Jehd observait le mauvais temps se déchaîner à l’extérieur.
C’était l’une de ses journées qui inspirait les artistes et qui incitait tous les autres à rester à l’intérieur, bien à l’abri, quitte à retourner à se coucher.
Il était bien heureux de ne pas avoir à sortir – aux dernières nouvelles – et de pouvoir ainsi profiter du confort de son appartement.
Bien sûr, s’il était actuellement là, à regarder les feuilles cogner ses vitres, une tasse de thé refroidissant à la main, c’était aussi parce qu’il fuyait volontairement son manuscrit, frustré de ne pas réussir à coucher sur papier les mots qui conviendraient. C’était donc une occupation parfaitement acceptable.
En tout cas, ça l’était jusqu’à ce que sa sérénité soit troublée par quelqu’un frappant à sa porte.
Ronchonnant malgré toutes ses bonnes manières, il s’arracha de sa contemplation et alla ouvrir, plaquant ses meilleures manières sur sa persona épuisée. Et comme c’était son propriétaire qui l’attendait derrière le panneau, il se dit qu’il avait bien fait. Leur relation était suffisamment conflictuelle comme ça pour ne pas ajouter un nouvel événement à leur historique chargé !
— Bien le bonjour, puis-je vous aider ?
Ce n’était sûrement pas le loyer, et il était en plus à jour dans ses paiements. Aux dernières nouvelles, il ne l’avait pas non plus sollicité pour des travaux ou autres remplacements et ils avaient plutôt tendance à s’ignorer cordialement. Sa présence sur le palier était donc une pure inconnue.
— Dr Butler, le salua-t-il d’un ton neutre. J’ai quelqu’un qui a frappé chez moi et a demandé après vous. Il me semble très agité et plus encore incohérent, je vous serais gré de m’en débarrasser.
Et sur ce, il fit volte-face et repartit dans les escaliers, n’attendant pas de réponse.
Surpris, Jehd le suivit avec un peu de retard, le temps d’échanger ses chaussons avec ses chaussures de ville, des questions bourdonnant dans son crâne.
Qui cela pouvait-il être ? Ce n’était sûrement pas sa mère, déjà parce qu’elle prévenait en amont, et qu’ensuite, elle et son propriétaire se connaissaient suffisamment pour qu’elle n’ait plus à se signaler. Ash et les autres membres de la Résistance devaient à peine savoir où il habitait. Telma lui aurait envoyé Louise au besoin. Et ensuite, il avait fait un peu le tour de tous ceux assez proches de lui pour réaliser la démarche de frapper à son immeuble, ses collègues à l’Académie étant peu probables dans son décompte.
Quelle ne fut pas sa surprise quand, alors qu’il trébuchait au rez-de-chaussée (cette vilaine marche allait-elle un jour être rabotée ? Quelqu’un allait finir par se tordre le cou !), il reconnut Link, leur héros national.
Celui-ci sursauta à sa venue, comme surpris, mais il se reprit très vite et courut pratiquement jusqu’à lui, l’air légèrement soulagé au milieu de toute l’anxiété hantant son visage.
— Jehd ! Je suis désolé de venir te déranger, mais je ne voyais que toi pour m’aider…
— Tout doux, Link, j’ignore de quoi tu parles, mais c’est certainement une discussion que nous n’aurons pas au milieu des couloirs, montons jusqu’à chez moi, d’accord ? Tu pourras tout m’expliquer, ensuite.
Jamais les deux étages ne parurent aussi long à gravir qu’en cet instant, alors que tous deux se muraient dans un silence tendu. Apercevoir sa porte fut un soulagement qu’il n’aurait jamais cru, et il s’empressa de la déverrouiller, invitant son ami à entrer à sa suite.
— Allons dans le salon ! Souhaites-tu boire quelque chose ? Ou peut-être te sécher avant ? Je n’avais pas remarqué qu’il pleuvait, tu pourrais prendre froid…
Malgré lui, Jehd ne pouvait s’empêcher de babiller, ses nerfs décidant de prendre la relève alors que son cerveau faisait des nœuds à ses neurones, sous le poids de toutes les possibilités expliquant la raison de la présence de Link chez lui, et plus encore son empressement.
D’ailleurs, celui-ci semblait être retourné à son mutisme habituel et releva à peine la tête à ses suggestions. Au moins accepta-t-il la serviette, épargnant ainsi le canapé en patchwork de sa chevelure humide.
Remettre la bouilloire à chauffer ne lui prit que quelques secondes avant qu’il ne retourne dans le salon avec une assiette de gâteaux qu’il déposa plus près de son invité impromptu que de lui. Son appétit proverbial n’était plus vraiment un secret et lui-même en avait un peu abusé ces derniers jours.
— Désolé, c’était une erreur… souffla soudainement Link.
En disant ces mots, il se releva, le surplombant, prêt à partir, mais Jehd l’attrapa vivement par le poignet, attirant son attention et l’arrêtant au passage.
— Retourne t’asseoir, Link. J’ignore encore la raison de ta venue, et plus encore si je peux t’aider, mais sache que venir me rendre visite n’est en rien une erreur. Tu veux bien me raconter ?
Si le héros retourna effectivement s’asseoir, il se contenta de regarder ses mains, comme si la réponse à ses questions s’y trouvait.
— Ou me raconter n’importe quoi d’autre. Prends ton temps, s’empressa-t-il d’ajouter.
La bouilloire siffla justement à ce moment-là, lui permettant de prendre la fuite dans la cuisine où il prépara minutieusement une nouvelle théière, non par attention mais pour donner du temps à son ami de réfléchir. Et aussi pour souffler loin de la tension.
Quand il revint avec les tasses et la théière, il fut heureusement surpris par la disparition de quelques-uns des gâteaux et par Link s’étant adossé au canapé, l’air un peu plus détendu. Peut-être avait-il pu rassembler ses pensées. Ou avait-il changé d’avis et allait bientôt prétexter n’importe quoi avant de partir.
Alors qu’il installait son plateau sur la table basse, Jehd jeta un œil en direction de la fenêtre, il ne put s’empêcher de grimacer en apercevant que la météo avait empiré. Les commerces allaient sûrement fermer – s’ils ne l’avaient pas déjà fait – et il doutait que qui que ce soit s’amuserait à braver le temps sans y être forcé.
Espérons que les chevaliers aient le droit de s’abriter au moins en partie, plutôt que de s’entraîner…
Refermant ses longs doigts autour de sa nouvelle tasse de thé, l’érudit savoura la chaleur qui s’en échappait et en dégusta une première gorgée, bien trop chaude pour ses papilles, mais il craignait moins la brûlure que les premiers mots énoncés à voix haute, qui pourraient à eux seuls briser cette tranquille sérénité.
Heureusement, Link n’était pas devenu un héros du courage uniquement pour son physique avantageux, et il fut celui qui prit la parole, reposant sa tasse sur la table.
Il se frotta le visage de ses mains jointes avant d’enfin se décider à regarder son ami dans les yeux, ce qu’il semblait avoir évité depuis que celui-ci était descendu à l’entrée.
— J’ai besoin de ton aide, souffla-t-il enfin. Ou, pas vraiment. J’en sais rien, je suis perdu.
Et là, sans qu’il n’aurait pu s’y attendre, Link, le héros élu par les déesses lui-même, qui, de simple berger, avait accepté son destin et s’était levé contre le tyran et son maître, bravant leur armée encore et encore, pendant qu’eux ne faisaient que croiser les rumeurs et placer des pions sur les cartes.
Jehd se sentit stupide, à ne pas savoir comment réagir, et plus encore lorsqu’il se rendit compte que sa stupéfaction provenait de son admiration envers son ami, persuadé qu’il était qu’il se trouvait à des kilomètres de tout citoyen d’Hyrule, simples mortels ayant besoin d’être pris par la main.
En un éclair, il se souvint que Link, Link le fils adoptif de Moï, restait un adolescent plus jeune que lui de quelques années, et que malgré l’affection que lui portait son village, il avait grandi avec une impression de solitude bien trop tenace pour que ça soit sain.
Alors, sans y réfléchir à deux fois, Jehd atterrit à genoux et se rapprocha de son ami alors plié en deux, le visage enfoui dans ses grosses mains, secoué de sanglots déchirants, et l’enlaça, le tenant contre lui pendant des secondes, des minutes, des heures entières ? Qui mesurerait, franchement ?
Il eut l’impression que son cœur était labouré par des serres alors que Link l’enlaça en retour et enfouit son visage dans son épaule, étouffant ses larmes dans son gilet auquel il s’accrochait, sûrement sans y faire attention.
Lorsque les pleurs commencèrent à s’espacer et à réduire, l’archiviste ne sentait plus ses genoux depuis bien trop longtemps mais n’osait pas pour autant modifier sa position, caressant le dos de son ami, plus pour avoir l’impression de faire quelque chose, car il doutait que ça ait le moindre impact.
Quand seuls des reniflements s’élevèrent, Jehd décida de se reculer et d’aller chercher des mouchoirs à donner, lui laissant un peu d’intimité, même si on entendait tout dans son logement. Le plus important était l’impression plus que sa réelle sensation. Il les lui tendit à son retour et se rassit en face, jouant avec ses mains pendant qu’il se mouchait.
— Pardon, finit-il par dire.
— Link… tu n’as pas à t’excuser. Ça arrive à tout le monde…
— Non, pas pleurer… Enfin, si, mais pas seulement. Je suis désolé d’être arrivé sans prévenir, désolé d’avoir pleuré, donc, et, et…
S’il lui restait encore des larmes, sans doute les aurait-il lâché en cet instant, mais sa gorge était déjà à vif, ses yeux gonflés, et il avait l’air plus épuisé que jamais.
Il n’avait plus rien à voir avec le héros récompensé par la princesse Zelda, lors des célébrations. Jehd ne voyait plus non plus l’aventurier couronné de succès ou motivé par ses éventuelles défaites, à chaque fois qu’il s’arrêtait à la taverne de Telma, ou quand ils s’étaient croisés à Cocorico. Non. Il ne pouvait même pas imaginer le berger dont leur avait parlé Moï, avant que tout cela n’arrive.
Tout ce qu’il voyait, actuellement, c’était un hylien défait, la mine et les épaules basses, l’air sombre et l’espoir disparu de ses traits. Il ressemblait à n’importe qui, ainsi, et, étrangement, Jehd s’en sentit bien plus proche que de Link le reste du temps.
Mû par une impulsion, il alla finalement s’asseoir sur le même canapé que lui, tenant sa tasse et sa soucoupe comme un bouclier interdisant le moindre commentaire.
Ça tombait bien, Link n’avait plus rien à dire. Alors, à la place, il se pencha de nouveau contre Jehd, appuyant sa tête contre son épaule, et resta ainsi, les paupières closes.
Le silence revint, drapant sur un édredon d’intimité, alors qu’au-dehors, le temps se déchaînait toujours plus, frappant les vitres comme s’il avait l’intention, lui aussi, de s’y réfugier.
