— Une cuillère pour maman… une cuillère pour papa…
Eartha était épuisée alors qu’elle donnait lentement la becquée à son fils. Celui-ci était en pleurs depuis de longues minutes, détournant la tête à chaque nouvelle présentation du couvert, refusant la purée de fruits aussi véhément que possible. Il avait déjà jeté à terre tout ce qui était à portée de ses petites mains.
Au début, la jeune mère avait ramassé les jouets mais au bout de la troisième fois, elle les avait laissé là où ils étaient tombés, un peu agacée.
Une fois de plus, Leon n’était pas là, sans doute au château ou en train de battre la campagne pour retrouver sa jumelle. Son beau-père, lui, s’était rendu au cimetière pour fleurir la tombe de feue son épouse.
La situation actuelle était loin d’être facile, pour les uns comme pour les autres, et Eartha avait l’impression d’être chargée de tenir la famille à bout de bras. Elle préférait éviter de réfléchir à si, oui ou non, sa belle-sœur était encore de ce monde, non seulement car elle sentait que si elle se laissait elle-même emporter par le désespoir, elle emporterait Leon et Marlin avec elle ; mais aussi, elle voulait faire confiance à Linkle. Elle avait toujours été entêtée et aimait partir à l’aventure, ne s’embêtant pas toujours à donner de ses nouvelles, avant son retour.
Et elle était là, dans une maisonnette bien vide, avec un bébé qui refusait de se calmer ou de manger.
Eartha était épuisée. Non, plus que ça, elle était éreintée.
Si, là, on lui demandait ce qu’elle voudrait tout de suite, elle ne serait pas capable de répondre. Dormir ? Que son petit Link aille mieux ? Que Linkle montre un signe de vie ? Tout ça ?
Elle était tellement à bout de nerfs que l’envie de pleurer la démangeait, autant que l’envie de courir jusqu’à sa maison natale et de plonger le visage dans le jupon de sa mère pour lui demander de l’aide. Elle n’était pas faite pour être mère, elle ne savait pas comment faire, son garçon ne l’aimait pas et elle faisait tout de travers…
Une nouvelle tentative de le nourrir fut un nouvel échec.
Ce fut la goutte de trop, et le couvert finit au sol, couvrant la terre battue de purée de fruits. Eartha, elle, plongea le visage dans ses mains, fondant enfin en larmes, plié en deux sur son petit tabouret, accompagnant son fils dans ses pleurs.
Plusieurs minutes s’écoulèrent, sans savoir combien exactement, avant que la jeune mère ne parvienne à se calmer et ne s’essuie les yeux. À défaut d’être apaisée, ça lui avait fait du bien.
Elle se leva et vint enlacer Link, le berçant doucement en murmurant la berceuse, embrassant le duvet blond couvrant son crâne et lui frottant le dos. Il était encore chaud et ses pleurs ne s’étaient que légèrement calmés.
Décidée, elle attrapa sa cape et emmaillotta le bébé chaudement. La température extérieure n’était pas très froide, mais avec la fièvre, elle préférait éviter d’empirer son état.
Jamais le chemin jusqu’à la cordonnerie ne lui avait paru si long, alors qu’elle trottait pratiquement, ne pouvant courir de par sa charge. Elle s’arrêta à peine pour répondre aux salutations ou pour embrasser son père, et fonça jusqu’à la cuisine où sa mère était, épluchant ses sempiternelles pommes de terre.
Pilant au niveau du seuil, elle l’observa, reprenant son souffle. Ce fut à ce moment-là que sa mère leva les yeux de sa tâche et lui sourit doucement. Il ne lui en fallut pas plus pour qu’elle aille s’écrouler, la tête sur ses genoux, saisissant une poignée de son jupon dans sa main libre.
— Là… là… chantonna sa mère, lui caressant les cheveux.
Elle n’eut que très peu de difficulté pour apaiser son petit-fils, et parvint même à lui arracher un sourire.
— Quelle jolie petite dent que tu as là ! s’enthousiasma-t-elle. Brillante et solide, tu es le digne héritier de la famille Smith !
Un châle sur les épaules et un tasse de thé entre les mains, Eartha les observa faire, souriant d’un air attendri, malgré les doutes assombrissant son cœur.
— Je suis une mauvaise mère, finit-elle par soupirer.
À cette déclaration, sa propre mère se tourna vers elle, les sourcils froncés.
— Qu’est-ce tu me racontes là ?
Mais au lieu de lui répondre, sa fille se contenta de fixer la surface de sa boisson, comme si celle-ci renfermait la réponse à ses questions.
— Ma chérie, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise mère. Pas plus qu’il n’y a qu’une manière de rendre heureux un enfant.
— Mais regarde Link ! Il pleure depuis le lever du soleil, refuse de manger, de boire, et toi, tu as juste eu à le prendre dans tes bras pour qu’il s’arrête miraculeusement !
La fatigue creusait le visage doux et, lorsque Faithe s’approcha de son enfant pour le lui caresser, elle remarqua les larges cernes qui en bordaient les yeux.
— Raconte-moi tout.
Lorsque le vieux forgeron se présenta à la cordonnerie pour accompagner sa bru, celle-ci riait aux éclats avec sa mère, pendant que son fils dormait profondément dans un berceau improvisé. La vision était d’une douceur domestique qui lui réchauffa le cœur après avoir passé les dernières heures à partager ses inquiétudes à sa défunte épouse.
L’absence de Linkle n’avait rien d’habituel, bien qu’il tentait le plus possible de camoufler son angoisse à ce sujet. Il savait qu’il ne s’en sortait que parce que Leon ne rentrait pas suffisamment souvent pour voir derrière son masque et que Eartha était trop épuisée par sa maternité pour faire de même.
Le petit Link avait de la voix et un caractère déjà bien trempé, ce qui lui promettait encore bien des cheveux blancs. Il espérait simplement qu’il soit moins aventureux que Linkle et moins brutal que Leon. Au vu du caractère de leur mère, il pouvait y croire, non ?
Quand Eartha aperçut son beau-père, elle lui offrit un sourire qu’il n’avait pas vu depuis longtemps, lui faisant mesurer à quel point elle était épuisée, et ô combien elle avait dû avoir besoin de cette parenthèse avec ses propres parents. Elle vint à lui et pressa un gros baiser sur chacune de ses joues, les siennes étaient déjà rougies de sa bonne humeur retrouvée.
— Marlin ! Vous êtes déjà rentré !
— J’interromps quelque chose ?
— Je rappelais seulement quelques anecdotes honteuses à ma grande petite fille, rit Faithe. Histoire qu’elle dédramatise de ses prochaines difficultés avec Link. Le premier est toujours le plus difficile. Quand tu en seras à ton troisième, tu pourras t’en occuper les yeux fermés !
Elle voulait bien croire sa mère à ce sujet, toutes les deux étant issues de fratries nombreuses, mais jamais elle ne lui avouerait qu’elle n’était pas très pressée d’en arriver à ce chiffre. Déjà, que Link survive jusqu’à ses cinq ans, et elle réfléchira au reste !
La mortalité infantile était encore un tel fléau…
— Ah, c’est vrai qu’elle nous en a fait des belles, la petite, rit-il à son tour.
Bien sûr, vivant à l’écart de la cité, Marlin et Dove n’avaient pas été au courant de tout ce qui avait pu arriver, mais ils avaient eu droit à quelques échos. Les polissonneries de la fratrie Ifique avaient été un sujet de conversation de bien des veillées. Eartha n’était pas la plus dissipée, mais elle n’était clairement pas la plus sage. Malheureusement, les jumeaux étaient aussi bien souvent de la partie…
— On ne les refera pas ! Maintenant, c’est à eux d’assurer la suite !
Et sur ces belles paroles, Marlin reprit le chemin jusqu’à chez lui, accompagnée de sa bru berçant Link. Ils parlèrent peu mais restèrent sur des sujets légers. L’ambiance à la maison était assez lourde ces derniers jours, alors ils préférèrent éviter de les évoquer.
Ils auraient tout le temps du monde pour s’inquiéter, plus tard.
La jeune mère allongea son fils dans le berceau avec soulagement. Non seulement il s’était rapidement endormi alors qu’ils étaient à la cordonnerie, mais en plus, il ne s’était pas réveillé depuis. Sa mère avait raison, comme toujours, le petit devait être exténué. Une fois suffisamment épuisé, il ne lui avait pas fallut longtemps pour qu’il s’endorme, soufflé comme une bougie.
Elle n’avait pas le souvenir que ses cadets aient si mal vécu leurs premières dents… Mais peut-être était-ce différent lorsque vous étiez la mère de l’enfant, et non juste la sœur ?
Elle ignorait la réponse mais ce n’était pas si grave. Accoudée à la barrière en bois, elle observait le visage paisible de son petit, comptait ses respirations et le bordait à chaque fois qu’il se déplaçait. Il lui était si précieux…
En bas, Marlin déplaçait son corps fatigué jusqu’à l’âtre, soufflant sur les braises pour relancer le feu, bien malmené par leur absence à tous.
Il resta agenouillé, savourant la chaleur s’amplifiant, alors que les bûches et les branchages se faisaient lentement dévorées par les nouvelles flammes. Il ne le quitta qu’une fois sa bru à ses côtés, celle-ci l’aidant à se relever.
Quand ils entrèrent dans la cuisine, c’était le mini champ de bataille de tantôt qui les y attendait, rappelant à leur esprit la difficulté à nourrir Link, ces derniers jours.
Au milieu des jouets éparpillés, il y avait la fameuse cuillère et son contenu, renversée sur le sol, mais aussi le bol abandonné et un peu tout le reste.
— Oh non, j’avais oublié tout ça… se lamenta la jeune hylienne. J’ai tout laissé en plan, je suis vraiment navrée !
Elle s’empressa de ramasser en vrac tout ce qui jonchait la terre battue, redressant une chaise au passage.
— Quand les jumeaux étaient petits, c’était une vraie plaie de les nourrir. Quand le temps le permettait, Dove les nourrissait dehors, ça réduisait le ménage à faire, mais il ne faisait pas soleil tous les jours. Leon adorait pousser sa chaise à terre, commenta le vieux forgeron. Un jour, il l’a brisé en mille morceaux, il a fallu la remplacer.
L’anecdote la fit sourire malgré elle. Il ne lui était pas difficile d’imaginer la scène, surtout avec Link devenant facilement ingérable à chaque fois qu’il devait rester calme.
Elle avait aussi hâte qu’il devienne plus autonome qu’elle en avait peur. À la seconde où il sera capable de marcher tout seul, qui sait jusqu’où il pourrait aller ?
