Year of the OTP - 2023

Year of the OTP – 2023 – Enemies to Lovers 37/69

À chaque fois que Link entrait dans la taverne, un large sourire illuminait son visage alors qu’il saluait Telma qui le lui rendait bien, lui servant son sempiternel verre de lait. L’attrapant, il la remercia et rejoignit le groupe de résistants autour de leur table.

S’il fit un léger écart pour éviter Jehd, personne ne le releva.

Personne ne savait ce qu’il y avait entre eux, et ceux qui avaient tenté de les interroger n’en savaient pas plus. Soit ils éludaient la question, soit ils changeaient de sujet, plus ou moins habilement selon si c’était Link ou Jehd.

Mais dans les deux cas, ils faisaient comme si de rien n’était.

C’est vrai, ça, pourquoi y’aurait-il un problème ? Ils ne se connaissaient à peine, se croisaient encore moins, et les rares fois où ils se trouvaient dans la même pièce, ils échangeaient tout juste des politesses, et bien souvent entre leurs dents serrées.

Ash avait arqué un sourcil à plusieurs reprises, quand elle avait été témoin de ce comportement, autant par l’un que par l’autre. Dans les faits, elle ne comprenait pas cette hostilité. Pas qu’ils avaient tout pour être les meilleurs amis du monde, bien sûr ! Mais au moins suffisamment pour être cordiaux.

Mais non. C’était tout juste s’ils se regardaient, alors se parler…

Quand Jehd avait rencontré pour la première fois Link, il s’était aussitôt fait un avis. Il n’avait pas été bien difficile pour lui de reconnaître le fils merveilleux dont leur avait parlé à plusieurs reprises Moï. Ce n’était pas qu’il n’avait que lui à la bouche et ne pouvait s’empêcher de l’encenser, bien au contraire. C’était les autres membres, comme Lafrel, qui le questionnaient à son sujet. Et, entendre les prouesses d’un hylien légèrement plus jeune que lui mettait trop à mal sa propre fierté pour qu’il ne développe aucun ressentiment à son encontre.

Donc, quand il s’était présenté devant eux, souriant là où plus personne n’avait assez de joie pour l’imiter, gonflé d’espoir et de naïveté quand eux se noyaient dans l’affliction, vêtu de ce que ses yeux d’experts avaient reconnu comme la tenue du héros du temps, Jehd n’avait pu s’empêcher de vouloir érafler la peinture brillante dont il était revêtu. De le contempler tomber plus bas que terre. De l’observer perdre toute cette positivité dont il semblait rayonner et n’afficher plus que ce masque tourmenté que tout un chacun portait actuellement.

Le coup porté n’avait pas eu autant d’impact qu’il ne l’avait espéré. Tout juste avait-il obtenu un sourire gêné.

Mais il avait été le premier pas.

Ils étaient trop adultes pour se laisser à des mesquineries puériles mais ils avaient su faire preuve de trésors d’imaginations pour être juste ce qu’il fallait d’irritant sans pouvoir s’ouvrir à ce sujet à quiconque qui pourrait balayer ça d’un revers de main en se demandant pourquoi il était autant dérangé par des « broutilles ».

Après, Link n’était pas toujours à la Citadelle, et Jehd ne passait pas tout son temps à la taverne de Telma, leurs entrevues étaient réduites au strict minimum, mais c’était largement suffisant. Il n’était pas nécessaire d’être constamment sur le dos de l’autre pour entretenir le conflit larvé. Parfois, ils n’avaient même pas à se croiser, passant par l’intermédiaire de leurs connaissances communes, à leur insu.

Des informations erronées ou incomplètes, à l’intention du héros. Des figurines et autres artefacts anciens abimés ou méconnaissable pour l’historien.

C’était une petite guerre de nerfs durant laquelle Link s’amusa plus d’une fois à user de sa forme lupine pour jouer d’autres tours en toute impunité.

Parfois, Midona l’encourageait et ricanait et d’autres elle le sermonnait de gaspiller leur temps précieux pour des enfantillages pareil, lui tirant l’oreille alors qu’elle lui faisait la leçon.

Mais il en fallait plus pour les faire cesser leur manège ou tout simplement faire la paix. Même Moï exprimant sa déception envers eux ou Ash levant le ton ne les convainquit pas. Ils continuèrent leur manège ridicule, moins pour embêter l’autre et plus pour le simple amusement que ça leur conférait, maintenant.

Jusqu’au jour où, à court de solutions, Link dut se résoudre à demander de l’aide à Jehd, directement (Ash lui avait balancé tout un tas d’objets à la figure, sans même parler des insultes qu’elle lui avait fait pleuvoir dessus).

Clairement, l’un et l’autre auraient préféré se trouver à des lieues d’où ils se tenaient actuellement, mais Midona avait raison, ce n’était pas très héroïque de mettre le destin du royaume juste parce qu’on dépréciait quelqu’un qui, hélas, pouvait bien être le seul à pouvoir vous aider.

— Qu’y a-t-il ? lança l’érudit en le voyant arriver. Besoin d’aide pour de la lecture ?

Il était difficile de rater l’ouvrage que l’hylien tournait et retournait entre ses mains, mal à l’aise. Il finit par s’approcher de lui, le lui tendant, sans un mot et une grimace renfrognée sur le visage.

— Voyez-vous ça… Le grand héros d’Hyrule ne sait donc pas lire ? Qui aurait cru que Monsieur Parfait puisse manquer d’une notion aussi élémentaire.

Mais la suite des moqueries habituelles se coupa aussi sec alors que Jehd prenait pleinement conscience des glyphes sur la couverture.

La surprise manqua de lui couper toutes ses forces et donc de lâcher sa prise sur les deux livres les plus précieux de sa vie. Les notes de son père sur les Célestiens. Et le premier livre qu’il ait pu voir de sa vie, entière rédigé en glyphes Célestiens.

— C’est… c’est un vrai ?

Sa voix se brisa alors qu’il posait la question, mais il n’y prit pas garde, se cramponnant à l’ouvrage comme si Link avait l’intention de le lui arracher, ce qui ne lui serait jamais venu à l’idée.

— Sans doute ? C’est une vieille dame au village oublié qui me l’a donné. J’en sais pas plus.

Il haussa les épaules, écartant les bras pour exagérer son expression.

— Et, pour ta gouverne, je sais lire. Je ne suis peut-être pas aussi rapide que toi, mais j’ai du vocabulaire, râla-t-il. Et si tu ne veux pas t’en charger, je peux me débrouiller. Prêt à rester plongé dans le Crépuscule pour les années à venir ?

Il tentait de récupérer les Anciens Écrits mais il avait sous-estimé la force de Jehd qui n’avait pas l’intention de louper cette occasion.

— Ôte tes sales pattes de ce précieux héritage. Plus tôt je te le traduis, plus tôt tu pourras retourner faire ce que Hylia seule sait !

Décidant qu’il lui serait plus profitable d’obéir, Link obéit, l’observant s’asseoir à même le sol, ouvrant le carnet et le livre, passant de l’un à l’autre, écrivant de temps à autre.

Le temps paraissait tenir sa respiration alors que les deux idiots vaquaient à leurs occupations (Jehd traduisant, Link l’observant faire), jusqu’à l’exclamation finale.

Link avait décidé de cirer ses bottes, en attendant, quand Jehd sauta sur ses pieds et manqua presque de lui tomber sur les genoux, l’air d’un savant fou. Par réflexe, il le repoussa et le tint à bout de bras, ne lâchant pas son regard, prêt à répliquer au moindre mouvement suspect.

— J’AI RÉUSSI ! lui cria-t-il au visage. Mais il manque des pages ! Des phrases ! Des mots ! Où sont-ils ?! LINK ! Tu dois me le dire !

Mais Link n’était pas capable de prononcer le moindre mot, autant surpris d’être secoué ainsi, sans ménagement, mais plus encore par l’attitude de Jehd, à mille lieues de celle posée qu’il avait pu apercevoir jusque-là.

Et, alors qu’il continuait de l’invectiver, le héros ne l’écoutait plus, toute son attention concentrée sur cette facette qu’il n’aurait jamais cru pouvoir découvrir chez cet érudit triste à en mourir.

— Link ? LINK ? Tu m’écoutes ?!

Se reprenant, il s’extirpa de la prise un peu trop passionnée, rampant un peu à côté pour remettre une distance normale, sans pour autant se relever. Ils se fixèrent tous les deux, haletant, à genoux, dans un silence tendu.

Quelque chose venait de changer entre eux.


Avant de se séparer, Jehd lui avait arraché sa carte des mains et avait gribouillé les positions approximatives des statues de Chouettes qu’il avait déjà pu trouver, marmonnant qu’il lui en fallait plus, que c’était sûrement la solution, et d’autres trucs bizarres. Quand il lui avait jeté un dernier regard avant de monter à l’échelle, Jehd avait les mains profondément enfouies dans ses cheveux, répétant en boucle ce qui devait être du Célestien, ou peu importe le nom de la langue du peuple de Baba, fixant de son regard fou la statue de Chouette, comme s’il s’attendait à ce qu’elle fasse la roue.

Un bon héros devait savoir quand prendre le large…

Se rendant à chaque croix, il avait pu en effet, retrouver les fameuses statues, se retrouvant à les écarter d’un mouvement du bâton Anima qui semblait être sorti de sa longue sieste et reprendre de l’activité. Lentement, statue après statue, Link avait pu reconstituer les Anciens Écrits, même si seul Jehd saura déterminer s’ils étaient complets ou non.

Repenser à ce type amena des sentiments contraires qu’il s’empressa de repousser, préférant garder l’esprit clair. Ce n’était pas le moment de se retourner la cervelle !

Quand Link glissa au bas de l’échelle menant au sous-sol, il le retrouva quasiment au même endroit mais plus soigné cette fois.

Il paraissait presque… heureux ? De le voir. C’était très inquiétant et pendant un instant Link caressa l’idée de prendre ses jambes à son cou ou de s’assurer que Jehd n’était pas possédé ou sous le coup d’un sort altérant sa personnalité.

Mais non, il lui tendit de nouveau les Anciens Écrits tout en restant à une distance respectueuse. S’il pouvait éviter de dégainer, ça plaira sûrement à Reynald de ne pas avoir à nettoyer…

Jehd ne prit même pas le temps de le saluer, sautant sur l’ouvrage et s’y plongeant aussitôt, sa plume s’agitant déjà alors qu’il complétait ses notes, parlant dans sa barbe.

Se sentant comme abandonné, Link fit quelques pas mais il n’y avait pas grand-chose à voir ou faire, alors il l’imita et s’assit, observant le plafond, silencieux.

— HA HA ! déclara subitement l’érudit.

Très fier de lui, il se leva soudainement et avança à grands pas jusqu’à la statue de Chouette. Il se râcla la gorge inspira profondément et énonça une longue suite de syllabes que Link serait bien en mal de répéter ou de comprendre.

Et il ne se passa rien.

L’hylien finit par comprendre qu’il devait y avoir un problème, particulièrement quand Jehd parut se replier sur lui-même, s’enroulant en avant en une boule serré.

Se précipitant à ses côtés, il hésita sur la marche à suivre et se contenta finalement de le saisir par les épaules.

— Mec ? Tout va bien ?

— Ça n’a pas fonctionné…

La confession parut provenir de très loin, comme si elle s’était échappée de son cœur.

— Les gens avaient raison, tout ça… C’était une quête perdue d’avance, une chasse au dahu pour laquelle mon père a consacré sa santé et ses forces pour… pour rien. Et moi, son fils, je fais exactement la même chose… Je suis si pathétique.

Jehd n’avait pas l’air conscient qu’il n’était pas tout seul, et encore moins que son actuel auditeur se trouvait être Link, entre tous. Mais il continua sur sa lancée, sa voix entrecoupée de sanglots et de reniflements.

À court d’idées, l’ancien berger s’écarta, tentant de trouver une solution, n’importe quoi. De sa main libre, il fouillait dans sa sacoche à l’aveuglette, saisissant n’importe quoi frôlant ses doigts.

Jusqu’à ce qu’ils se refermèrent sur la tête si particulière du bâton Anima.

Il avait une idée, finalement.

Reculant de quelques pas, il tira la langue et pencha la tête, réalisant quelques mesures mathématiques avant de se décider et de le saisir, le brandissant. La magie coulait le long de la tige, caressant ses doigts, alors que l’extrémité s’allumait, de même que la fameuse statue de Chouette.

Et elle se mût.

Et Jehd hurla.


Quand le Crépuscule et ses habitants furent définitivement scellés hors d’Hyrule, emportant avec eux leur princesse, le royaume fut en liesse.

La Citadelle grouillait plus de joie et de vie que Jehd avait pu observer de toute sa vie et il était complexe de faire son chemin sans manquer de rentrer dans quelqu’un. Au moins personne ne pensait à râler ou à s’emporter, ne se rendant parfois pas compte de la collision et reprenant aussi sec leur célébration.

Le chemin jusqu’à la taverne de Telma prit au moins le double de temps de d’habitude, mais il poussa la porte avec soulagement, retrouvant une atmosphère plus calme mais pas plus dénuée de la positivité ambiante.

Le reste de la Résistance, qui comptait ses derniers jours d’existence, s’y trouvait déjà, trinquant bruyamment, satisfait au-delà des mots de la conclusion.

Cette fois encore, Link faisait partie du groupe, mais dans le cas présent, aucun des deux n’évita l’autre, que ce soit son regard ou sa proximité.

Tout un chacun s’en rendit compte mais personne ne commenta, mettant ça sur le compte de l’allégresse générale, priant silencieusement pour que leur affrontement attende un autre jour.

— Alors ? demanda le dernier arrivé, s’emparant d’une chope.

— Ils existent, Jehd, ils existent. Je les ai vu. Je leur ai parlé. J’ai exploré chez eux, souffla Link d’un air excité.

Ils échangèrent un regard, le même qu’auraient deux petits ayant aperçu leur premier Minish.

Sans s’en rendre compte, ils se rapprochaient l’un de l’autre, chuchotant sur un sujet que personne ne parvenait à saisir, malgré leur légère curiosité.

Dans l’ombre de la foule, leurs mains libres se retrouvèrent, se saisissant de celle de l’autre pour la serrer puis relâcher la pression sans se dégager pour autant.

Il n’y avait plus grand-chose pour les séparer alors que Link tentait de mettre des mots sur ce qu’il avait pu contempler lors de son arrivée atypique à Célestia (enfin, atypique pour les bons gens d’Hyrule, pas un Célestien n’avait arqué un sourcil à son intrusion. Pas qu’ils aient l’air d’avoir de sourcil, cela dit…).

Leurs visages se rapprochaient, attirés comme deux aimants, alors que leurs lèvres ne marquèrent aucune pause, le monde entier déjà oublié au profit de son interlocuteur.

Et quand elles se rencontrèrent enfin, leurs bouches ne s’arrêtèrent pas plus.

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