— C’était juste une appendicite, grogna Link.
— Et c’est juste une canne. Ta canne, d’ailleurs, imbécile d’âne bâté.
Le concerné se contenta de grogner mais il en fallait plus pour faire plier Lavio, continuant de la lui forcer dans la main.
Ils avaient quitté l’hôpital le lendemain, une fois les derniers contrôles passés. Comme l’avait dit l’ancien militaire, ce n’était qu’une appendicite, mais son dossier médical était loin d’être lisse et le nombre de complications possible était élevé. Par excès de prudence, ils avaient préféré le garder au moins une nuit de plus en observation.
Une semaine plus tard, Link n’avait toujours retrouvé ni le sourire ni la bonne humeur, râlant jusqu’à plus soif.
Marine et Lavio étaient loin d’être stupides, ils le connaissaient depuis un moment, maintenant, leur crétin rien qu’à eux, et avaient compris que la raison réelle derrière cette façade était autant les mauvais souvenirs que le monde médical lui rappelait automatiquement que la réaction de Ralph après l’opération.
Aucun d’eux trois ne l’avait revu depuis ce moment, ni contacté. Ils avaient tous conscients – bien qu’à différents niveaux – que le jeune adulte avait reçu beaucoup d’informations ce jour-là et qu’il avait sûrement besoin de temps pour digérer tout cela et, sans doute, de décider quoi faire ensuite.
Évidemment, c’était loin de rendre leur vétéran moins irascible, mais personne, lui encore moins, n’avait l’intention de brusquer le roux.
À la place, Link tempêtait, râlait et se plaignait.
Bien sûr, ce n’était pas du matin au soir non plus, et c’était aussi loin d’être infondé, mais ça restait un bruit de fond. Au moins, ça leur permettait de savoir où se trouvait leur entêté chéri.
Actuellement, celui-ci était à moitié affalé sur Lavio, comme drapé autour de lui, alors que celui-ci tentait de glisser sa bonne vieille canne dans la main, luttant contre chaque doigt pour les décrocher et les refermer sur la poignée abimée.
— Alleeez !
— Noooon !
Mais peine perdue, Lavio était plus fourbe et retors que lui et Link dut poursuivre avec la canne accrochée à la main.
— J’te déteste.
— Mais oui, mais oui, balaya-t-il de la main. J’allais rendre visite à Pompon et Fluffle, tu m’accompagnes ?
— Pour la centième fois, nos lapins ne s’appellent pas Pompon et Fluffle ! C’est Sage et Ernak ! corrigea Link avec véhémence.
— Pompon et Fluffle, donc, qui vont se faire un petit plaisir d’aller s’égarer dans les marguerites… poursuivit-il comme s’il n’avait pas été interrompu.
— Tondu la semaine dernière, y’en a plus, objecta le convalescent.
— Grignoter des pommes…
— Ramassées et trop tôt dans la saison.
— Te grignoter les pieds jusqu’à la mort, menaça-t-il faussement, les mains sur les hanches.
— Ça, c’est possible, par contre.
Ils échangèrent un sourire amusé puis reprirent leur chemin, bras dessous, bras dessus, au rythme de la canne.
Comme l’avait expliqué Marine et Lavio à Ralph, lors de leur visite, l’ancienne ferme avait encore quelques bêtes. Le verger était accessible aux cocottes et les ruches se trouvaient au fond, permettant d’éviter aux vaches une rencontre malheureuse.
En général, la paire de lapins se mêlait aux volatiles ou profitait du soleil non loin de leurs abreuvoirs, se faufilant parfois dans le potager pour grignoter les légumes quand leurs gardiens ne les surveillaient pas d’assez près.
De vrais sales gosses.
— Pompon ! Fluffle ! les appela Lavio.
Grommelant, Link lui donna un léger coup de canne à l’arrière des mollets, n’aimant définitivement pas les surnoms pourris que son petit ami s’entêtait à leur donner.
Les lapins gambadèrent jusqu’à eux, curieux de ce que ces deux bipèdes avaient pu leur apporter, mais s’en désintéressèrent bien vite quand ils comprirent qu’ils ne possédaient aucune nourriture.
— Boules de poils ingrates, les gronda-t-il faussement.
Il s’était avancé de quelques pas pour les accueillir et dut donc se retourner pour faire face à son compagnon et le prendre pour témoin.
— Je n’arrive pas à croire que nos enfants nous snobent ainsi ! Nous les avons aimé, nourri, logé…
— Lavio, ils ne sont pas nos enfants. Ce sont des lapins.
L’air horrifié, il se précipita auprès des deux animaux, agissant comme s’il tentait de leur boucher les oreilles, fixant Link avec une grimace bien trop dramatique pour être prise au sérieux.
— Comment oses-tu ! Fluffle et Pompon sont les enfants issus de notre amour !
— Ce sont des lapins.
— Tu es bien un butor ! Oh, mes pauvres petits, papa est là, il ne laissera pas cet affreux personnage vous faire du mal…
Link se passa une main sur le visage alors que Lavio parlait aux deux lapins avec une voix douce, comme s’ils étaient vraiment des enfants issus de l’un de leurs peuples.
Bien sûr, son partenaire était absolument adorable et jamais il ne lui viendrait à l’esprit de le lui reprocher, traitant chaque animal sur ses terres avec bien plus de délicatesse qu’avec les crétins peuplant la planète. Mais son obsession pour les lapins était parfois… difficile à juguler.
Ils les avaient trouvé à la SPA de la ville, un petit couple dans un état dramatique, craintif et malade. Lavio avait démarré les démarches pour les accueillir, sans même y réfléchir à deux fois, et ça avait été à lui, Link, de gérer l’aspect pratique comme le logement, la nourriture ou tout simplement un vétérinaire pouvant prodiguer les soins nécessaires, soit pour les guérir, soit pour alléger leurs douleurs.
Heureusement, ils avaient rapidement pris du poil de la bête et s’étaient tellement plu dans leur nouveau territoire qu’ils agissaient comme pratiquement tout le petit monde animal de l’ancienne ferme. Comme des foutus princes privilégiés qui décidaient quand ils pouvaient leur donner l’insigne honneur de les caresser.
Foutues bestioles trop adorables.
Son équilibre devenant légèrement instable, Link décida de s’asseoir à son tour dans l’herbe, allongeant la canne dans l’herbe. Ses articulations douloureuses lui firent lâcher un grognement et un soupir, juste assez pour alerter Lavio mais pas assez pour lui faire lâcher Sage, celui-ci très occupé à mâchonner la rondelle de banane donnée un peu plus tôt.
Par petits sauts prudents, Ernak vint le renifler, à la recherche de friandises, lui aussi.
Prévoyants – et totalement à la merci de leur affection – les deux amants avaient préparé le nécessaire et il ne fallut pas longtemps à Link pour s’emparer d’une tige de céleri qui fut accueilli par le grincement caractéristique de ses petites dents avant qu’elles ne s’enfoncent dans la plante.
Ils passèrent plusieurs minutes à gâter les deux lapins, partageant les légumes et les fruits sélectionnés spécialement pour eux avant de les quitter, reprenant leur tour, à pas lents.
C’était plus une excuse pour prendre l’air que pour vraiment vérifier les installations, ils le savaient tous les deux (même Marine le savait), mais aucun des deux ne prit la peine de le faire remarquer, allant saluer chaque vie animale qu’il croisait, rajustant l’eau et la nourriture si besoin.
— Dis, tu as déjà pensé à agrandir ?
Allongés sur la pente douce menant au verger, ils profitaient des rayons chauds du soleil, Link appuyant l’arrière de son crâne contre ses bras croisés, Lavio étalé en mode étoile de mer. C’était ce dernier qui avait posé la question, sans bouger d’un poil.
Link, lui, rouvrit les yeux pour le fixer le temps de sa réflexion, avant de plisser le nez et de clore à nouveau les paupières.
— Quand j’étais tout petit, sans doute. Mes grands-parents avaient dû réduire l’activité dû à leur âge, et le départ des chevaux et des cochons avait été un bouleversement. J’en avais fait des cauchemars pendant des nuits, persuadé que je serais le prochain.
La confession avait été énoncé sans émotion mais Lavio était loin d’être dupe, aussi il attrapa son coude à l’aveuglette, le serrant pour lui témoigner son soutien sans bouger d’un poil.
— Puis, ça a été la vente des terres, pour les même raisons, mais aussi pour payer les factures, les médicaments, mes études…
Son ton était toujours aussi plat, aussi vide. Link avait appris à réduire à néant ses émotions pour être plus efficace et réagir rapidement, tel un robot.
Au contact de Marine, puis de Lavio, mais surtout suite à son retour à la vie civile, il avait lentement réalisé le chemin inverse, accueillant chacune d’elle avec curiosité et crainte, tel un enfant en bas-âge.
C’était douloureux de voir ce trentenaire si fragile face à des choses aussi évidentes et élémentaires.
— Et maintenant ? le relança-t-il.
— Non. Peut-être un nouveau terrain pour permettre à Adélaïde et Aglaé d’avoir plus d’espace, mais rien de sûr. De toute façon, les promoteurs se sont jetés dessus il y a bien longtemps, les prix doivent être astronomiques.
— Pas si sûr, on reste loin de la ville et son centre, malgré le voisinage il y a toujours un côté « campagne » qui fait fuir les citadins les plus endurcis. Et il est interdit de construire sur des terrains agricoles, en principe.
— Comme si ç’avait suffi à faire peur à ces connards…
Disparu le ton vide pour une étincelle de rage mordante alors que Link se remémorait les courtiers se succédant, à l’époque, pour pousser ses grands-parents – sa seule famille, avec sa sœur – à brader l’héritage familial, qu’ils parvenaient à revendre pour le double du prix, ou plus encore, parvenant par un tour de passe-passe à en modifier la dénomination.
Identifiant la colère commençant doucement à bouillir à ces souvenirs, Lavio décida qu’il était temps de rentrer. Il se releva doucement, époussetant sa tenue au passage, imité par Link. Celui-ci allait se pencher de nouveau pour récupérer sa canne, mais il avait été trop rapide et le vertige ne prit pas le temps de s’annoncer, le brimbalant de la tête aux pieds avec une telle force qu’il ne parvint pas à assurer son assiette à temps, l’envoyant rouler au bas de la pente.
Tout avait été si rapide que Lavio ne put lui venir en aide et se contenta d’observer sa chute avant de seulement comprendre ce qu’il se passait et de lui venir en aide, se précipitant à ses côtés.
— Link ! Qu’est-ce qu’il vient de se passer ? As-tu besoin de soin ?
Paniqué, il finit par trébucher à son tour et rouler dans l’herbe, manquant de peu de lui tomber dessus.
Endolori et la vision un peu floue, le lolien prit tout juste le temps de vérifier qu’il allait bien, avant de marcher à quatre pattes auprès de son compagnon, tentant de vérifier son état.
— Link ? Link ? Réponds-moi !
— Secoue-moi encore une fois et je te dégueule dessus… gronda le concerné.
Sagement, Lavio se recula pendant que Link se redressait péniblement, hoquetant à plusieurs reprises avant de réussir à se stabiliser, la tête baissée alors qu’il appuyait la paume de ses mains contre ses yeux comme s’il voulait les enfoncer dans son cerveau. Ce n’était pas la meilleure méthode pour soulager la nausée mais face à la douleur irradiant dans son crâne, ça lui en donnait l’illusion.
— Que s’est-il passé ? C’est ton genou ?
— Non, c’est pas mon connard de genou, c’est moi, qui me suis levé trop vite comme un crétin pour finir par me viander comme un abruti et maintenant j’ai la gerbe et un mal de crâne comme si j’avais utilisé ma putain de tête pour emboutir une foutue porte.
— Bon, au moins, tu es capable de te souvenir de ce qui s’est passé et de parler, énuméra Lavio, levant deux doigts avant d’agiter son autre main devant ses yeux. Combien j’ai de doigts ?
— Zéro si tu continues.
Loin de s’en offusquer, Lavio le fixa, l’air suffisamment sérieux pour obtenir une réponse du bout des lèvres, le satisfaisant.
Aussitôt, il se releva sur les genoux et entreprit d’aller dans son dos, écartant les mèches blondes et roses.
— Je peux savoir ce que tu fous ?
— Je vérifie ta couleur, voyons ! répliqua-t-il, sarcastique. Mais non, je m’assure que tu n’ais pas été blessé. Mais tu peux aussi refaire ta couleur, ça lui fera du bien. Allez, debout !
Ils prirent mutuellement appui l’un sur l’autre, en plus de la canne, époussetant leurs tenues, puis rentrèrent d’un pas lent.
— C’est toi qui l’annonces à Marine, chantonna Lavio.
— Des clous ! C’est ton tour !
— Tut tut ! C’était moi la semaine dernière, c’est ton tour !
Finalement, ce n’était plus à pas lents mais en courant qu’ils rentrèrent dans l’ancien bâtiment, Link poursuivant Lavio en agitant la canne en le menaçant, pendant que son compagnon avait bien du mal à garder de la distance, plié de rire.
