À l’approche du nouveau Festival Minish, la forge ne désemplissait pas d’activité et il était fréquent d’apercevoir l’un des jeunes courir auprès des charpentiers ou des bûcherons pour leur acheter tout le stock de bois ou de charbon qui pouvait leur rester.
Ce n’était pas difficile de les repérer malgré l’absence de leurs tuniques colorées, car ils étaient bien souvent couvert de crasses, de sueur et de cendres. On les repérait aussi très bien à l’odeur.
Sinon, en-dehors de ces événements, le vieux forgeron et ses petits-fils quittaient à peine leur demeure.
Les commandes d’ingrédients avaient été réalisés des mois en avance et toute la Cité savait qu’il était conseillé de faire comme s’ils n’existaient pas, que ce soit si vous aviez dans l’idée d’aller toquer chez eux ou tout simplement interpeller un des Link de passage.
Même sa majesté le roi s’était fait vertement envoyer sur les roses quand il avait eu le malheur de se présenter pour proposer une petite pause. Surtout que c’était de sa faute si la petite famille prenait à peine le temps de souffler, poussant la forge à ses limites et martelant du matin au soir. Et parfois du soir au matin.
Que soit béni l’ancêtre qui avait décidé d’implanter la demeure familiale en-dehors de la ville, ils pouvaient faire le bruit qu’ils voulaient, sans risquer de représailles !
Enfin, il y avait bien un cerf qui était venu se frotter contre le mur extérieur, mais allez savoir si c’était lié…
La forge était devenue un tel brasier que les affaires de leur grand-père avaient été déménagé dans la demeure voisine pour qu’en cas d’incendie ou autre, elles soient épargnées.
La maison n’avait plus que cette fonction, d’ailleurs, elle était réduite à sa forge dont le feu était constamment nourri, le soufflet actionné encore et encore par l’un des Link, marteau et autres outils maniés de jour et de nuit.
Parfois, l’un d’eux parvenait à se souvenir qu’ils devaient manger et s’occupait de ça, mais bien des repas furent sautés, et le sommeil comme l’hydratation devinrent des besoins de second plan.
Le plat le plus fréquent fut des brochettes cuites sur les braises de la forge, ce qui faisait inévitablement hurler au sacrilège l’ancien, mais il était bien heureux de les manger. Après tout, ça restait un produit de la forge !
Ils étaient épuisés, fonctionnant uniquement avec de l’énergie nerveuse, presque somnambules.
Parfois, ils étaient repoussés et envoyés se coucher quand ils dormaient pratiquement debout, leurs visions floues ou leurs cerveaux brumeux incapables de fonctionner correctement, ou comme cette fois où Blue s’était brûlé les mains assez gravement et avait été envoyé auprès de Syrup pour être rapidement soigné à coup de potions. Elle lui avait ordonné de rester dans sa cahute le temps de son rétablissement. Autant dire qu’à son retour il affichait une mine reposée qui fut enviée par beaucoup de monde !
Il y avait eu aussi Green que Red avait attrapé puis secoué longuement, les larmes aux yeux. Quand ses frères furent capables de le calmer et de lui faire lâcher prise, ce fut pour se rendre compte que leur leader était en train de marteler sa propre main depuis déjà de longues minutes, sa sensibilité à la douleur complètement abrutie par le manque de sommeil.
Il eut aussi droit à son voyage chez Syrup, bien qu’elle le garda plus longtemps que Blue, inquiète des possibles répercussions cognitives.
Mais le bois n’était pas le seul consommable qu’ils épuisaient plus vite qu’ils n’en obtenaient !
Et non ! Car qui dit feu, dit aussi eau !
Heureusement, pour ça, la rivière Sera était non loin de leurs demeures.
Merci l’ancêtre, bla bla bla, toi même tu sais.
Donc là aussi, les apprentis Link courraient avec des seaux, toujours en manque d’eau, toujours en manque de temps, toujours en manque de sommeil.
Cette fois, c’était Vio qui manqua de s’endormir et de tomber tête la première dans la rivière, alors qu’il se posait pour ce qui semblait être la première fois depuis des jours. Et c’était Shadow qui le rattrapa à temps, ayant profité qu’il s’éloigne de la fournaise pour l’accompagner, curieux.
Après l’avoir secoué et avoir exprimé toute son inquiétude à son sujet, il l’avait laissé piquer un roupillon sur l’herbe et avait géré les seaux, manquant de noyer l’un des crétins dans son chemin.
Fallait bien se défouler sur quelqu’un !
Le vieux Smith n’était pas exempté de problèmes, lui non plus, et avait subi les affres du temps et de son âge à plus d’une reprise, devant parfois rester assis et aboyer ses ordres à ses petits-fils qui se mettaient en quatre – figurativement parlant, cette fois – pour le contenter.
Rien de pire qu’un forgeron forcé de lever le pied. Surtout que les armes ne manquaient pas s’il trouvait qu’un des adolescents traînait un peu trop le pas.
Heureusement, la commande spéciale pour le Festival fut finalisée juste à temps, et même un peu d’avance !
Pour l’occasion, c’était Red, escorté de Shadow, qui attrapa la charrette à bras après l’avoir remplie de tout l’arsenal créé pour l’occasion.
Leur avancée avait été lente, autant de par le poids du chargement que tout simplement leur état de fatigue avancée, et leur affaiblissement général.
Quand Shadow avait remplacé Vio pour l’alimentation en eau, le grand-père avait sauté sur l’occasion pour le charger exclusivement de cette corvée. Non seulement Shadow n’avait pas les connaissances de base du métier de forgeron, mais en plus il ne pouvait rester à proximité de la forge sans se sentir faible.
Des enfants les avaient repéré de loin et courut à leur rencontre, criant et se coupant tous la parole alors qu’ils étaient plus excités qu’un troupeau de puces, babillant sur le Festival à venir, les belles armes rutilantes qu’ils apercevaient au travers des planches, les bonnes choses que la boulangerie de Baker et Powder… Les sujets ne manquaient pas, surtout pour deux ermites qui reprenaient contact avec le monde extérieur !
Heureusement, le château fut rapidement visible et de plus en plus gros alors qu’ils s’en rapprochaient. L’un des petits eut même un éclair de lucidité et courut en avant prévenir les chevaliers et les gardes, ceux-ci les rejoignant et vint les délester de leur charge, ce dont ils furent très reconnaissants, bien qu’obligés de les suivre jusqu’à l’armurerie.
Déjà, parce que la charrette était à eux. Ensuite, que si jamais la plus petite tête de flèche, le plus infime poignard, disparaissaient avant que l’intendant n’en atteste l’arrivée et ne les renvoie avec un bon de réception et le récapitulatif.
Et là encore, ils allaient passer en revue chaque pièce, vérifier leur état et la concordance avec la commande, et seulement après ils seront libres.
Red s’installa dans un coin, toujours flanqué de Shadow, se laissant glisser jusqu’à terre, soupirant. C’était très inconfortable, il avait mal partout, le soleil brillait trop fort et sa tête semblait vouloir se séparer alors que ses oreilles continuaient de sonner des sons de la forge.
— C’est toujours comme ça ?
Pour toute réponse, Red poussa un geignement qu’il décidé d’interpréter comme une invitation à élaborer sa question.
— Les préparatifs pour le Festival. C’est toujours comme ça ? Vous passez presque un mois enfermé dans une forge minuscule pour n’en sortir qu’une fois les armes finies, passant à plusieurs reprises à côté de la mort ?
Nouveau geignement, mais il paraissait légèrement affirmatif.
— Vous êtes cinglés, commenta tranquillement l’ombre.
Même s’il avait été mis à contribution, il avait surtout été spectateur et n’était surtout pas resté sur place, de crainte de disparaître à cause de la fournaise, les flammes semblant lui promettre de l’attraper, l’étreindre et l’étouffer parmi les braises.
La première fois qu’il était rentré dans la maisonnette, il en avait fait des cauchemars pendant des jours.
Ils restèrent là où ils étaient, peu curieux des mouvements autour d’eux, que ce soit les apprentis s’entraînant pour devenir garde ou chevalier, lesdits gardes ou chevaliers vaquant à leurs tâches ni même les serviteurs qui allaient de la charrette à l’armurerie, transportant les pièces réclamées par l’armurier pendant que l’intendant les pointait.
Il était possible, au loin, d’entendre des oiseaux pépier gaiement et un petit vent frais s’était levé, les ébouriffant doucement.
— On est obligé de rentrer ? demanda Shadow. On est bien, là…
Un timide rayon de soleil avait traversé la couche nuageuse et les caressait, les réchauffant différemment de la forge.
Une plainte prit la place du geignement et l’ancien ennemi comprit que Red partageait son envie de rester sur place.
Il fallait les comprendre : ce n’était pas parce que la commande était achevée que tout était fini !
Non, pendant qu’ils étaient là à prendre le frais, le manège était loin d’être fini à la maison.
Une fois leurs frères partis avec le chargement, ceux restant s’offrirent une courte pause, le temps de s’hydrater et de respirer un peu l’air extérieur.
Ils allaient avoir besoin de tout le courage nécessaire pour ce qui les attendait !
— Tu crois qu’on pourrait desceller Vaati et le convaincre de nous aider avec ses pouvoirs ? chuchota Blue à l’oreille de Vio.
Au lieu de l’habituelle réponse cinglante ou de la moquerie acerbe qu’il aurait reçu de sa part, Blue put voir que son frère partageait son idée et aurait sans doute mis le plan en branle s’il était encore capable de tenir debout sans trébucher.
— Qu’est-ce que vous faîtes là à trainasser ?! aboya leur grand-père. C’est pas en gardant le pif en l’air que les outils seront nettoyés plus vite !
Gardant leurs ronchonnements pour eux, Vio, Blue et Green retournèrent à l’intérieur et se partagèrent les corvées.
Il fallait (enfin !) éteindre le feu, balayer les cendres et les braises, nettoyer les différents outils, les entretenir et les ranger à leur place, faire l’inventaire de tout ce qui avait été utilisé et constater ce qui restait pour passer commande plus tard, polir et aiguiser les lames, ramasser ce qui trainait au sol…
Il y avait de la cendre de partout et quelques surprises parsemèrent leur labeur.
— Pu… jura Blue. Ça fait trois jours que je cherchais cette pu- de pince !
— Bah voilà, tu l’as trouvé, toutes nos félicitations, marmonna Green.
Il était tellement penché sur son balai qu’il aurait pu balayer le sol avec ses cheveux. Vio, lui, tenait plus du somnambulisme alors qu’il rangeait les bocaux dans l’armoire, les yeux fermés.
— Sauf que je n’en ai plus besoin !
L’énergie gaspillée par leur frère tenait du miracle, et ils l’enviaient un peu alors qu’ils étaient pratiquement morts sur pieds. Mais ils n’étaient pas complètement dupes. Ils savaient que c’était les nerfs, et uniquement eux, qui lui permettaient encore d’agir ainsi. Mais à la seconde où ils lâcheront, Blue s’écroulera au sol, ronflant comme un bienheureux.
C’était aussi pour ça qu’il avait été mis aux outils, étant le plus apte actuellement à les manier, bien qu’il n’était pas à l’abri de coupures ou autres blessures.
— Je rêve d’un bain, soupira Green.
— Moi aussi. J’ai l’impression d’être dans une vieille marmite de saindoux, frissonna Blue.
L’image était, hélas, un peu trop parlante pour ses frères qui l’imitèrent, mais par dégoût.
— Allez, dès qu’on aura fini, on ira piquer une tête dans la rivière ! promit Vio d’une voix plate.
— Essaye déjà de ne pas boire l’huile de trempe, renifla Green.
S’arrêtant dans son geste, son frère convint que ce ne serait pas une boisson des plus désaltérante et la remit à sa place.
Lorsque la petite famille fut de nouveau au complet, elle trempa dans le bras de la rivière coulant non loin de chez eux.
Certes, sa température était très froide, mais avec toutes les brûlures qu’ils avaient collecté ces dernières semaines, ils étaient loin de pouvoir se plaindre.
— Alors ?
— Frotte encore.
Leurs cheveux à tous avaient viré à un genre de gris ou noir, entre la crasse, la transpiration et les cendres, et c’était leur principal sujet de préoccupation, chacun savonnant les mèches grasses et demandant à son voisin si c’était bon. Ils savaient que c’était peine perdue, mais il en fallait plus pour les décourager !
Même leur grand-père enchaînait les shampooings à leurs côté !
Le Festival Minish était dans quelques jours seulement et il était de bon ton de s’y présenter avec ses plus beaux atours et propre sur soi, alors si ses petits-fils et lui pouvaient éviter de ressembler à des trolls échappés des mines, ce serait appréciable.
Déjà qu’ils allaient se moucher noir pendant un moment…
