Une nouvelle journée. Une de plus.
Link descendit les chaises des tables, distribuant les cartes, allumant les bougies et rangeant la vaisselle de la veille.
Un coup d’œil vers la pendule et il sut qu’il avait encore quelques minutes avant de devoir ouvrir son café. Quelques minutes qu’il utilisa pour réceptionner en mains propres la première livraison de pâtisseries toutes chaudes.
— Pile à l’heure Kili, comme toujours ! la salua-t-il en souriant.
La jeune hylienne lui rendit son sourire, enchantée. Avec ses deux sœurs, elle assurait que le café soit correctement approvisionné, faisant la navette entre ici et la boulangerie de leurs parents.
Revenant dans la salle principale, il déposa sa charge sur le comptoir et alla déverrouiller la porte, tournant le panonceau annonçant que c’était fermé. Il mettra la terrasse en place plus tard. D’abord, il devait remplir les vitrines afin d’éviter que les gourmandises ne refroidissent ou ne se gâtent. Il suffisait d’un effleurement sur les runes pour que la magie inhérente ne se déclenche et ne les mette en stase, figeant le temps dans cet espace restreint.
La porte s’ouvrit sans un bruit mais il n’en fallait pas plus pour attirer son attention.
— Toujours aussi matinal !
— Essaye de dormir une nuit de pleine lune alors que tout ton squelette se brise dans tous les sens et que ta peau s’étire dans des directions peu naturelles. Enfin, peu naturelles quand t’es pas un garou, quoi…
Prêtant une oreille aux plaintes de son habitué, Link préparait sa commande, la connaissant sur le bout des doigts. Bohumil venait depuis le lendemain de l’ouverture du café, et était bien souvent le premier à pousser la porte, le matin. Plus particulièrement encore les lendemains de pleine lune, comme c’était le cas aujourd’hui.
Il repartit comme il était venu, emportant dans son sillage son café et une petite brioche toute chaude avec lui.
Après lui, d’autres clients poussèrent la porte à leur tour, égrainant diverses commandes qui furent satisfaites au fur et à mesure, alors que le rythme s’amenuisait en même temps que les minutes passaient.
Quand les visites s’espacèrent, il était alors temps de mettre en place la terrasse.
Les meubles étaient costauds et solides, faits pour s’adapter à toute la diversité pouvant se présenter ici. Le plus difficile étant de décider s’il fallait les rendre imperméable à la magie ou non. N’étant pas capable de choisir, Link avait traité seulement la moitié du mobilier. Peut-être changerait-il d’avis plus tard, selon comment sa clientèle le traiterait…
C’était une journée ensoleillée, bien que quelques nuages traînaient dans le ciel, mais aucun n’était synonyme de pluie, alors Link se contenta d’ouvrir les parasols. Ça devrait plaire aux peuples raffolant de la lumière, à peau ou à écailles. Et pour les autres, il y avait bien assez de place à l’intérieur du commerce !
Hannah survenait peu après l’heure de midi, avec des sandwichs aux ingrédients divers qui étaient disposés dans une autre vitrine réfrigérée magiquement. C’était à ce moment-là que Link la renseignait sur le réassort nécessaire que la troisième devra lui apporter lors de sa venue, en milieu d’après-midi. Parfois, il y ajoutait les commandes personnelles passées par quelques habitués.
Puis, se succédaient les commandes pour le déjeuner jusqu’au creux où lui-même partait grignoter un morceau à l’arrière, prêt à surgir à la seconde où la clochette retentira.
Dans l’ensemble, la journée suivait le même schéma et pas grand-chose différenciait la veille du lendemain. Mais le meilleur moment se tenait dans la fin d’après-midi et la soirée. Quand les familles et les amis se réunissaient entre les quatre murs, que des rires et des plaisanteries fusaient et que Link avait du mal à se faufiler entre les tables remplies pour distribuer les commandes.
Il y avait parfois des visages inconnus, que ce soit du à un nouveau glamour ou à l’arrêt de celui-ci, mais aussi simplement de nouveaux arrivants, attirés par le parfum de l’inconnu ou de la promesse du secret, traînés de force par des connaissances ou mis au défi par leurs amis.
Les règles étaient simples : pas de combat dans le café, terrasse incluse. Les rivalités restaient dehors, que celles-ci soient dues à la tradition, des raisons personnelles ou culturelles.
Quand on voyait Link la première fois, certaines têtes chaudes prenaient à peine le temps de le jauger, souriant déjà en coin, persuadées qu’elles n’en feraient qu’une bouchée. Jusqu’à ce qu’il finisse par frotter le sol avec leurs fameuses têtes chaudes, puis qu’il leur botte le train jusqu’à la sortie, sous les rires des clients.
Parfois, certaines revenaient faire amende honorable et étaient pardonnées, d’autres gardaient rancunes et le menaçaient dès que leurs chemins se croisaient.
Mais dans tous les cas, le gérant savait se faire respecter et n’avait pas peur de grand-monde.
Personne ne se lançait dans la gestion d’un estaminet réservé à la population non hylienne sans garder une carte dans la manche. Ou des armes. Ou peu importe ce qu’il pouvait bien y cacher là.
C’était donc tous ces ingrédients qui assuraient une ambiance agréable aux consommateurs, ainsi qu’une sécurité. Ici, ils pouvaient être eux-mêmes, n’avaient pas à regarder par-dessus de leurs épaules ni craindre de se dévoiler aux mauvaises personnes. Les secrets étaient aussi bien gardés que les lieux, et jamais une foule d’hyliens vengeurs et en colère ne s’amassera devant l’entrée, armée de fourches et de torches.
Jamais. Link y veillait.
Il en parlait très peu, restant assez vague sur ses ressources, mais il n’y avait bien que les esprits obtus pour ne pas sentir la magie vrombir à chaque entrée et sortie. De légères runes étaient aussi discernables dans des coins ou au-dessus des ouvertures. Mais nul doute qu’il y avait bien plus que ça, ou d’autres l’auraient imité depuis longtemps. Trouver une sorcière n’était pas le plus compliqué, et pour le reste, il suffisait de payer !
C’était donc un début de soirée assez calme, avec un fond sonore agréable. Quelques familles jouaient à des jeux de société et quelques autres lisaient.
Derrière le comptoir, le propriétaire veillait au grain, s’avançant sur la vaisselle. Il repassait son inventaire en tête, réfléchissant.
Lorsque la clochette annonça une nouvelle arrivée, quasiment personne ne leva la tête. Ils étaient après le rush du soir, les clients passaient le pas de la porte au compte-goutte, maintenant.
C’était sans doute pour cela que Link fut le premier à se rendre compte du problème lorsque cet inconnu vint se percher sur l’un des hauts tabourets placés devant le bar.
— Bien le bonsoir, et bienvenue à l’Antre sacré ! Je peux vous servir quelque chose ? À boire, à manger ?
— Vous auriez… du thé ?
Lui présentant son sourire le plus chaleureux, Link mit l’eau à chauffer et égrener la liste des thés qu’il possédait. La liste n’était pas très longue mais il s’était assuré à en posséder un de chaque variété, pour permettre à ses usagers d’avoir du choix. Et, si jamais l’un d’entre eux en consommait un type particulier régulièrement, il en faisait l’acquisition, s’assurant d’en avoir toujours pour lui.
Alors qu’il préparait la petite théière, il l’observait par en-dessous, curieux.
C’était la première fois qu’il le voyait, que ce soit dans son café ou n’importe où d’autre, mais il ne semblait pas être un touriste de passage ou un étranger perdu. Il était clairement nerveux et mal à l’aise, mais plus comme quelqu’un de mal assuré en public, qui finira par se détendre une fois qu’il parviendra à établir des repères familiers.
Le fait qu’il s’installe au comptoir et non à l’un des tables vides pouvait aussi signifier qu’il ne sera pas rejoint. Ou ne pensait pas l’être.
Mais, surtout, il était définitivement banal.
Enfin, plus exactement, il n’avait rien à voir avec les autres consommateurs. Aucune magie, aucune vibration sacrée ou monstrueuse. Il ne présentait pas non plus ce flou caractéristique des glamours ou de signes révélateurs d’appendices surnaturels.
Bien sûr, il ne pouvait pas le caractériser « d’hylien », les mèches rousses étant caractéristiques de la tribu Gerudo, mais ils avaient tendance à tous les mettre dans le même sac, hylien, gerudo, sheikah, humain… Leur point commun étant leur stricte banalité. Et l’absence totale ou presque de magie sous toutes ses formes.
Même le Zora le moins aboutie et le plus ratatiné en possédait quelques paillettes.
Mitigé sur la marche à suivre, Link se contenta de servir la commande et de revenir à sa vaisselle. Le nouveau n’avait pas l’air particulièrement bavard et lui-même préférait se concentrer en silence.
Il semblait inoffensif, à première vue, ce grand dadais avec ses mèches folles et ses lunettes aux verres sales. Il tenait sa tasse entre ses deux mains, s’y réchauffant, alors qu’il courbait le dos, l’air épuisé de ceux qui travaillaient trop.
Mais Link avait vécu suffisamment longtemps pour savoir que les chasseurs pouvaient se cacher sous les masques les plus travaillés.
Dans la salle, d’autres allées et venues firent tressauter la clochette, des commandes furent passées, mais pas un instant il ne cessa son observation, prêt à activer les boucliers de protection autant que de sortir ses armes, au moindre soupir de travers.
Mais ce ne fut pas nécessaire, et l’inconnu retourna dehors après avoir déposé le montant de rubis correspondant. Il avait à peine desserré les mâchoires, juste le minimum syndical. Tant qu’il ne s’était pas rendu compte de la véritable nature de ceux qui l’entouraient…
Quand l’inconnu taiseux revint, Link faillit lui demander ce qu’il foutait là. Heureusement, il parvint à s’en empêcher et se contenter de lui proposer une tasse du même thé que lors de sa précédente venue.
Il semblait surpris d’avoir été reconnu, ou qu’on se souvienne de sa consommation, mais il se reprit rapidement et hocha de la tête. Il ne desserra pas la mâchoire tout du long de sa présence, laissant une fois de plus de quoi payer son addition derrière lui.
Les visites se multiplièrent, se ressemblant de par leur déroulé. Il entrait, il s’asseyait au bar, Link lui servait sa petite théière accompagnée d’une tasse et d’une soucoupe, il sirotait son thé, puis partait, déposant les rubis nécessaires au paiement sur le meuble.
Il ne prenait pas de note, ne regardait personne autour de lui. Seul semblait compter pour lui le liquide fumant dans lequel ses yeux paraissaient se perdre.
Il ne faisait attention à personne, et personne ne faisait attention à lui.
C’était sans doute cette attitude qui permit à Link de se détendre un peu à son contact. Il le surveillait un peu moins – il gardait tout le monde à l’œil, de toute façon – et lui souriait plus naturellement.
Cette fois, lorsqu’il déposa la tasse fumante, il l’accompagna d’une des pâtisseries. Ce n’était pas la plus chère ou la plus gourmande, mais ce n’était pas non plus un fond de stock tout sec. C’était simplement un geste désintéressé. À la limite, peut-être une manière de fidéliser la clientèle ou de permettre de goûter aux délices entreposés dans ses vitrines, et d’ainsi sauter le pas une prochaine fois.
— Je n’ai rien commandé, refusa l’inconnu.
— C’est la maison qui offre, balaya le propriétaire. Mais vous n’êtes pas forcé de la manger si vous n’en voulez pas.
Lorsqu’il porta la tasse à ses lèvres, il fixait cette fois l’innocente gâterie, l’air pensif. S’attendait-il à ce qu’elle se mette à parler ? Ce n’était pas impossible, au vu des absences de limite à l’usage de la magie, mais ça resterait une première dans l’Antre !
Mais non, il finit par la consommer à son tour, à petites bouchées prudentes.
Au moment de payer, il interrompit son geste, hésitant, avant de héler Link, non loin.
— Quel est le montant total, cette fois ?
— La pâtisserie était offerte, elle n’est donc pas comptée dedans.
Il opina du chef, d’une manière un peu raide, et déposa enfin ses rubis sur le comptoir, rassemblant ses affaires et quittant les lieux, non sans un remerciement et une salutation.
Dans l’ensemble, les semaines s’écoulaient dans un train train tranquille. Parfois, elles étaient si tranquilles que Link pouvait sentir ses muscles se contracter sous sa peau, prêts à se tendre. L’énergie nerveuse roulait en des vagues paresseuses, effleurant chaque nerf à son passage.
Ses épaules se raidissaient alors qu’il avait bien du mal à ne pas remuer ses oreilles pointues dans toutes les directions, à la recherche du moindre son pouvant le mettre en alerte.
C’était plus fort que lui. Comme tous ceux ayant goûté un jour à la violence, à l’adrénaline et à la mort. On pouvait se poser, frayer avec les autres innocents, le loup pouvait se revêtir d’une peau de mouton, mais c’était toujours là.
Alors, lorsque l’hylien sans nom poussa la porte une fois de plus ce soir et que rien ne différencia cette soirée d’une autre dans sa routine, Link eut l’impression d’être au courant de ce qui allait survenir, avant même que les neurones de l’autre crétin ne fomentent cette idée fumeuse.
Son boomerang Tornade se déploya dans l’espace réduit bien avant que la tête brûlée ne quitte sa chaise, causant sa chute et l’enchevêtrement de ses membres avec ceux des meubles.
Le silence s’était imposé aussi subitement que l’offensive, tous les yeux rivés soit sur le propriétaire, soit sur garou au sol.
La dextérité légendaire du premier, et surtout son sens de l’honneur presque désuet, était suffisamment connue pour que personne ne remette en cause sa réaction. Et ne parlons pas de la réputation de celui étendu au sol…
Les oreilles légèrement basses, ses amis le ramassèrent et quittèrent l’établissement, sans n’oser croiser le regard de quiconque. Reviendront-ils ? Allez savoir.
Lorsque la tension de Link se stabilisa, il croisa alors le regard écarquillé de son client. Il avait aussi la bouche légèrement béante, mais il avait surtout perdu quelques tons de couleur au niveau de son teint. Craignant qu’il ne défaille, il claqua les doigts devant ses yeux, essayant de l’arracher de sa sidération. Il préférait éviter de le toucher, des fois que ça provoquerait une réaction violente.
— Les hyliens sont si fragiles, soupira Machaon. Tu devrais lui faire respirer quelque chose de fort. Comme tes chaussettes.
Elle esquiva le torchon qu’il lui jeta au visage, riant joyeusement, puis lui envoya un baiser, quittant le café et laissant derrière elle le règlement de son addition.
Link marmonna une insulte sous son souffle, fusillant du regard ceux dont il croisait le regard et qui ricanait de la proposition de la princesse des insectes, celle-ci ne s’étant pas fatiguée à être discrète.
Par contre, elle venait indirectement de lui confirmer ce qu’il craignait : il n’avait pas été le seul à se rendre compte du statut non magique de ce client. Peut-être même était-il la cible d’origine du garou de tantôt !
Par désespoir, il se pencha par-dessus le comptoir et pinça rapidement un pli de peau sur l’un des poignets, obtenant un couinement, mais surtout le retour de sa conscience.
— De nouveau parmi nous ?
Il n’attendit pas de réponse, alors que le consommateur se massait le poignet, fronçant les sourcils à son intention.
— Je vous conseille de partir et de vous trouver un autre endroit pour boire votre thé. Ce que j’offre à mes clients est avant tout la sécurité, bien avant une quelconque consommation. Ce qui vient de se passer peut se répéter.
— Tu devrais l’écouter, trésor, l’encourage une Zora âgée. Tu as été assez futé pour rester proche de Link, ce qui t’a protégé jusque-là, mais tout le monde ici sait que toute protection peut prendre fin n’importe quand.
Elle repartit avec sa décoction d’algues.
— Décidément, je ne suis le bienvenu nulle part, murmura-t-il. J’étais idiot de croire que les choses avaient enfin changées…
Gardant le regard baissé, il s’empressa de finir sa tasse, déposa ses rubis et quitta le café, la clochette semblant sonner plus longtemps que pour les autres, après son départ.
De nouveau seul à son comptoir, Link nettoya sa place, les oreilles plus basses qu’à la normale.
C’était la chose à faire, non ? L’Antre sacré était un sanctuaire pour les êtres magiques, le seul endroit où ils pouvaient se retrouver entre eux, sans avoir à cacher leur nature ou à regarder par-dessus leurs épaules. Les hyliens avaient tout le reste de leur royaume pour y vaquer !
L’heure de fermeture était épuisante. Inciter les derniers clients à plier bagage, rentrer la terrasse, ramasser les reliefs des consommations tardives, monter les chaises sur les tables, balayer et lessiver les sols, laver la vaisselle, le matériel…
Dans ces moments-là, il regrettait de ne pas avoir d’employés pour l’aider, mais la confiance à mettre en place était bien trop importante, il ne pouvait pas prendre n’importe qui… Le plus simple serait un hylien, neutre pour servir les clans qui se déchirent, mais on revenait au problème de base. Personne ne pouvait se détendre face à la représentation d’un peuple qui lance des chasses aux sorcières au moindre soupçon de surnaturel.
Alors, Link se contentait de soupirer bruyamment et de remonter les manches. Plus vite il aura fini et plus vite il pourra rentrer chez lui !
Lorsqu’il put enfin quitter les lieux pour rejoindre sa maison (pas fou, il préférait éviter de loger à proximité), il était tard, la nuit était complète, l’enfermant dans son manteau sombre. Mais il en fallait plus pour empêcher sa vision nyctalope.
Et ce fut grâce à elle qu’il put remarquer la silhouette écroulée dans un coin, d’une manière absolument pas naturelle.
Malgré l’épuisement, il se précipita à ses côtés, ses yeux scannant les environs pour tenter de trouver une âme charitable ou le coupable, pendant qu’il essayait de faire rouler l’inconnu sur le dos, cherchant les éventuelles blessures visibles. Lorsqu’il reconnut son unique client hylien dont la dernière visite remontait à presque une semaine, il ne put s’empêcher de soupirer de lassitude.
Il était propriétaire d’un café, pas nounou, merci !
Mais Link ne prit pas longtemps à réfléchir et l’installa sur son dos, se relevant.
Si, même entre eux, ces crétins se faisaient la guerre, il ne lui restait qu’à ramasser les blessés et les soigner. Après tout, c’était le but premier de son établissement. De sa retraite. De sa vie.
