— Tu es bien installée ? Tu veux un autre coussin ? Une couverture ? Une nouvelle bouillotte ?
— Chéri, tu devrais vraiment t’asseoir et respirer, conseilla Marine de sa voix la plus douce.
Mais c’était hors de question. Aujourd’hui, Link était une véritable pile électrique, ne tenant plus en place, au grand amusement de Lavio et au désespoir teinté de sympathie de la jeune femme.
— Link, je suis d’accord avec elle, assis-toi et souffle, tu vas finir par nous faire une crise cardiaque. Et je crois que nous n’avons plus de coussins, ils sont tous sous notre Belle Marianne !
En réponse, ladite Belle Marianne en saisit un et le lui jeta au visage, sans cacher son sourire pour autant.
— Oh, et elle est partageuse ! Que de qualités ! s’extasia-t-il. Par contre, je le garde, donner, c’est donner !
Ils se tirèrent mutuellement la langue sous le froncement de sourcils de leur compagnon.
— J’en fais… trop ? demanda-t-il enfin.
— N’écoute pas cet imbécile, le rassura Marine. Tu es adorable et je n’aurais jamais pu mieux tomber, mais je ne veux pas que tu te surmènes, d’accord ? Allez, viens t’asseoir avec moi, ou l’autre idiot, mais lève le pied.
Malgré son envie de se joindre à elle, l’ancien militaire dut se résoudre à prendre place avec Lavio qui rangea ses jambes sous lui. Le canapé qu’occupait son épouse était submergé par la quasi totalité des coussins de la maison, et c’était sans évoquer les couvertures dont il l’avait couverte un peu plus tôt. Il ne restait plus grand chose de visible d’elle, d’ailleurs. Juste ses mains tenant sa tasse d’infusion et une partie de son visage.
S’en rendant compte, Link piqua un fard, enfouissant le sien de visage dans ses mains. Mais ses deux partenaires purent admirer ses longues oreilles pointues se parer lentement de rouge, le trahissant. Ils échangèrent un sourire conspirateur qui disparut aussi vite que possible. Il valait mieux éviter d’éveiller le moindre soupçon !
— Désolé, je déteste me sentir aussi démuni quand vous n’allez pas bien, soupira-t-il en se redressant.
S’appuyant enfin contre le dossier du canapé, il se décala contre son petit ami, posant sa tête contre la sienne alors que leurs mains entrelaçaient leurs doigts.
Le tableau était adorable et fit sourire une fois de plus Marine qui se sentait bien seule sur son propre canapé, mais une nouvelle crampe la fit aussitôt grimacer. Malheureusement pour l’atmosphère douce et intime qui était lentement en train de s’installer, cette brève expression fut captée par les supers pouvoirs du casse-pieds en chef et il sauta aussitôt sur ses jambes et l’aurait sans doute rejoint si Lavio ne l’avait pas saisi par l’ourlet de sa jupe, le renvoyant aussi sec sur son assise.
— Calmos, Roméo, elle n’est pas en train de mourir. Juste de souffrir.
Il ne cilla pas sous le regard noir que sa déclaration lui rapporta, sirotant sa tasse de thé sans faiblir.
De son côté, Marine soupira et se tortilla, s’installant plus confortablement.
— Il a raison, trésor, c’est loin d’être amusant, bien sûr, mais c’est ma malédiction.
— C’est pas une malédiction, grommela-t-il. C’est juste un monde de cons qui préfèrent fermer les yeux sur presque deux milliards de personnes possédant un utérus depuis des millénaires.
— Doucement, descend de ton cheval blanc, monsieur le héros, l’apaisa Lavio.
Il avait passé un bras autour de ses épaules et lui tapotait le cuir chevelu, l’embrassant sur la joue, alors que Link fulminait toujours, les bras croisés.
— Personne ici ne dit le contraire, poursuivit-il. Et ne crois pas que Marine s’est résignée à son sort ou que je suis ravi de la voir se plier de douleurs ! Mais ce n’est pas en l’étouffant de coussins que tu vas faire changer les choses, c’est tout ce qu’on veut dire. Tu as déjà fait tout ce qui est possible, de ta petite place, le reste est entre ses mains.
— Entre mes hanches, tu veux dire, grommela l’intéressée.
Aussi souriante et aimable soit-elle, elle restait humaine et son humeur avait tendance à accuser le coup sous la douleur.
Mais personne ne pouvait de plus mauvais poil et vulgaire que leur Link en situation de faiblesse. Personne.
Ils se turent, sirotant leurs boissons chaudes, pensifs.
Ce n’était pas la première fois que Marine avait à subir les affres de son utérus. Elle avait été surprise de l’accueil de Link à ce sujet.
Elle ne se rappelait plus trop ce qu’elle avait eu à vivre jusque-là, que ce soit ses cycles précédents ou sa propre relation avec la globalité. Était-elle ouverte à ce sujet ? Humiliée ? Préférait-elle serrer les dents jusqu’à ce que la crise passe ou sautait-elle sur ses analgésiques à la première crampe ?
Devoir réapprendre ce qui faisait partie d’elle depuis sans doute des années avait été angoissant et stressant, et ça n’avait été qu’une goutte d’eau dans le grand vase de sa vie.
Mais là encore, elle avait pu compter sur celui qui avait été son sauveur à l’époque, et son mari actuellement. Il l’avait accompagné aux rendez-vous médicaux, avait chargé de lui-même tous ces praticiens qui osaient la juger sur son amnésie ou voulait minimiser ses ressentis. Si elle n’avait pas déjà été amoureuse de lui à l’époque, sans doute l’aurait-elle été à ce moment-là.
Il avait appris auprès de sa sœur des bases et l’avait elle aussi soutenu au travers des années, bien que leurs carrières différentes ne leur permit plus cette solidarité. Il avait donc très naturellement repris ce rôle auprès d’elle, presque plus au taquet qu’elle.
C’était amusant, mignon, et très très envahissant, comme actuellement.
Link avait une relation d’amour/haine avec la douleur. Il pouvait supporter la sienne, taire chacune de ses blessures et serrer les dents à les briser le temps qu’elle passe, par contre il leur tombait dessus à la moindre égratignure, traitant le plus petit maux comme la fin du monde.
Enfin, ils exagéraient, mais la pharmacie, les urgences et le cabinet d’infirmier les plus proches avaient eu droit à de telles scènes de sa part qu’ils les reconnaissaient de visu et papotaient tranquillement, par-dessus la barrière habituelle de stricte politesse.
D’ailleurs, maintenant qu’elle y pensait, Marine devait appeler Monique pour prendre des nouvelles de sa souris… Elle devait avoir mis bas, hier, de souvenir…
Se sentant fatiguée, elle avait annoncé qu’elle retournait dans sa chambre s’allonger, ce qu’elle avait fait sous les saluts des deux garçons. Link s’était plongé dans sa lecture actuelle et Lavio chouchoutait son oiseau, celui-ci appréciant ses attentions au vu de l’espèce de roucoulement qui s’échappait de son bec.
Enfin seule, la porte fermée, elle soupira, soudainement plus épuisée que tantôt. Elle ne voulait qu’une seule chose : dormir. Dormir pendant des heures, des jours, des semaines entières, peu importe, mais elle voulait retrouver l’énergie qui l’animait en temps général et non plus être cet espèce de loque humaine qui se traînait pitoyablement de pièce en pièce…
Alors qu’elle s’installait au lit, un souvenir provenant de l’époque des premiers temps de leur cohabitation lui revint en tête, la faisant sourire.
Elle avait été tellement épuisée, à ce moment aussi, tellement… Mais elle avait encore peur de dormir, de l’inconscience qui l’arrachait de la réalité, les cauchemars qui la réveillaient, en larmes et en sueur.
Ses nerfs avaient fini par lâcher alors qu’elle était submergée, et elle s’était mise à pleurer hystériquement, incapable de se calmer, frôlant la crise d’angoisse. Son corps voulait un repos que son esprit le lui refusait, c’était à devenir fou !
Link était alors rentré de l’extérieur sur ses entre-faits et avait perdu tous ses moyens en la découvrant plus proche de la flaque que de l’humaine. Quand elle était parvenue à articuler une phrase un tant soit peu sensée, il l’avait prise dans ses bras et l’avait porté jusqu’à la pièce qu’elle avait revendiqué comme sa chambre. Mais il ne s’était pas contenté de la mettre au lit comme une enfant pas sage. Non.
Tout du long du trajet, il l’avait bercé, chantonnant tout bas. Il fit quelques allers-retours dans la chambre avant de les installer tous deux sur le lit, la bordant avec soin, puis était resté à ses côtés en lui caressant les cheveux et lui tenant la main, sans se plaindre un instant ni ne s’arrêter.
Elle s’était sentie protégée, en sécurité, et malgré ses réticences, il était parvenu à la rassurer suffisamment pour qu’elle sombre enfin.
À son réveil, Marine s’était attendue à se retrouver seule, mais non, il était là, veillant sur son sommeil, dans la même position que quelques heures plus tôt, une main dans sa chevelure et l’autre accrochée à la sienne. De nouvelles larmes avaient jailli, mais de soulagement, de reconnaissance, et de tant d’amour, cette fois…
Affolé, il l’avait redressé et étreint, craignant que sa réaction soit dû aux réminiscences d’un cauchemar ou autre, mais il n’en était rien.
Et là, au milieu des draps défaits, le nez enfouis dans les plis de son T-shirt sentant la sueur et le foin, la jeune fille s’était fait la promesse de ne jamais abandonner une personne aussi précieuse. Peu importait si leur histoire ne fonctionnait pas, si histoire il y avait, Link était un ami sur lequel on pouvait compter.
Mais pas uniquement pour ses intentions et ses tendances à vous surprotéger, mais bien parce qu’à force de trop donner de sa personne, on finissait par ne plus exister.
Et il était hors de question que ça lui arrive…
Maintenant, dans le présent actuel, Marine observait la discrète alliance ornant son doigt, nichée dans ses couvertures. C’était un anneau d’or tout simple, sans décoration ni inscription, un simple trait d’or patiné par le temps et le port.
À leur majorité, les jumeaux avaient aussi bien récupéré les alliances de feus leurs parents que feus leurs grands-parents. Ils se les étaient partagés et, si sa mémoire était bonne, Marine portait actuellement celle de leur grand-mère, une hylienne humble qui était née dans une ferme à moins d’une heure d’ici et qui avait vécu toute sa vie entourée de bétails et de paysages simples. Elle s’était mariée au sanctuaire tout près et était retournée traire les vaches ensuite. Elle avait eu deux beaux fils, et même s’ils étaient tous deux morts avant leurs parents, elle n’avait jamais perdu son sourire et avait accueilli ses petits-enfants qu’elle avait élevé avec la même bienveillance.
Dans un geste mille fois effectué, Marine porta sa main gauche à ses lèvres, embrassant le reliquat de la première femme que son mari avait admiré, honorée de pouvoir le porter aussi simplement.
Par contre, si elle avait une solution, même temporaire, pour apaiser son utérus en pleine rébellion, elle était prête à faire couler le sang…
