Link ronchonnait alors qu’elle forçait la tunique autour d’elle.
Déjà, trouver des vêtements dans des bâtiments en ruine et déserts, c’était étrange, elle était parfaitement d’accord à ce sujet. Mais ils étaient un cadeau et on l’avait mieux éduqué que de refuser un cadeau, encore plus si celui-ci présentait les caractéristiques promises.
Quand elle parvint enfin à abaisser le vêtement et dérouler l’ourlet le plus possible, elle se sentait ridicule. Mais il y avait pire que d’avoir l’air ridicule.
Elle était coincée, non ?
Link agita péniblement les bras, tentant de forcer l’habit à se mettre en place, de créer un peu de mou, bref, de ne pas avoir l’air d’un enfant coincé dans ses langes !
C’était un peu comme lorsque Firone lui avait confié la tenue du Héros. Elle avait accepté le présent, autant parce qu’elle était un peu étourdie que parce qu’elle avait beaucoup trop peur de la réaction de l’Esprit de la Lumière si elle avait le malheur de lui demander une taille plus grande.
Alors, oui, elle savait que tous les héros émaillant l’Histoire avaient, justement, été des héros et non des héroïnes, mais mince à la fin, ce n’était pas elle qui avait supplié les déesses pour avoir cette charge ! Elle était très contente de sa vie tranquille au village de Toal, à traire les chèvres et à faire du fromage. La vie était peut-être monotone, certes, mais jamais elle n’avait soupiré après une vie plus trépidante, merci !
À la limite, elle espérait juste avoir la possibilité de voyager un peu lorsque l’envie de se marier lui viendrait, afin de ne pas avoir à se lier avec un des villageois avec lequel elle aura vécu toute sa petite vie du moment, mais ce n’était qu’une pensée fugace.
Limitée dans ses mouvements et le souffle coupé, Link attrapa l’extrémité de la tunique, manquant de se couper sur ses écailles, et tira le plus fort possible dessus, l’abaissant plus encore, obtenant une très légère amélioration. Elle pouvait baisser les bras, maintenant, youhou !
Le reste de la tenue était assez facile à enfiler, donc ce n’était pas la même lutte, et elle plaça le casque sur sa tête, dodelinant sous son poids et le déséquilibre causé par l’étrange appendice se trouvant à l’arrière.
Elle avait l’air ridicule. Un Goron dans un short de Kokiri. Mais si ça lui permettait de nager et de respirer sous l’eau, c’était sans doute un sacrifice au confort et au bon goût qu’elle pouvait faire.
Bon, était-elle au moins capable de se battre, engoncée comme elle l’était dans cette tenue ?
Lorsque Link rejoignit la Citadelle, elle paraissait battue.
Elle était plus couverte de terre que si elle s’était roulée sur le sol, ses cheveux en bataille regorgeaient de brindilles et de feuilles, les faisant passer pour un genre de buisson, sa tunique verte était déchirée à des endroits les plus invraisemblables et tout son corps lui faisait mal.
Autant dire qu’elle n’y réfléchit pas à deux fois et alla droit à la taverne de Telma afin de s’y faire plaindre et bichonner.
En effet, celle-ci l’avait comme adoptée lors de leur première rencontre (enfin, sous sa forme hylienne, il ne valait mieux pas repenser à celle sous forme lupine) et même Iria, son ami d’enfance et actuellement amnésique, n’avait pas droit à un tel traitement.
Cette préférence arrangeait un peu l’héroïne qui puisait de l’affection là où elle le pouvait, depuis qu’elle avait été jeté sur le chemin du destin. Et ne parlons pas de l’horrible compagnie de ce foutu diablotin.
Enfoncée jusqu’au cou dans l’eau chaude de la baignoire, Link entrouvrit un œil pour fixer son ombre. Celle-ci eut à peine le temps de frémir que, déjà, la jeune hylienne lui avait balancé le pain de savon de toutes ses forces, recevant une plainte de douleur avant que ledit diablotin ne s’en extirpe, pleurnichant de douleur, des larmes de crocodiles glissant sur ses joues qui pâlissaient au fur et à mesure qu’il reprenait pied dans ce pan de la réalité.
— J’ai déjà dit quoi, sur le respect de mon intimité ? grinça-t-elle.
— T’es un monstre ! On ne frappe les enfants, renifla-t-il.
— Comme si ça allait m’arrêter. Rends-moi le savon et décampe, Mido.
Comprenant que sa comédie ne servait à rien, il sécha ses larmes et croisa les bras, ronchonnant, alors que l’étrange extrémité de son crâne se rassemblait en un genre de main orange, ramassait la barre et la lui rendait.
— Décampe, maintenant, si tu veux pas que je te botte les fesses.
Se drapant dans sa dignité outragée, il reprit sa forme d’ombre et sembla passer sous la porte, si Link ne se trompait pas.
— Enfin seule, soupira-t-elle.
Se redressant, elle enlaça ses genoux, posant sa tête dessus, pensive. Elle était épuisée, et devait en plus surveiller ses arrières jusque-là, c’était trop pour elle… Si seulement elle pouvait appuyer sur un bouton, mettre tout en pause, et pouvoir simplement souffler, redevenir une simple bergère à Toal, dont la plus grosse inquiétude était s’il allait faire suffisamment beau pour que le linge sèche…
Quand elle quitta la salle de bain de Telma, ce fut avec les épaules plus détendues qu’en y entrant. La parenthèse lui avait fait du bien, et pas uniquement en retirant toute la crasse qu’elle avait accumulé depuis son dernier bain.
Elle se laissa tomber sur un tas de coussins fait main qu’elle avait revendiqué comme sien à la seconde où ses yeux étaient tombés dessus. Ils avaient quelque chose de familier, quelque chose de familial, un truc qu’elle ne pouvait expliquer mais dont elle raffolait.
— Tu te balades encore les cheveux mouillés, commenta Iria en la dépassant. Tu vas prendre froid.
— Hé ho, j’ai survécu aux Pics Blancs, c’est pas dans le salon de Telma que je vais chopper un rhume !
Elle utilisa sa serviette comme d’un fouet, atteignant la jambe droite de son ami qui lui balança un coussin à portée de main, en représailles.
— Mais t’es folle !
— Ouh là là, tu as découvert mon secret, qu’allons-nous devenir ?!
À court de patience, Iria préféra quitter la pièce, levant les yeux au ciel face à ses singeries.
De nouveau seule, Link épongea l’eau de sa chevelure, l’humeur triste. Elle avait toujours cru que ses bêtises faisaient rire son ami, mais il semblerait que tout ce temps il avait fait semblant, pour une raison qu’elle ignorait. Maintenant qu’il ne se souvenait pas de leur passé commun, il n’avait pas à s’embarrasser de faux-semblants.
Au moins lui restait-il Épona… Sa jument ne lui avait jamais fait défaut, d’aussi loin qu’elles se connaissaient, elle restait un roc solide contre lequel s’appuyer quand les événements actuels la dépassaient et lui donnaient l’impression qu’elle était petite, si petite, un grain de sable sur la plage de l’univers…
— Toc toc ? Y’a quelqu’un ?
La soudaineté de la voix fit sursauter Link, avant que l’enthousiasme ne la requinque, reconnaissant à qui elle appartenait.
— Dans le salon !
Le trajet entre la porte et la pièce où elle se tenait n’était pas bien long et rapidement la silhouette de son amie s’y découpa et elle se jeta dans ses bras, piaillant de plaisir.
— Jehd ! J’ai l’impression que c’était il y a un siècle depuis la dernière fois !
— Seulement deux semaines, petite lady, je te le promets. Telma m’a dit que tu étais rentrée, alors je suis passée te voir.
Relâchant à peine son étreinte autour d’elle, Link les conduisit sur son tas de coussins.
Jehd était d’ailleurs la seule à avoir le droit de s’y installer, en sa présence. Quand elle n’était pas là, Telma pouvait bien faire ce qu’elle voulait, elle était chez elle après tout !
Toutes les deux installées plus ou moins confortablement, Link entreprit de raconter les derniers événements à son amis, pendant que celle-ci entreprit de sécher correctement ses cheveux sans qu’elle ne le lui demande.
La première fois qu’elle avait rencontré les membres de la Résistance – enfin, elle connaissait bien sûr son père adoptif, elle n’était pas complètement demeurée, merci – elle s’était assez vite liée d’amitié avec Jehd. Ce n’était pas qu’Ash n’avait pas l’air aimable, mais elle avait un côté brutal qui semblait promettre de nombreuses confrontations avant d’enfin découvrir sa vraie personnalité, et Link était déjà bien assez épuisée comme ça, merci.
Quand à Lafrel, il la rendait mal à l’aise sans qu’elle ne parvienne à comprendre pourquoi.
Elle avait été très surprise d’apprendre que Jehd vivait seule dans son propre appartement, et l’avait un peu enviée, elle qui vivait toujours sous le toit de Moï et Ute, en tant que jeune fille non mariée, au contraire de Fahd et Iria, le premier ayant sa bergerie et le second vivant dans un espèce de tronc réhabilité en habitation, vers l’extérieur du village.
Mais Link l’avait aussi croisé à l’extérieur de la Citadelle, sur la route de ses propres épreuves et elle lui avait donné des coups de mains dont l’érudite ignorait l’ampleur. Elle aurait bien voulu entrer plus dans les détails lorsqu’elle l’avait remercié à ce sujet, mais se doutait que les questions deviendraient très vites ingérables et qu’il valait mieux la laisser dans l’ignorance.
Pour le moment.
Et c’était pour cette raison qu’elle oblitéra en toute connaissance de cause sa rencontre avec Baba et son fils, ainsi que leurs fréquentes retrouvailles. Le souci, c’était qu’elle était une horrible menteuse et eut bien du mal à trouver des parades expliquant ses résultats sans vendre sa relation avec deux représentants d’un peuple pour lequel Jehd tuerait père et mère pour seulement une seconde en leur présence.
— Et bien, c’était de sacrées semaines que voilà ! commenta-t-elle à la fin.
— Plutôt, oui, je suis épuisée… J’ai l’impression de n’être capable de vraiment dormir qu’ici.
Pour appuyer ses propos, elle ferma les yeux, s’appuyant contre son amie, comme si elle allait s’endormir sur place, ronflant bruyamment.
— Arrête, tu me chatouilles, rit Jehd, essayant de couvrir son cou d’une main pour éviter son souffle.
Mais l’héroïne savait reconnaître un défi quand elle en voyait un et il ne lui fallut pas plus pour se redresser d’un coup, toute fatigue oubliée, pour se jeter sur elle et commencer à la chatouiller vraiment, glissant ses doigts un peu n’importe où elle le pouvait. Il ne fallut guère longtemps à Jehd pour se tortiller sur l’épais tapis, pleurant de rire, alors qu’elle tentait de se défendre.
Quand l’épuisement revint finalement, Link s’arrêta, à bout de souffle, au plaisir de sa pauvre « victime ».
Penchée au-dessus d’elle, l’encadrant de ses bras, elle la contempla, ses cheveux glissant en un long rideau soyeux qui semblait les cacher du regard de quiconque.
À peine mieux qu’elle, Jehd resta allongée au sol, la poitrine bougeant sous son souffle haché, les joues roses et les lunettes de travers, ses propres mèches rousses étalées sur le tapis, lui rendant son regard.
Le temps paraissait suspendu, et jamais Link n’eut autant l’impression d’être face à la plus grande décision de sa vie. Jamais elle n’eut autant besoin de mobiliser tout le courage dont elle était capable, qu’en cet instant présent.
Link s’abaissa, Jehd se releva, peu importe, mais leurs lèvres se rencontrèrent, pour ne plus se lâcher, avant de très, très, nombreuses années.
