« Comment se débarrasser d’un corps ? »
Au travers le monde, les moteurs de recherche faisaient face à toujours plus de questions, toujours plus de demandes, partant dans tous les sens, devant parfois puiser dans une imagination robotique pour comprendre les phrases les plus massacrées par les fautes de frappes ou le niveau d’alcoolémie de l’utilisateur.
« Combien de temps un cadavre met à se décomposer ? »
Parmi la masse de recherches, on pouvait trouver de tout, des questions les plus banales aux plus pointues, des quêtes les plus absurdes aux plus glauques. Et tant d’autres, encore, qu’aucun mot, dans nulle langue, n’est capable de qualifier.
« Quels produits ménagers mis ensemble provoquent des vapeurs toxiques ? »
Beaucoup de gens pense qu’un historique de recherche serait d’ailleurs un reflet de votre personnalité, de votre âme, et en dirait plus long sur vous que vous ne pourrez jamais dire.
« Promotions sur les scies »
Avec les années passant, de nouveaux moteurs de recherche ont vu le jour, d’autres ont disparu. Certains proposent des petits plus afin de se démarquer, comme Ecosia promettant un arbre planté par recherche effectuée.
Ou comme celui-ci, qui promet de trouver votre âme-sœur en se basant sur votre historique de recherche.
« Combien de litres de sang peut perdre un hylien avant que ça ne devienne critique ? »
Satisfait de lui, Jehd tapa le point final et se laissa aller dans sa chaise de bureau, s’étirant de tout son long. Un léger craquement de sa colonne vertébrale l’arrêta dans son mouvement et il s’empressa de revenir à sa position de départ, légèrement embarrassé.
Sur l’écran de son ordinateur, les derniers paragraphes de sa future publication s’étalaient, attendant patiemment toutes les futures étapes à travers lesquelles ils devront passer avant d’être considérés comme « correct », puis « parfait ».
Mais pour le moment, c’était bien assez suffisant comme ça, merci, il était temps d’enfin reprendre contact avec le monde extérieur et de faire un peu de vaisselle…
Fermant le logiciel de traitement de texte (après avoir sauvegarder une bonne demi-douzaine de fois avant d’être certain que c’était bon, il n’allait pas devoir tout recommencer), Jehd quitta son bureau pour la cuisine, le pas un peu flageolant d’être resté assis pendant de trop longues heures d’affilés.
Link passait en revue son arsenal, l’air concentré.
Il en prenait soin, montant et démontant chacun d’entre eux, les nettoyant sur une base régulière et, évidemment, s’entraînant avec chaque jour.
Sa vie était trop dangereuse pour qu’il s’appuie sur une arme qui pourrait lui faire défaut à un moment crucial. Il était donc vital pour lui de les entretenir et de s’assurer de leur efficacité, quitte à ce que ça en frise l’obsession.
Ce n’était pas comme s’il lui restait un entourage qui pourrait s’inquiéter pour lui, de toute façon. À la limite, sa propriétaire pourrait lui tirer l’oreille de temps à autre car il prenait parfois trop de temps pour lui payer le loyer ou à cause des dégâts qu’il commettait dans l’appartement qu’il lui louait. Mais elle finissait rapidement par passer l’éponge dessus et continuait de lui apporter des Tupperware de plats qu’elle aurait cuisiné « en trop » malgré ses nombreux refus. Et, inévitablement, il abandonnait ce combat déjà perdu et acceptait la boite qu’il lui rendait aussi impeccable que tout ce qu’il possédait.
Sa location était d’ailleurs très spartiate dans sa décoration. Il n’y avait vraiment que le minimum vital et rien de plus. Même son « arsenal » n’était pas si étendu que ça.
Quel intérêt de collectionner les lames ou les armes à feu si c’était pour n’utiliser que les trois même, encore et encore ? Bien sûr, c’était risquer d’être facilement identifiable par les forces de l’ordre qui allaient bien finir par relier les points.
Mais tous les royaumes savaient ô combien Hyrule avait la justice la plus pathétique et incompétente.
Enfin, ce n’était pas une raison pour se reposer sur ses lauriers et de commencer à faire des erreurs de débutant. Il y avait toujours un poisson plus gros que soit qui attendait son heure de gloire.
Satisfait de son inventaire, il vérifia que rien ne sortait de l’ordinaire puis enfonça ses écouteurs dans les oreilles et partit courir, comme à son habitude.
« Faire disparaître les empreintes dentaires et digitales »
Évidemment, notre moteur de recherche est encore en rodage, et il se peut que nos couples désignés ne soient pas aussi complémentaires ou fusionnels que nous le pensions, surtout si vous partagez votre ordinateur ou téléphone avec d’autres usagers, ce qui pourrait fausser les résultats.
« Meilleurs solvants sur le marché »
Téléchargez notre moteur de recherche, ou allez simplement sur notre site, et naviguez en toute sérénité ! Votre âme-sœur se trouve à seulement quelques clics !
« Meilleur endroit pour disposer d’un corps »
Offre sans engagement. Choisissez Search & Match et laissez-vous porter !
« Comment nettoyer des taches de sang ? »
Link avait une hygiène de vie qu’il respectait scrupuleusement. Elle était axée sur la pratique de nombreux sports afin de se maintenir en forme, après tout son corps restait sa principale arme, une alimentation saine et variée ainsi qu’une socialisation stricte.
Plus jeune, il était comparé à un soleil, toujours de bonne humeur, souriant et attirant quiconque gravitant dans ses environs. Mais il avait changé. La vie l’avait changé. Et il ne lui restait définitivement pas assez d’émotions pour regretter cette époque lointaine.
Alors, il s’efforçait de sortir pour rencontrer des gens à l’extérieur, avait rejoint des clubs aux buts divers, pratiquait le sport en collectivité et ce genre de choses.
Le minimum pour se fondre dans la masse, pour que les gens ne se posent pas de questions sur lui, se construisant leur propre image de lui afin que, si jamais ils venaient à être interrogés sur ses réelles activités, tous le défende, persuadé qu’il n’était qu’un simple citoyen parmi d’autres.
Ça avait aussi le mérite de l’occuper les jours où aucun contrat ne lui était proposé, évitant de rester chez lui jusqu’à ce qu’il ne craque et réalise une bêtise qui mettrait tout en péril.
Maintenant que son dernier roman était fini d’écrire et préférant attendre un peu avant de s’y remettre, Jehd avait scrupuleusement fait le tour de son entourage pour leur faire savoir qu’il était de nouveau à compter parmi les vivants, merci.
Il ne fallut pas longtemps à Ash pour qu’elle le contacte et le traîne à un bar où elle avait ses habitudes.
En temps normal, il aurait refusé l’invitation, mais ils se connaissaient depuis quasi toujours et savaient qu’il avait bien besoin de couper complètement avec ses habitudes des mois précédents. La transition sera un peu brutale mais soit !
Et c’était donc ainsi qu’ils étaient en train de discuter à bâtons rompus, Ash faisant un synthèse de tout ce qu’avait pu rater son ami, aussi bien en actualité qu’auprès de leurs amis communs. Jehd, de son côté, lui résuma à peu près de quoi parlait son tapuscrit. Ou, en tout cas, ce dont il était capable de se souvenir après avoir été la tête dans le guidon si longtemps…
— Et toujours pas la moindre goutte de romance ? rit-t-elle.
— J’écris des thrillers, Ash, pourquoi diable ajouterais-je de la romance ? Et, surtout, depuis quand ça t’intéresse ?
— Depuis jamais, balaya-t-elle. Mais tu dois reconnaître que le quotidien de tes personnages – aussi bien ceux qui meurent que ceux qui vivent – ont la saveur d’une tranche de pain blanc. Ils naissent sous ta plume – enfin, les touches de ton clavier – ils vivent, ils meurent parfois, clap de fin.
Elle avait dit ça tout en continuant de râcler le ramequin de sa crème brûlée, sans même relever les yeux, comme si elle lui annonçait sa prochaine visite chez le coiffeur.
Mais ces mots si légers atterrirent comme des plombs dans son cœur et Jehd accusa le coup, haletant.
— Tu… tu trouves vraiment que mes personnages sont insipides ?
Ash avait été là à toutes les étapes menant à son actuelle occupation d’auteur, l’accompagnant lorsqu’il avait rencontré les maisons d’éditions, puis les quelques journalistes l’interviewant après qu’il soit devenu un nom assez réputé dans son genre.
Son avis comptait plus que celui de son agent ou celle de sa maison d’édition. Elle n’était pas sa muse, mais il avait pris l’habitude de lui exposer ses idées et, si elle les rejetait, il s’en détournait sans une deuxième pensée. Alors, ce qu’elle venait de dire… il le prit à cœur.
— Pas insipide, tu sais comme moi que tu aurais été enterré par la critique depuis longtemps, dans le cas contraire, simplement… Comment te dire ça ?
Reposant sa cuillère, elle se frotta longuement les tempes, concentrée, avant de relever la tête, les sourcils froncés.
— Jehd. Tu me l’as dit à plusieurs reprises, l’auteur partage plus que ce qu’il le souhaiterait à travers ses œuvres. Et, très clairement, ton statut de célibataire empêche tes personnages d’avoir plus de relief.
N’importe qui d’autre, il se serait offusqué, aurait rétorqué, ou serait même parti en claquant la porte, drapé dans sa dignité outragée. Mais c’était Ash. Elle avait lu ses pires jets comme ses meilleures ventes, connaissait toute l’histoire et la généalogie de ses personnages, et devait en savoir plus que lui sur ses propres écrits !
— Mais… ça me plaît, moi, d’être célibataire, s’entendit-il murmurer.
Il ne voulait pas de la relation plate et morne, d’un quotidien banal partagé à deux, les évidentes disputes liées à son besoin de s’enterrer lors de ses périodes frénétiques de création… Et puis, ça demandait de l’énergie à entretenir, beaucoup trop d’explications à donner, surtout quand il se retrouvait à faire des recherches sur des sujets que la bonne société réprouvait.
— J’ai pensé à toi l’autre jour, quand je suis tombée sur un truc, enchaîna Ash en pianotant sur son smartphone. Tiens, lis !
La publicité qu’elle lui montra – car c’en était clairement une – vantait un énième moteur de recherche du nom de Search & Match, qui, se basant sur votre historique de recherche, permettait la rencontre entre des gens.
— Quel rapport avec moi ?
— Tu passes presque plus de temps avec ton ordinateur qu’avec des êtres-vivants. Alors s’il y a bien quelqu’un qui doit te connaître, c’est lui, non ?
Le pire étant sans doute qu’elle avait raison, il fut incapable de lui rétorquer quoi que ce soit, se contentant de lui rendre son portable. Mais il n’était pas convaincu non plus.
— Écoute, ça t’engage à rien, et peut-être que tu pourrais te dégotter un autre petit écrivain avec lequel tourmenter vos personnages ?
Malgré lui, Jehd se mit à réfléchir à cette supposition. Il est vrai qu’il utilisait son moteur de recherches essentiellement pour la rédaction de ses romans, que ce soit pour s’assurer de l’exactitude de ce qu’il écrivait ou simplement des questions de syntaxe. Et, parfois, des questions de mode, parce qu’il avait bien toute une gare de retard de ce côté-là.
— Ouais, je regarderai, mais ne t’attends pas à grand-chose.
— Jehd, je t’adore, mais ça fait bien longtemps que ta vie amoureuse et sentimentale ne m’intéresse plus. Ou ne m’a jamais intéressé.
— J’en ai un peu jamais eu, aussi.
— Ça doit être pour ça.
Et ils cachèrent leurs sourires entendus derrière leurs boissons respectives.
Link revenait de la salle de sport alors qu’une notification l’interpella.
Il prit tout de même le temps de sacrifier à sa routine de retour, n’étant pas non plus du genre à se précipiter. De plus, jamais il n’aurait fait quelque chose d’aussi bruyant pour son travail, ça devait encore être la voisine d’à côté qui semblait croire que la raison de sa venue sur cette planète était d’absolument caser tout le monde avec tout le monde.
Sérieusement, il avait plus de photos et de profils d’inconnus par elle que par son activité de tueur à gages !
Il sortit son ordinateur de sa veille, un verre de lait à la main, au bout d’une poignée de minutes, remuant la souris pour revenir à sa boîte mail personnelle.
Mais, finalement, ce n’était pas cette chère Irimpa mais de Search & Match. Il lui fallut quelques secondes pour se souvenir de quoi il s’agissait. Une fois cela fait, il cliqua sur le mail et le lut.
— Je suis en train de faire une grosse bêtise, chantonnait Jehd alors qu’il validait le transfert de son historique de recherche de son habituel moteur à Search & Match. Une énorme bêtise, tellement plus grosse que moi, qui me dépasse et que je vais totalement regretter~
Malgré les paroles qu’il répétait sur un air au hasard, il poursuivit sur sa lancée. Et, une fois l’opération réalisée et le petit logo de chargement s’agitant, il décida de se faire un thé.
Quitte à patienter, autant le faire dans le confort !
C’était un historique assez lourd et long, donc il savait qu’il ne pouvait pas utiliser son ordinateur en parallèle et en profita plutôt pour ranger sa bibliothèque et tous ses dossiers qu’il utilisait pour garder une trace du déroulement de ses intrigues.
Par contre, il ne s’attendait pas à recevoir la notification d’un mail à une heure pareille, et encore moins sur sa boîte personnelle.
S’attendant à un caprice de la part d’Ash, bien qu’elle préférait largement les sms ou n’importe quelle autre messagerie instantanée, il fut plus surpris encore de reconnaître le même logo que celui s’affichant actuellement sur son écran.
Déjà ?
Était-ce le hasard ou est-ce que Search & Match se basait aussi sur leur géolocalisation ? Toujours est-il que Link fut encore plus surpris en découvrant que la cible– pardon, son match habitait aussi à la Citadelle.
Après, ils étaient très nombreux à vivre et travailler à la capitale. Tout le reste du pays était si pauvre qu’ils étaient nombreux à « monter » en espérant trouver un travail permettant de subvenir aux besoins du reste de la famille. Bien peu en revenait, préférant se faire mâcher par la métropole que de reconnaître avoir échoué.
Heureusement pour lui, il avait pu choisir l’endroit de la rencontre et avait ainsi pu sélectionner le lieu idéal qui lui permettait de surveiller toutes les issues, qui soit en-dehors de ses zones de circulation et dont le prix était correct et les choix variés.
C’est quand on ne pouvait plus contrôler qu’une situation vous échappait.
Il fut bien évidemment le premier arrivé et scruta quiconque passait la porte. Il avait refusé de partager sa photo, et il en était de même pour son mystérieux rendez-vous. Ils s’étaient donc mis d’accord sur un signal commun : un roman.
Du coup, il serait plus logique qu’il se contente de lever les yeux uniquement si on venait à s’approcher de sa table en affichant la même chose, mais non. Appelez ça déformation professionnelle, mais tout individu ouvrant la porte vitrée était passé au crible.
Alors, quand cet hylien roux croisa son regard et marcha en sa direction, il avait déjà tiré ses propres conclusions, comme les points faibles physiques et la meilleure manière de l’étourdir puis de le tuer.
— Bonjour, vous devez être Link ? Je suis Jehd.
Il se releva afin qu’ils puissent se serrer la main et, une fois de plus, découvrit être plus petit que lui. Le monde était définitivement trop grand.
— Que faîtes-vous dans la vie ?
— On me paye pour tuer des gens.
— Oh, moi aussi ! Je comprends mieux pourquoi nos profils ont été sélectionné !
Le sourire ravi qu’il obtint le désarçonna par sa spontanéité.
Mais il n’était pas au bout de sa surprise lorsque les yeux de ce « Jehd » tombèrent sur le livre qu’il avait attrapé au hasard, dans ses affaires, puis qu’il piqua un fard.
— Oh, vous aimez ce genre de romans ?
— Oui, c’est l’un des rares à rester crédible sans partir dans des théories fumeuses ou des intrigues alambiquées. C’est reposant, en comparaison, tout en remplissant son rôle.
— Euh, c’est assez embarrassant, mais merci du compliment ! Bien qu’on ne me l’avait jamais exposé ainsi, c’est agréable de savoir que je parviens encore à sortir mon épingle du jeu ! rit-il.
Un peu perdu, Link fronça les sourcils avant de regarder à son tour le thriller qu’il avait apporté avec lui.
« Ne me berce pas trop fort » de Jehd Butler.
Oh ?
