L’un dans les bras de l’autre, Link et Ralph savouraient le petit bain de soleil auxquels ils avaient droit, les yeux fermés et un petit sourire aux lèvres.
Le banc qu’ils occupaient était dans un coin reculé du parc, des rires d’enfants les atteignant selon le sens du vent et les promeneurs parvenaient rarement jusqu’à eux. C’était très paisible et ils en profitaient, murmurant entre eux quand le besoin se faisait sentir.
— C’est l’anniversaire de Marine, ce week-end, déclara Link. Tu es le bienvenue, si tu le souhaites.
— Oh, quel âge va-t-elle avoir ? Enfin, si tu as le droit de me le dire, bien sûr.
— Officiellement, elle a vingt-neuf ans.
— Et officieusement ?
— Ce n’est pas à moi de te le dire, désolé.
Un nuage passa, les faisant frissonner alors qu’ils rouvraient les yeux, modifiant légèrement leurs positions, puis refermaient de nouveau les paupières.
— Vous allez faire une petite fête, pour l’occasion ?
— Non, ce sera juste nous trois. Ou quatre, si tu te joins à nous. Elle préfère le fêter en petit comité.
— Si ça ne vous dérange pas, oui, pourquoi pas ? Par contre, je n’ai pas d’idée de cadeaux…
— T’inquiète pas, elle les refuse la plupart du temps. Lavio fait un gâteau pour l’occasion et c’est bien la seule chose qu’elle accepte. Au pire, prend une plante, n’importe laquelle. Qu’elle soit en pot ou en forme de graines, ça la comblera plus que tout.
— Mmh. Okay. Tu m’envoies le récap par message ?
— Toujours.
Ils se turent, savourant ces quelques minutes arrachées au temps.
Lorsque Marine ouvrit les yeux, ce dimanche, elle se sentait épuisée.
Elle avait pourtant bien dormi ces derniers jours, avait eu son quota d’heure, n’avait rien fait de particulier, mais rien à faire, elle était épuisée.
Décidant que ce n’était pas grave, elle se leva et suivit sa routine quotidienne, faisant le tour de chaque plante pour en vérifier l’état et le niveau d’arrosage.
Sur son chemin, elle croisa Link avant son premier café, puis Lavio, occupé à nettoyer la niche de son petit oiseau blanc, celui-ci installé dans ses cheveux, poussant de petits sons heureux comme s’il répondait au monologue de son maître.
Si elle s’était contentée d’un salut de la main pour le premier, le second eut droit à une bise et Shiro à une caresse.
Certains étaient plus du matin que d’autres…
Satisfaite de son petit tour, elle alla se préparer puis rejoignit tout le monde à la table du petit-déjeuner. Enfin caféiné, Link l’attrapa par la taille et enfouit sa tête dans sa chevelure détaché, mâchonnant une salutation et menaçant de se rendormir dans la foulée.
Amusés par ses allures de gros nounours, Lavio et elle le manœuvrèrent jusqu’à sa chaise. Un nouveau mug de café lui fut collé dans la main et chacun put s’atteler au premier repas de la journée.
La conversation était légère, plutôt centrée sur ce qu’ils allaient faire aujourd’hui.
Préoccupée par un mal de tête naissant, elle ne releva pas les regards échangés entre les deux autres alors qu’ils donnaient un planning assez flou pour la journée.
Son état, par contre, ne leur échappa pas.
— Ça ne va pas ? Tu as les traits tirés, observa Link.
— Rien de grave, ça va passer.
— Mmh. L’armoire à pharmacie t’es ouverte, n’oublie pas.
— Oh, mais c’est pratiquement une demande en mariage, ça !
Elle renforça la taquinerie en lui pinçant la joue, ce qu’il avait en horreur, épaulée par Lavio qui roucoula sur le fait que leur petit ami était enfin devenu un grand garçon.
Malgré l’amusement, elle dut quitter rapidement leur compagnie, préférant s’allonger quelques minutes. Ça devrait passer, non ?
Quand elle s’était installée chez Link, elle avait été surprise de l’espace disponible dans cette antique longère. Il avait marmonné quelque chose au sujet d’une famille nombreuse mais avait coupé court à ses éventuelles questions en lui présentant ce qui allait devenir sa future serre.
Le petit sacripant avait parfaitement compris comment elle fonctionnait et elle s’était retrouvée très rapidement submergée de matériel, de graines ou de boutures avant même que l’idée ne germe dans son esprit.
La conversation que Link tentait de repousser de toutes ses forces finit quand même par survenir et il se calma enfin sur ses frénésies, la laissant chouchouter ses bébés plantes à son rythme.
Encore maintenant, ils se retrouvaient parfois pour en parler, lui ayant repris le verger familial, et échangeaient des astuces ou les dernières prévisions météorologiques, emmitouflés dans des plaids et sirotant une boisson chaude, ou étalés sur la pelouse extérieure, observant les étoiles s’illuminant une à une.
Ça lui manquait, parfois, leur vie d’avant. Avant que Lavio ne surgisse dans la vie de Link, puis dans la sienne. Avant qu’il ne s’installe avec eux.
Elle ne le regrettait pas, elle adorait Lavio et avait même été celle qui avait proposé la première qu’il les rejoigne.
Mais la vie était toujours différente quand on était deux, de quand on était trois. Et peut-être bientôt quatre ?
Penser à Ralph la fit sourire. Elle aurait bien ri, si elle l’avait pu, mais sa gorge la tiraillait, maintenant que le mal de tête était parti, alors elle préféra éviter.
Ils s’étaient peu rencontrés, mais elle avait été aussi conquise que l’avaient été les deux autres. Une fois, pour plaisanter, elle avait même dit qu’il devait être l’enfant que Lavio et elle n’auraient jamais, tellement il lui faisait penser à eux deux. Bien sûr, les réactions avaient été diverses, bien aidé par l’alcool consommé lors de cette soirée, mais elle n’avait pas pour autant renié l’idée, bien que Lavio était le seul dans la confidence, ricanant à chaque fois qu’ils en reparlaient.
Distraitement, elle passa la main sur son ventre alors que, de l’autre, elle arrosait un plant de Dahlia, lui souriant rêveusement.
— Ah, ça doit être Ralph.
Ignorant les singeries de Lavio dans son dos – bien que les bruits de baisers, eux, étaient parfaitement audibles – Link quitta rapidement la cuisine pour la cour avant, ouvrant le portillon avec attention afin de lui permettre de le passer, puis accueillit correctement Ralph, l’enlaçant et l’embrassant correctement.
— Je ne suis pas en retard ?
— Techniquement, il n’y a pas d’heure, donc tu es parfait. Marine ne se doute de rien, en plus. Rentrons.
Ils se firent discrets sur le chemin jusqu’à la cuisine où l’odeur inimitable du sucre chaud donnait un côté chaleureux, impression renforcée par l’accueil que donna Lavio à Ralph, lui sautant pratiquement au cou. Heureusement, Link veillait au grain, le rattrapant par les bretelles de son tablier.
— Pff, jaloux ! J’en étais tellement sûr ! Attends de voir le gain que je vais récolter auprès de Marine ! le menaça-t-il faussement.
— Tu es recouvert de chaque ingrédient que tu as utilisé pour le gâteau. Ce n’est pas de la jalousie, j’essaye juste de sauver la tenue de Ralph. Tout le monde n’apprécie pas de se faire recouvrir de farine.
C’était comique à voir. Link était légèrement plus petit qu’eux tous – particulièrement lorsque Marine et Ralph portaient des talons – et pourtant, il parvenait, d’une seule main, à soulever Lavio du sol, même si ce n’était que de quelques centimètres.
Si la bouffée de chaleur qui envahit Ralph à cette constatation fut ignorée par Link, ce n’était pas le cas de Lavio qui afficha ce fameux sourire de « celui qui sait » alors qu’il était reposé à terre, changeant aussitôt d’attitude.
— Oh, mon héros, toujours prêt à sauver la veuve et l’orphelin ! minauda-t-il.
— Seulement le pressing.
Il invita Ralph à s’asseoir avec eux pendant que Lavio continuait ses bêtises, répondant à chacune d’entre elles.
La rapidité avec laquelle il avait été accepté, que ce soit par Marine ou Lavio l’avait surpris. Ils l’avaient fait avec un naturel qui en paraissait suspect, mais il se contentait de l’apprécier, heureux de pouvoir partager ces moments du quotidien.
— Tu as rapporté quelque chose ? finit-il par lui demander.
Pour toute réponse, il attrapa le sac qu’il avait posé au sol un peu plus tôt, leur présentant la plante promise.
— Un oiseau du paradis ? Eh bien, tu ne fais pas les choses à moitié ! Siffla Link d’admiration.
Rougissant au compliment, Ralph joua avec les lanières du sac. Heureusement, il fut sauvé par l’intervention de Lavio.
— C’est un très beau cadeau que tu vas lui faire, elle va l’adorer !
La minuterie du four se fit entendre à ce moment-là, le signal qu’il fallait tout mettre en place, et vite !
Imitant Link à défaut d’avoir pris suffisamment ses marques pour prendre une initiative, il l’aida à mettre la table, dans la salle à manger pour l’occasion, accrochant quelque guirlandes festives, pendant que Lavio sortait le gâteau du four, attendant qu’il refroidisse suffisamment pour le couvrir du glaçage prévu et, enfin, de placer les décorations avec le « bon anniversaire » de circonstance.
Link fut envoyé chercher la demoiselle fêtée pendant que les deux autres rangèrent le bazar de la cuisine, lançant le lave-vaisselle avec les dernières preuves du méfait, avant de reprendre leurs places précédentes, chuchotant pour ne pas rater la descente du couple qui papotait sur un ton tranquille.
Évidemment, une fois arrivée dans la salle à manger, il n’y avait plus rien de secret, les décorations d’anniversaire existant dans cette maison bien avant la naissance de son actuel propriétaire, ressortie à chaque occasion.
Ralph et Lavio surgirent de la cuisine pour l’accueillir sur un strident « joyeux anniversaire » suffisamment dissonant pour en faire grincer les dents de Link qui les fusilla du regard pour l’occasion.
Bien tenté, mais ils le connaissaient tous assez pour reconnaitre la tendresse dans ses yeux alors qu’il se penchant pour embrasser la joue de Marine, une main reposant contre sa hanche.
— C’est vraiment mon anniversaire ? souffla celle-ci, les mains pressées contre sa bouche.
— Jour pour jour, Belle Marianne ! s’exclama Lavio. Et tu peux me faire confiance, les calculs, ça me connaît !
Il bomba le torse sous la vantardise mais s’arrêta bien vite alors qu’il dut réceptionner la demoiselle, celle-ci ayant décidé d’enlacer tout le monde, excitée par la surprise.
Elle sautillait pratiquement sur place quand le gâteau fut apporté, sous le regard attendri de Link qui le camoufla bien vite derrière un de ses airs renfrognés habituels, après que Lavio lui ait collé un coup de coude dans les flancs, amusé.
Pas qu’il n’appréciait pas de contempler les traits adoucis par les vraies humeurs au lieu de son éternel masque, mais il savait que Link se sentait plus que nu quand il s’en rendait compte, et ils aimaient tous bien trop Marine pour gâcher sa fête d’anniversaire avec une des crises de colère de leur compagnon.
— Oh, vous avez fait des folies, sanglota-t-elle devant les cadeaux et le gâteau.
Quand il s’agissait de cuisine, Lavio avait de l’or dans les mains. Ce n’était pas surprenant qu’il soit celui désigné pour les nourrir.
— Allez, souffle ! s’exclama-t-il, ravi.
Link rangea le briquet après avoir allumé une à une les vingt-neuf bougies, puis s’écarta, laissant la piste à la birthday girl.
Émue aux larmes, celle-ci prit plusieurs profondes inspirations pour se calmer avant de l’ultime, se penchant sur le gâteau…
Et éternua. Plusieurs fois.
Poussé par ses réflexes, Link l’attrapa par les épaules afin de l’éloigner des flammes, Lavio les attendait déjà avec des mouchoirs qu’il lui tendit et Ralph se mordit les doigts, tentant de repousser le fou rire qui menaçait de jaillir.
— Si on partait plutôt sur une compote d’anniversaire ? proposa le cuisinier par défaut, d’un ton faussement innocent.
Eh bien, c’était quand même pas mal festif, même sans les bougies.
