Year of the OTP - 2023

Year of the OTP – 2023 – UA Café 39/69

La Citadelle d’Hyrule, en sa qualité de capitale du royaume, regorgeait de nombreux commerces de toutes sortes. Il n’était donc pas surprenant d’en trouver pléthores de chaque. Et ainsi assez de cafés et salons de thé pour goûter à tous les grains et feuilles existant dans ce royaume et dans ceux voisins ou au-delà de la mer.

Et pourtant, Jehd n’avait jamais vraiment exploré.

Il était né à la capitale et y avait vécu toute sa vie, mais son existence se cantonnait aux limites de son quartier. Le plus loin où il était allé, c’était l’Académie royale, et il se contentait de faire le chemin sans s’arrêter en cours de route.

Mais voilà, le troquet où il avait ses habitudes était tenu par un hylien âgé, suffisamment vieux pour avoir connu son père au berceau, et personne n’avait l’air intéressé de prendre la relève après son annonce de partir en retraite.

L’idée lui avait traversé l’esprit, un court instant, mais non seulement il n’avait pas les finances pour racheter le fond de commerce, mais en plus ses qualités de barista auraient suffi pour intoxiquer la moitié du pays.

Alors, la mort dans l’âme, il avait dû faire ses adieux à ce qui avait été tout un pan de sa vie et se contenter de ses tasses de thé dans son petit appartement ou dans son bureau, à l’Académie, mais elles n’avaient pas la même saveur, sans la discussion intime avec le propriétaire qui le connaissait depuis toujours.

En désespoir de cause, il avait dû s’y résoudre : il devait essayer l’un des multiples café de la ville, en espérant que ça ne lui prenne pas toute sa vie pour dénicher son but.

Il tenta d’obtenir des recommandations de ses collègues, de ses voisins, mais il dut se résoudre à l’épouvantable réalité : ses besoins étaient à contresens total de ceux de ses contemporains.

Après avoir visité les premières enseignes, il dut se faire une raison et, plutôt que de se rendre aux adresses indiquées, il les rayait, au contraire, sachant d’avance qu’ils n’étaient pas pour lui.

Mais, un soir où il finit par être fatigué de tout ça, il décida d’aller là où ses pieds le mènerait, et peu importe où ça pouvait être.

Et ce fut ainsi que Jehd entra pour la première fois dans « Délices de Toal », dont la vitrine était décorée de ce qu’il espérait être un faux potiron et de feuilles poussiéreuses.

La salle était sombre et ne présentait qu’une poignée de tables disponibles, pour la plupart vides, et trois employés derrière le comptoir paraissant en plein échange animé.

En temps normal, il aurait tourné les talons, mal à l’aise à l’idée de les interrompre ou de rester debout, à attendre de pouvoir attirer leur attention, mais il semblerait que la raison de leur dispute ait été suffisamment discutée pour qu’ils y mettent fin.

— Non, non et non, Link ! Peu importe combien de fois tu le demanderas, nous ne nous renommerons pas « les pis de Latouane » ou peu importe quel autre nom pourri pourrait bien traverser la motte de beurre qui te sert de cervelle ! Maintenant, va servir avant que je ne décide de te virer une bonne fois pour toute !

Et sur un dernier coup de serviette asséné sur son arrière-train, la femme qui avait fait taire leur échange, renvoyant ledit Link derrière la caisse, ce qui lui permit de saluer gaiement leur nouveau client.

Clairement, il n’y avait rien de mal intentionné entre eux mais Jehd resta mal à l’aise alors qu’il bafouillait sa commande. Heureusement, l’employé l’aida à se retrouver au travers de la carte et il la lui apporta à la table qu’il avait choisi, sans perdre son sourire un instant.

L’espace de quelques battements de cœur, Jehd voulut croire que ce sourire était sincère, mais il savait aussi que c’était un bouclier nécessaire dans le service à la clientèle. Alors il se contenta d’une pâle imitation avant d’enrouler ses longs doigts autour de la tasse délicieusement chaude.

S’il revint les jours suivants, ce n’était pas pour l’ambiance qui, sans être lugubre, était loin d’être aussi chaleureuse que la plupart des autres cafés, ni pour la décoration qui était franchement réduite.

En fait, il ne savait pas trop ce qu’il faisait là. Ni pourquoi il revenait.

La carte était réduite, mettant surtout en avant des produits provenant de la région de Latouane et plus particulièrement de son unique village, Toal, d’où le nom. Parmi les employés, la plupart en était originaire, bien qu’il y en avait quelques-uns issus de la Citadelle ou ses environs.

À la base, c’était simplement une boutique écoulant les stocks de l’année, puis ils avaient élargis les murs pour offrir un coin dégustation après que la clientèle ait demandé, mais finalement ça n’avait pas eu l’effet escompté.

Ils étaient tout de même rentable, de ce que lui avait succinctement expliqué Iria, l’actuelle gérante, mais loin d’avoir pignon sur roue comme certaines chaînes qui commençaient à s’implanter (n’allez jamais au Café Goron, vous perdrez votre langue, votre palais… tout, en fait). Bien sûr, ils n’avaient pas l’ambition de recevoir le tout-Hyrule, ils n’en auraient ni la place, ni les provisions pour. Mais quelques clients en plus ne serait pas de refus, ils restaient un commerce, à la base.

La plupart du temps, Jehd était servi par Link. Ils échangeaient quelques platitudes mais rien d’extraordinaire.

Jehd s’asseyait à une table au hasard, sortait sa lecture du moment ou le dernier rapport sur lequel il s’arrachait les cheveux, et sirotait son thé jusqu’à la dernière goutte, déposait l’appoint et un pourboire, puis rejoignait son appartement vide jusqu’au lendemain.

Ça ne le réchauffait pas autant que la compagnie du vieil hylien mais ça lui donnait une impression de vie sociale, au moins, quand Link ou une de ses collègues lui demandait des nouvelles de sa santé ou sur sa journée.

Il était tellement triste…

Bien que ça devint le nouvel arrêt sur son trajet de l’Académie à chez lui, il ne se sentait pas plus relaxé qu’il avait pu l’être et ne chercha pas à visiter plus que ça le quartier. Ses jours de repos ne l’envoyèrent pas plus en passer le seuil.

Malgré tout, une petite routine se mit en place et le mélange de feuilles qu’ils proposaient, bien que simple, était frais et savoureux.

Petit à petit, Jehd rendait un sourire de plus en plus sincère à celui du serveur, bien qu’encore timide.

La fréquentation du lieu était des plus désertiques, bien qu’il y avait toujours des clients pour s’acheter une tranche de leur célèbre fromage ou un autre produit typique.

L’ambiance n’avait rien à voir avec celle qu’il avait toujours connu, et pourtant elle lui devint petit à petit familière, comme si ç’avait été la seule qui lui convenait.

Était-ce ça, au fond, être adulte ? Les goûts changeant, mais les besoins aussi ?

Il en était à ce genre de pensées hautement philosophiques, alors que Link vint l’aborder, tout sourire.

— Désolé, c’est pas pour te mettre à la porte, mais on doit exceptionnellement fermer plus tôt aujourd’hui.

— Pas de souci, j’avais fini. Il y a un problème ?

Jehd rassembla ses affaires et se leva alors que le serveur débarrassait la table, passant l’espèce de chiffon humide sur le plateau. Un rapide coup d’œil dans la pièce le renseigna sur le fait qu’il ne semblait plus y avoir qu’eux deux. Après, le reste des employés devait être dans l’arrière-salle ou autre.

— Rien de grave, c’est juste qu’avec la fin de l’année, certains vont rentrer à Toal pour l’occasion dont on doit réaliser le Grand Inventaire de l’Année, rit-il.

C’était étrange, mais il était capable d’entendre les majuscules dans sa déclaration…

Enroulant son écharpe autour de son cou, il dut reposer sa lecture sur une table voisine. Il allait devoir aussi pêcher ses gants du fond de ses poches s’il ne voulait pas les enfiler sur des mains engourdies par le froid.

— « La vérité sur les Célestiens » ? lit Link à voix haute. J’en ai beaucoup entendu parler, il est bien ?

Un peu surpris par l’impolitesse de l’employé, Jehd le fixa sans dire mot quelques instants, avant de ramasser son ouvrage et de pratiquement le coller contre son torse, comme s’il avait l’intention de le lui arracher.

— C’est… correct. Pour quiconque croit encore aux contes de fée, ricana-t-il lugubrement en réponse.

Il détourna le visage, l’air amer, fouillant ses poches.

Mais à défaut de gants, c’est le fameux linge humide qu’il se prit au travers du visage qu’il trouva.

Surpris, et les lunettes de travers, il fixa son pseudo agresseur comme s’il s’était soudainement transformé en un énorme loup grondant.

— Je vous défends de faire ce genre de commentaire ! s’exclama-t-il, l’air furieux.

En cet instant, le gentil serveur hylien n’avait plus rien à voir avec son habituel comportement affable et souriant, ses traits s’étant durcis alors que ses yeux jetaient des éclairs et qu’il carrait les épaules, les poings sur les hanches.

— Je… je vous demande pardon ? balbutia-t-il avec peine.

— Je vous défends de critiquer ce livre ! Et plus encore son auteur ! Et de prétendre que les Célestiens sont des contes de fée !

Leurs éclats de voix – enfin, surtout les siens – avaient dû être plus prélevés que ce qu’ils pensaient car bien vite les employés restant déboulèrent dans la petite salle qui parut rétrécir d’autant plus sous cet afflux de monde.

— Link ? Qu’est-ce qui te prend ? l’interpella la gérante. Ça ne va pas, d’agresser les consommateurs ?!

— Mais, mais c’est lui…

À court de mots, il agita un bras en direction dudit client qui nageait dans la mélasse de l’incompréhension la plus totale.

À ses côtés, une autre serveuse s’empressait à ses côtés, remettant ses vêtements en place et lui offrant un petit tas de serviettes en papier, à son incompréhension. Puis, il dut se résigner à saisir : il saignait du nez.

Sauf qu’à ces mots, toute l’équipe se tourna vers lui, les sourcils froncés et silencieux.

Comprenant qu’on lui réclamait sa version des faits, il déglutit de travers, devant tousser légèrement avant d’enfin prendre la parole :

— Je ne sais pas ce que j’ai fait, glapit-il. Votre ami m’a demandé mon avis sur ce livre et il m’a attaqué ensuite !

Oubliant son nez, il agita les deux bras, l’un tenant une serviette tâchée et l’autre ledit bouquin.

Il recula bien vite quand Link esquissa un mouvement en avant, comme s’il allait se jeter sur lui, aussitôt arrêté par la gérante qui se plaça devant lui, le fusillant du regard.

— Ce livre ? demanda la serveuse qui était à ses côtés. Il a quoi de particulier ?

Diligemment, il lui montra la couverture sur laquelle s’affichait fièrement le titre en grandes lettres.

— « La vérité sur les Célestiens » ? lut-elle à voix haute.

Et, comme à chaque fois que quelqu’un le faisait, un reniflement de dédain ponctua sa prise de parole, alors qu’elle se redressait puis s’éloignait.

— JE T’INTERDIS DE…

Le rugissement qui s’échappa du jeune hylien était encore plus spectaculaire que celui de tantôt, Jehd le fixant les yeux écarquillés et la jeune serveuse reculant par crainte.

— LINK ! Tu vas te reprendre tout de suite, si tu ne veux pas que je te colle la tête sous le robinet !

On ne disait pas comme ça, au premier abord, mais Iria savait se faire respecter malgré leur différence de corpulence.

— Excusez-moi, les interpela Jehd.

Il ne savait pas trop pourquoi il faisait ça, il ferait bien mieux de partir, rentrer chez lui soigner son nez, ou au moins laver le sang tombé sur ses vêtements avant qu’il ne s’y incruste, mais non, il s’était légèrement rapproché, presque à porté de bras de l’enragé qui lui décocha une œillade peu amène.

— Je ne voudrais pas vous manquer de respect, mais… je me trompe ou tout le problème vient de ce livre ?

Il se trompait sans doute, personne ne menaçait personne pour un ouvrage, aussi bon ou mauvais soit-il ! Ce serait ridicule… Et plus encore pour celui-ci…

— Je suis vraiment navrée monsieur, mon ami est généralement quelqu’un de très gentil et de bonne composition mais… euh, disons qu’il y a des boutons qu’il ne faut pas presser. Vous n’avez rien à payer et nous comprendrions parfaitement si vous ne revenez plus ! Dans le cas contraire, la maison serait heureuse de vous offrir une ristourne…

Mais il n’écoutait pas vraiment son discours, attendant finalement la réponse de Link.

— Je ne m’excuserai pas, prévint ce dernier.

— C’est une explication que j’attends.

— Y’a rien à expliquer. Vous n’avez pas à manquer de respect à ce livre ni à son auteur.

— Croyez-moi, il en a vu d’autres, soupira Jehd. Et je croyais que vous ne l’avez pas lu ?

Son regard noir aurait pu tuer quelqu’un. Mais l’érudit y était immunisé après avoir eu à négocier des crédits et autres budgets auprès du directeur de l’Académie, depuis des années.

— Ce n’est pas parce que je n’ai pas encore pu lire celui-là que je n’ai pas lu les autres ! Les avez-vous lu, au moins, avant de critiquer ?

Un ricanement las s’échappa de Jehd avant qu’il ne froisse ses cheveux de la main tenant la serviette, avant d’afficher un sourire amer.

— Si je les ai lu ? Bien plus que vous ne pourrez les lire. J’ai lu sa thèse. J’ai lu tous ses brouillons, les premiers jets, les deuxièmes, les corrections, les contrats abusifs des éditeurs contre lesquels il a dû se battre pour se faire une place. J’ai lu plus de ses écrits que ceux de quiconque…

Reposant le livre incriminé sur une table vide, il fouilla dans sa poche intérieure, en extirpant son portefeuille dont il sortit une carte de visite qu’il plaça sur la couverture cartonnée.

— Si vous aimez tant que ça ces contes, alors je vous le laisse. Contactez-moi après pour qu’on échange, on verra si vous serez toujours du même avis.

Les employés étaient figés, comme pétrifiés, alors qu’il leur passait devant, quittant le café pour le froid hantant les rues de la capitale.


Finalement, Jehd revint la semaine suivante, plus par dépit que par envie. Certes, des réductions lui avaient été promises, mais il doutait les obtenir, et ce n’était pas pour ça. Il n’avait pas l’énergie pour repartir à la recherche d’un meilleur salon de thé ou de café buvable.

Carrant les épaules avant de passer la porte, il s’attendit à une invitation à repartir mais n’eut finalement qu’une salutation, de la part d’une employée qu’il n’avait encore jamais vu.

Il alla s’installer à sa table habituelle après avoir donné sa commande, nerveux.

Et il avait bien raison, quand Link déboula avec la discrétion d’un âne ivre, se plantant face à lui, les mains abattues contre la surface de la table suffisamment violemment pour faire sursauter tout le monde. Jehd crut aussi que son cœur allait surgir hors de sa cage thoracique.

— Vous !

— Moi ? couina-t-il d’une voix étranglée.

Mais il n’eut pas de réponse, Link s’approchant vivement de lui pour l’attraper par les épaules et le lever de force, l’enlaçant de ses bras musclés pour le tenir fermement contre son torse.

Était-ce une menace ? Avait-il l’intention de le serrer jusqu’à la mort ? D’éjecter ses yeux de ses orbites ? De broyer ses os à la seule force de ses muscles ?

Jehd était une pierre, osant à peine respirer (en avait-il seulement l’espace pour ?), cherchant de l’aide auprès de quiconque pouvant croiser son regard, mais c’était peine perdue, chacun l’évitant avec célérité digne d’éloge, dans n’importe quelle autre situation.

— LINK ! Arrête de vouloir tuer les clients ! s’exclama Iria de l’autre côté du comptoir.

— Oh, c’est vous ? Décidément, vous n’avez pas de bol, mon pauvre… commenta la serveuse qui l’avait accueillie plus tôt.

Parfait, elle savait maintenant qui il était.

— Maaaaais, pleurnicha l’agresseur.

— Il devient violet Link. Lâche le monsieur. Maintenant.

Avec reluctance, le serveur finit par obéir et recula, affichant l’air d’un enfant qu’on gourmandait.

— Vous souhaitez donc ma mort ? finit par articuler Jehd.

Il tirait sur son col, tentant d’obtenir de l’air, s’appuyant sur sa table alors que ses genoux flageolaient.

— Votre mort ? Ô grand jamais !

Quand il osa lever les yeux vers lui, il se sentit faiblir alors qu’il avait l’impression que toutes les étoiles de la voûte céleste s’y trouvait.

Personne. Personne ne l’avait jamais regardé ainsi. C’était effrayant. Et très gratifiant.

Jehd ignorait ce qui se passait actuellement, si c’était une vilaine farce qu’on lui jouait ou même un complot de la part de son vil éditeur, mais il décida qu’il appréciait plutôt, alors que Link attrapait de nouveau ses mains, les tenant avec respect.

Il pourrait même s’y habituer.

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