Le souci de vivre à la campagne ou, en tout cas, d’habiter dans une ancienne ferme avec ses animaux et ses champs, ou plutôt son potager, c’est qu’on était dans la bonne vieille nature, bien que la pollution soit partout.
Malgré toutes les plantes de Marine peuplant la maison ou juste sa serre, malgré le bourdonnement quasi incessant des essaims d’abeilles habitant le verger, malgré toutes leurs protections, il leur était impossible de gagner tous les combats.
Et le printemps était l’un d’entre eux. Ou était-ce l’été ? Peut-être l’automne… Mais certainement pas l’hiver ! … N’est-ce pas ?
— C’était quoi ce bruit ? sursauta Ralph.
Il avait été invité pour un après-midi jeux de société et perdait depuis quasiment le début. Heureusement, il avait très tôt appris à être bon perdant au contact de son amie d’enfance, et ne le prenait pas mal, s’amusant plutôt à contempler les stratégies mises en place par le trio.
— Ça, mon cher, c’est notre pauvre Pompon, déclara dramatiquement Lavio.
— Ernak, trancha Link en renvoyant son cheval à l’écurie.
— Nous en avons déjà parlé, Link, nos enfants s’appellent Fluffle et Pompon !
— Sage et Ernak ne sont pas nos enfants, pour la millième fois, ce sont des lapins.
— Et tu es un monstre sans cœur ! Et arrête de me renvoyer à l’écurie !
— Bah, joue mieux, qu’est-ce que tu veux que je dise ?
Ignorés, Marine souriait dans son thé, les observant se disputer, pendant que Ralph les regardait comme un match de tennis, passant de l’un à l’autre.
— Il se passe quoi, exactement ? lui murmura-t-il.
— Pompon/Ernak est un de nos lapins. Lavio essaye de les faire reconnaître comme leurs enfants à Link et lui. C’est un débat sans fin, n’essaye même pas d’intervenir, tu vas pleurer.
— … okay. Je vais essayer de garder ce conseil à l’esprit.
La partie de petits chevaux se poursuivait, ponctuée de ce qui ressemblait clairement à des bruits de canard.
— Non, sérieusement, c’est quoi ? s’inquiéta Ralph. Vous élevez des canards en intérieur ?
— C’est Pompon, il a attrapé le Coryza, développa le lolien. Donc on doit le séparer de Fluffle pour éviter la contagion. En plus, il a des soins, donc c’est plus simple qu’il soit dans la maison.
— Et c’est votre lapin qui fait des bruits de canard ?
— Affirmatif. C’est normal comme son, même si surprenant.
— Ah bah, pour être surprenant…
Maintenant qu’il était informé, la soudaineté de l’onomatopée était moins effrayante, bien qu’il ne pouvait s’empêcher de tressaillir à chaque fois, encore peu habitué.
X
Vers le cœur de l’après-midi, ils décidèrent de sortir un peu s’aérer, et ainsi présenter à Ralph leur petit monde. Pour le moment, il les avait déjà vu de loin, ou on lui en avait parlé, mais ce n’était pas pareil de s’imaginer une vache que de se trouver à moins d’un mètre d’elle.
Bien malgré lui, il s’accrocha au bras de Link, effrayé par la carrure de l’animal qui l’observait de son regard doux.
— Faut pas avoir peur ! Aglaé est une vraie crème ! assura Lavio.
Et pour prouver son point de vue, il se pencha sur elle et l’enlaça en souriant.
— Tu vois ?
Ça, pour voir, il voyait. Mais il aurait tout aussi bien pu lui grimper sur le dos que lui serait resté bien sagement à plusieurs kilomètres. Mais voilà, soit Aglaé était une télépathe sadique, soit elle aimait renifler sa peur, toujours est-il qu’elle s’approcha de lui, levant la tête comme pour l’inviter à lui flatter l’encolure.
— Ne le fais pas si tu n’en as pas envie, lui souffla Link.
Et il tendit le bras pour caresser son cou, ce qui parut lui plaire, car elle pivota la tête, semblant l’appuyer contre son bras. Elle le fixait de ses grands yeux doux, comme le ferait un chien quémandant de l’affection.
C’était autant dérangeant qu’attendrissant.
— Comment je dois le faire ? demanda-t-il finalement.
Sa voix était un peu étranglée, mais il puisa jusqu’à la dernière goutte de courage dans son organisme.
— Un peu comme un chien, laisse-la te renifler avant de bouger. C’est à elle de te donner son consentement. Et quand elle t’aura validé, tu n’auras qu’à faire comme moi.
Obéissant, il tendit la main, paume ouverte et vers le haut, laissant l’animal le respirer aussi longtemps que nécessaire, si tendu qu’il en vibrait presque.
Un peu plus loin, il vit Marine l’encourager, levant ses deux pouces en l’air et lui souriant avec enthousiasme.
Lavio, lui, était resté à câliner la vache, bien qu’il avait rouvert les yeux, sans doute prêt à réagir si nécessaire.
— C’est bon, elle est d’accord. Bouge doucement et sans à-coup, comme ça.
Docilement, Ralph l’imita, gardant tous ses sens en alerte, prêt à s’éloigner à la seconde où il apercevrait un signe qu’il y avait un problème.
Mais tous les spider-sens du monde n’auraient pas pu l’informer de ce qui allait arriver. Et lorsqu’il rouvrit les yeux sur le ciel et le visage inquiet de Marine, il se demandait ce qui était arrivé entre-temps.
— Hé, ça va ? Est-ce que tu as mal à la tête ? Non, ne bouge pas ! Réponds juste à mes questions, tu as peut-être une commotion cérébrale !
Elle agitait des doigts devant ses yeux, mais trop vite pour qu’il parvienne à les voir correctement.
— Moins vite, articula-t-il.
— Marine, recule, je m’en charge.
Contrairement à ce qu’il s’attendait, c’était Lavio qui la remplaça, l’éloignant. Il s’agenouilla à côté de lui et saisit sa main, paraissant vérifier son pouls.
— C’est un sacré vol plané que tu nous as fait, commenta-t-il. Link est avec Aglaé, il est le seul capable de la calmer. Il dit que c’est parce que c’est lui qui a aidé sa mère à la mettre au monde, mais Marine et moi, on est persuadé qu’il est capable de parler avec les animaux. Tu sais, comme s’ils partageaient le même langage ?
Son babillage était plus reposant que les questions angoissées de la jeune femme, mais Ralph avait quand même mal. Il grimaça alors qu’il tentait de se déplacer.
— Pour en revenir à toi, tu t’es fait balayer par notre chère Aglaé, pas de chance. Mais rien de personnel, elle a éternué, tu étais dans le chemin, tu es plus un dommage collatéral. Et si ça peut te réconforter, Link va avoir droit à une douche.
— Une douche ? l’interrompit Marine. Même pas en rêve, il rentre dans cet état ! Ce sera le tuyau d’arrosage, et seulement après il pourra crapahuter jusqu’à la douche !
— La patronne a parlé ! se contenta-t-il de dire. Par contre, je te laisse le lui dire, pas envie d’être un dommage collatéral à mon tour.
Il n’en fallut pas plus pour qu’elle s’éloigne, allant sans doute rejoindre son mari pour le lui faire savoir.
— Pourquoi la douche ? l’interrogea Ralph.
— Toi t’as découvert l’apesanteur, lui il s’est fait recouvrir de morve. Bref, combien de doigts ?
— Trois. Et eurk.
— Je peux te dire qu’il joue moins les jolies cœurs, ricana Lavio, sans pitié. As-tu mal à la tête ou au cou ?
— Je pense que j’ai une belle bosse. Je peux me relever ?
— On va déjà t’asseoir, accroches-toi à moi.
Heureusement, il ne présentait aucun symptôme ou signe pouvant faire penser à une commotion cérébrale, mais il fut tout de même surveillé comme du lait sur le feu, à son inconfort.
— Demain c’est dimanche, est-ce que tu veux rester pour la nuit, juste au cas où ?
Marine était allée dans sa serre et Lavio préparait le dîner, permettant au petit couple d’être enfin seuls. Installés l’un dans les bras de l’autre sur l’un des canapés du salon, ils profitaient du calme relatif de la demeure, après un après-midi assez énergique.
— C’est juste une bosse.
— Ce n’est pas à cause de ça. Enfin, si, c’est en partie, corrigea Link après qu’il ait arqué un sourcil. Mais c’est aussi une proposition que je t’aurais faite, chute ou pas chute.
— Et comment on organise ça ? Je dors par terre pendant que vous ronflez sur votre immeeeense lit king size ?
L’image fit rire Link.
— Non, déjà, il n’y a pas de lit king size. Ensuite, si je t’invite à passer la nuit, c’est certainement pas pour profiter du confort du parquet ou pour t’envoyer dans la paille de l’étable.
— Monsieur est bien aimable.
Un baiser fut pressé contre le front de Ralph et ce dernier s’affala un peu plus sur le torse de son petit ami.
— Donc, je disais, non, si tu restes pour la nuit, tu auras droit à un lit. Après, à toi de voir : on a une chambre d’amis, mais tu peux aussi t’installer dans ma chambre.
— Comment ça, ta chambre ? Tu ne la partages pas avec Marine ou Lavio ?
— Parfois oui, parfois non. Nous avons chacun notre chambre, notre espace. On n’a pas toujours envie d’être avec quelqu’un, tu vois ? C’est aussi pour ça que ça fonctionne entre nous, je pense.
— Oui, je vois. Enfin, je crois ?
Il était un peu confus, mais ce n’était pas dû à sa mauvaise chute, contrairement à ce que Link avait l’air de croire. L’idée qu’un couple — que deux couples – vit chacun de son côté, nuit comprise, était surprenante, mais pas désagréable.
— Donc, comme tu vois, tu as le choix, reprit-il.
— Je vais y réfléchir, alors. Mais je n’ai pas envie de sortir, de conduire… Je pense que je vais rester, oui…
Il étouffa un bâillement, reposant la tête sur son torse.
La journée n’avait pas été particulièrement longue, mais il y avait eu pas mal d’émotions, il était fatigué. Savoir qu’il n’aura pas à se battre contre l’assoupissement pour conduire était un soulagement.
Il dut tout de même se secouer un peu pour faire honneur au dîner, complimentant Lavio pour ses plats, sans avoir à mentir une seule fois.
C’était un peu plus gênant, après, lorsqu’il se rendit pleinement compte qu’il allait dormir avec Link. Dont la chambre était face à celle de Lavio. Et à côté de celle de Marine.
Mais tout le monde paraissait assez détendu à cette information et se contenta de lui souhaiter bonne nuit et de ne pas hésiter à les réveiller s’il y avait un souci.
Une fois allongé sous la couette, il fixa longuement ce qui devait être le plafond, dans l’obscurité.
— La chambre d’amis est toujours disponible, souffla Link dans le noir.
— Désolé, c’est juste que… je me rends seulement compte d’à quel point ça fait bizarre d’être là, avec toi, mais aussi que Marine et Lavio le sont aussi, chuchota-t-il, anxieux.
— Pourquoi ? Tu avais l’intention de faire quelque chose de particulier ?
Ralph se contenta de lui donner un coup de coude vers ce qu’il pensait être ses côtes, mais échoua lamentablement. Tant pis, le geste était tout ce qui comptait !
Finalement, ils s’enlacèrent pour la nuit, se laissant lentement sombrer dans le sommeil…
— TCHA !
— Encore Pompon ? marmonna Ralph.
— Ah non, pas toi aussi ! Il s’appelle Ernak ! pleurnicha-t-il faussement.
