu comptes me faire rentrer !
Prenant un air dégagé, l’apprenti forgeron évita son regard, avant de lui répondre :
— Oh, il me suffira d’indiquer ta localisation quand je rentrerai. Ses majestés enverront sûrement une charrette pour te faire rentrer.
Le juron retentit, rebondissant contre les parois de pierre, pendant que Marlin esquivait la branche morte qui le ciblait, ricanant.
Se moquer d’un blessé était loin d’être civil, mais il était bon parfois de plaisanter !
Après tout, il avait passé une bonne partie de l’aller à broyer du noir, maintenant que la situation correspondait à peu près à ses réflexions, il était temps pour lui de penser à une solution !
— Bon, qu’est-ce que tu peux encore faire ?
— Tu veux dire, hormis t’infliger une bonne correction ? grogna Dartas. Tout ce qui ne demande pas une cheville en bon état, j’imagine…
— Mmh…
Lorsque, deux jours plus tard, les gardes postés à l’entrée du château, virent arriver un petit groupe d’adolescent en piteux état, ils ne s’en effrayèrent pas.
Le temps était à la paix, et il n’était pas rare que des jeunes viennent s’amuser dans la plaine, et les plus courageux allant même dans la cour du château ! Mais au fur et à mesure qu’ils s’approchaient, les gardes comprenaient qu’ils n’étaient pas dans cette situation, reconnaissant l’héritier au trône et certains des écuyers, dans un état… un peu dépenaillé.
— Halte-là ! Que vous est-il arrivé ?
Alors que l’un des gardes les interpelait, l’autre était parti prévenir le capitaine de leur venue. Peu importe ce qui se passait, ce n’était pas de leur ressort, merci !
— Ce qui est arrivé ? Il est arrivé que les futurs chevaliers et gardes du royaume ont peur de l’orage, voilà ce qui est arrivé, cracha Marlin. Et que le prince a des chevilles en laiton ! Prévenez le médecin royal, qu’on n’ait pas à l’amputer.
Devenu sa béquille par la force des choses, l’hylien était de mauvaise humeur, particulièrement du fait des autres qui avaient fait le tour des questions stupides, le temps de leur excursion. S’il n’avait pas eu les mains prises avec Dartas, il aurait été tenté de les finir à coup de boucliers.
Les premiers mètres, il l’avait aidé à ne pas s’appuyer sur sa jambe blessée, mais leur lenteur les avait vite frustré tous les deux. Alors, Marlin lui avait proposé de monter sur son dos. Et comme, plus tard, certains condisciples avaient fini par les repérer et les rejoindre, ils n’eurent d’autres choix que de rester dans cette configuration. Il n’avait pas fallu longtemps pour que la situation leur tape sur les nerfs à tous les deux, provoquant cette humeur sombre, malgré la personnalité plus solaire du prince.
Mais même le soleil a ses moments de pluie.
Lorsque le capitaine les rejoignit, le dernier garde put les quitter pour prévenir le médecin royal.
Ce fut à ce moment que Dartas mit enfin le pied à terre, restant appuyé à l’épaule de son ami, grimaçant.
— Expliquez-moi ce que vous foutez là, ordonna le capitaine. Vous n’êtiez pas sensés revenir avant la fin de la semaine, pas uniquement deux jours ! Et où se trouve le reste de vos petits camarades ?
— Moi, pour ce que j’en ai à foutre, ils sont peut-être au fond de l’estomac d’un Moblin, marmonna Marlin.
Il avait suffisamment mâché sa phrase pour que seuls les plus proches l’entendent. Et c’était sans doute au mieux.
En temps normal, sans doute que le prince se serait chargé d’éclaircir la situation, mais celui-ci n’en avait clairement pas envie, la douleur lui piétinant la cervelle depuis de trop nombreuses heures, alors il se contenta de serrer les dents plus forts, impatient d’apercevoir – enfin – l’arrivée providentielle du médecin.
— D’t’façon, c’était une idée de merde, à la base, renchérit Marlin, à ses côtés.
Ils furent quelques-uns à hocher la tête en accord, bien qu’évitant l’œillade perçante de leur supérieur.
Celui-ci leur ordonna d’aller chercher les absents, et plus vite que ça !
Malgré leurs faim et soif, ils s’empressèrent d’obéir, déguerpissant en direction du chemin qu’ils avaient emprunté pour venir. Tous, sauf le duo des crânes épais, l’un parce qu’il était blessé et l’autre…
— Mais j’suis toujours pas un de vos gars, moi ! rappela le futur forgeron. Vous avez peut-être réussi à m’y envoyer la première fois, mais là vous pouvez aller vous brosser ! C’est pas vous qui allez devoir expliquer au paternel pourquoi je n’ai pas allumé le feu depuis deux jours !
Et, sur ces mots, il planta le petit groupe, abandonnant Dartas aux mains du médecin, et leur tourna le dos, s’empressant de rejoindre la forge familiale par le chemin le plus court !
Et, si ledit chemin pouvait passer – par pur hasard, évidemment – par l’école de la cité, lui permettant d’apercevoir Dove, ce sera toujours ça de gagné !
