— ‘tain, je vous déteste.
Chargé comme une mule, Link traînait la patte, tentant de se faire un chemin au travers des allées bondées et des stands temporaires, bousculant les éventuels cosplayers et les autres mules.
— Mais oui, mais oui, balaya Marine.
Pour l’occasion, elle avait décidé de revêtir une longue robe bleue et d’accrocher un hibiscus à son oreille, cosplayant ainsi son personnage préféré, à son tour, ce qui lui permettait d’être la moins encombrée de leur petit groupe.
Grâce à Link, aussi, qui s’était retrouvé porteur officiel.
Et il pouvait râler autant de fois qu’il le voulait, même Ralph avait fini par comprendre qu’il n’en pensait pas la moitié, après avoir assisté à une bataille de regards entre Link et Marine quand celle-ci avait refusé de lui laisser son sac après qu’elle ait claqué une certaine somme pour la collection complète d’un obscur manga. Il refusait que quiconque subisse l’inconfort du port de quoi que ce soit.
Et, comme il l’avait répété à plusieurs reprises, à quoi bon avoir des muscles s’il ne pouvait pas s’en servir ?
Et quels muscles…
En tentant d’être le plus discret possible, Ralph ralentit un peu sa foulée et se permit une œillade en coin, cachant en partie son visage avec l’éventail gracieusement offert par Lavio.
Vêtu uniquement d’une toge blanche drapée sur son épaule gauche, il portait une coiffe en forme de tête de serpent violet, avec plusieurs serpents en partant. Une corde du même violet enserrait sa taille et évitait les accidents malheureux communs à ce genre d’habits. Des bracelets aux poignets et des sandales terminait la tenue, parachevée avec une paire de lentilles rouges aux iris fendus.
Bref, l’ensemble le flattait surprenamment, ne cachant en rien la finesse de sa taille ni ses muscles secs, ses cheveux blonds détachés pour l’occasion frôlant ses traits mis en valeur par du maquillage appliqué par petites touches.
Bref, un vrai régal pour les yeux.
Et il était loin de passer inaperçu. Lavio lui avait même murmuré penser qu’au moins deux exposants l’avaient pris comme modèle, de loin. Et c’était sans parler des photos régulièrement réclamées !
Mais Link était loin d’être le seul, de leur petit groupe, à recevoir des demandes.
Lavio lui-même n’était pas en reste avec sa propre panoplie. Il l’avait tiré d’un jeu, s’il avait bien compris, et était constituée d’un pantalon rouge et d’un genre de toge qui dénudait la moitié de son torse, agrémentée de divers crânes aux genoux, sur l’épaule gauche et à la taille. Des rubans rouges s’entrecroisaient sur ses poignets et ses bras, une couronne de laurier rouge et jaune ceignant son crâne et des jambières en faux métal protégeaient ses jambes jusqu’aux genoux. Il avait finalisé avec une lentille rouge sur l’œil droit qui le gênait de temps à autre.
Par contre, la grande épée était restée à la maison.

Ils étaient clairement, tous les trois dans leur élément et n’hésitaient pas à lui expliquer ou à le guider parmi le labyrinthe de la convention, lui évitant de se faire arnaquer par des contrefaçons. Lavio avait un œil affreusement aiguisé pour repérer la moindre malfaçon, n’hésitant pas à marchander au besoin.
Link n’était pas en reste, mais bien souvent un simple regard noir lui permettait de rebouter les inconvenants.
Quand à Marine, elle était clairement une reine, une déesse, qui savait manipuler les gens sans qu’ils s’en rendent compte, lui étant même redevable pour ses paroles et la remerciant.
Non, sérieusement, quand il les voyait évoluer ici, comme s’ils étaient chez eux, il ne pouvait que se féliciter d’avoir changé d’avis et d’être venus sans son cosplay. Sa tentative de Ralph la casse aurait fait beaucoup trop private joke et il aurait fait tâche au sein de leur dynamique avec sa fausse silhouette de gros balourd. Et puis, pas sûr qu’il ait envie de finir coincé par des fans de bara…
— Non, mais allez plus vite, vous avez raison ! râla de nouveau Link.
Le prenant au mot, Marine et Lavio se mirent à courir, tenant leurs costumes en gloussant, se faufilant entre les gens, sous les fausses invectives de leur compagnon resté en arrière.
Arrivant au niveau de Ralph, il changea ses sacs de mains et l’attrapa par le coude, l’attirant dans la fausse poursuite alors que le comique de la situation les gagnait.
Comme tant d’autres participants, ils s’attablèrent à la table minuscule d’un café bondé aux prix exorbitants pour souffler un petit peu et faire le point.
Chacun sortit son téléphone, une note… et lista ce qui restait, ou non, à faire sur ce qu’ils avaient prévu.
— Moi, c’est tout bon ! chantonna Marine. C’est dommage qu’il y ait si peu de contenu Yuri…
Link tendit le bras à l’aveuglette, lui saisissant l’épaule par compassion.
— Tant que le public masculin sera la cible principale du Yuri, rien ne changera, soupira Lavio. On commence à voir un changement du côté des Yaoi, mais ça reste une goutte d’eau dans l’océan.
Il avait retiré l’espèce de toge et sa couronne de lauriers, massant ses articulations qui appréciaient peu l’exercice.
— Vous venez souvent ? les interrogea subitement Ralph.
Le trio échangea un regard avant de revenir vers lui, l’air embarrassé.
— Ah, on a oublié de te le dire ?
— C’est ma sœur et la cousine de Lavio qui l’ont créé. Comme bien souvent, c’était un tout petit évènement, puis on en est arrivé à… ça.
Le « ça » en question se trouvait être un immense bâtiment construit sur deux étages, entièrement dévolu à la romance « homo-fictive », remplie à en craquer de shops, expositions temporaires, stands d’artistes ou d’artisans, présentoirs de maisons d’éditions et de fans. De fans partout, cosplayés pour l’occasion ou non, échangeant virulemment sur leur couple vedette.
— Bah, elles ont de quoi être fière, commenta platement Ralph en revenant de sa surprise.
— Ne leur fais jamais ce plaisir, ricana Link, elles risquent de t’adorer.
— Et c’est une mauvaise chose ?
Pour toute réponse, ils haussèrent tous les trois les épaules, occupés à soulager leurs pieds et à s’hydrater.
Perdu, Ralph décida de ne pas creuser plus la question et les imita.
Lui et Link avaient eu d’autres rencards en tête à tête, mais depuis qu’il était venu chez eux et avait passé l’après-midi avec un Lavio mal en point, il arrivait qu’il soit invité de temps à autres à leurs sorties. Ce fut lors de l’une d’entre elles qu’il avait ainsi pu faire la rencontre de Marine, qui lui avait fait forte impression, elle aussi.
Et pourtant, les filles n’avaient jamais été trop à son goût ! Mais Marine avait un il-ne-savait-quoi d’attirant. Peut-être était-ce une simple attraction romantique ou amicale, en tout cas, c’était loin de lui déplaire, après avoir réfléchi à la question à tête reposée.
— Mais, donc, vous êtes des habitués, reprit-il.
— Oui ! s’exclama la jeune fille. C’est d’ailleurs ici que j’ai fait la rencontre de Link !
Elle s’empara de la main du susnommé et en appuya le dos contre sa joue, en un geste affectueux, le faisant doucement sourire.
— Le plus beau jour de ma vie, lui susurra-t-il.
Lavio toussota.
— Nan, toi, t’es une erreur.
Ladite erreur prit un air choqué tellement surjoué que c’en était comique.
— Je prends le canapé, l’armure et je veux la garde de Shiro !
— Tu peux te le garder, ton oiseau bizarre, grommela-t-il.
— Shiro n’est pas un oiseau bizarre ! C’est notre fils !
Il se leva, repoussant sa chaise, et continua sa diatribe, jouant les effondrés et les maris trompés, provoquant le rire de tous ceux à proximité, comprenant rapidement que tout ça n’était que du théâtre, bien aidé par les volées lyriques de l’une et l’autre parties.
Marine rit doucement à cette scène avant d’adresser un clin d’œil à Ralph qui était visiblement un peu perdu, regardant l’un puis l’autre, comme à un match de tennis.
— On ne s’ennuie jamais avec nous, commenta-t-elle. Surtout avec des deux tragédiennes !
Rassuré, il retourna à sa boisson, profitant du spectacle au même titre que n’importe qui autour d’eux.
Heureusement, ils arrêtèrent leurs fantaisies avant d’aller trop loin et de fatiguer leurs spectateurs, reprenant leurs dégustation avec un silence et un calme effrayant. Enfin, ça l’était de par la différence avec les minutes précédentes. Comme si on avait activé un interrupteur ou qu’il ne s’était rien passé.
— Donc, Marine c’est bon, Lavio, tu as encore des choses de prévu ?
— J’avais l’intention de faire un petit tour vers l’une des tables rondes, mais j’ai déjà tout vu, soupira-t-il. Je passe mon tour. Et toi, Ralph ?
— Oh, euh, moi ? Non non, ça va. C’est la première fois que je viens ici, donc je n’avais rien prévu. Donc, c’est bon pour moi.
De nouveau, l’attention revint sur lui, la surprise se lisant sur chaque visage.
— Tu n’étais encore jamais venu ?
— Non non.
— Mais, genre, jamais ? C’est littéralement dans la ville !
— Hé, l’attaquez pas, les tempéra Lavio. Vous allez lui faire peur, là.
Les deux eurent le bon goût d’être gênés.
— Je sais que ça peut paraître bizarre, mais je n’ai jamais été vraiment attiré par tout ça, alors je n’ai jamais pensé à tenter l’expérience.
Ralph jouait avec son verre, mais n’hésitait pas à croiser leurs regards.
— Et ça s’est jamais fait, voilà tout.
— Mais, du coup, tu ne t’es pas ennuyé ? s’inquiéta aussitôt Marine.
— Non non, c’était plutôt cool, en fait ! Je regrette de ne pas être venu plus tôt et d’avoir eu autant d’a priori, c’était idiot de ma part. Merci de m’y avoir poussé !
Il leur offrit le sourire le plus sincère qui soit, réellement heureux de la journée qu’il avait passé ici. Bien sûr, il avait eu chaud, soif, mal aux pieds et attendus longtemps, mais c’était mineur, comparé aux fous rires qu’ils avaient partagé, la bonne ambiance générale, la légèreté qui régnait malgré les images un peu partout représentant des personnages à différents niveau d’habillage (ou de déshabillage ?) ou dans des positions suggestives.
Il n’y avait rien d’oppressant, rien de malsain et il n’avait vu personne manifester la moindre LGBTphobie, que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur du bâtiment. À y réfléchir, il se sentait un peu bête, maintenant, d’avoir eu de tels a priori. Mais même sans, il ne serait sans doute jamais venu pour autant. Pas tout seul en tout cas. C’était clairement une expérience plus vivante en étant accompagné !
— Donc, t’as quand même passé une bonne journée ? Tu vas pas subitement bloquer Link et faire le mort ?
— Lavio, franchement… râla le concerné.
— Quoi ? Je ne fais que mettre des mots sur tes pensées, mon chéri !
Profitant qu’ils se levaient et ramassaient leur affaires, Lavio se laissa tomber en arrière, dramatiquement, atterrissant pile poil dans les bras tendus de Link.
Il était évident qu’il n’était pas à sa première tentative étant donné l’absence de surprise ou tout simplement leurs sourires entendus à tous les trois.
— Relève-toi crétin, et rhabille-toi si tu ne veux pas finir au pôle sécurité.
— Je te ferais savoir, très cher, que je suis bien plus habillé que toi. Et qu’il y a des cosplays bien plus tendancieux que moi !
On ne pouvait que le lui concéder. Rien que là, à moins de cinq mètres d’eux se trouvaient l’un des multiples cosplays de ce personnage ne portant qu’un large chapeau orange et un bermuda noir. Si Ralph s’en souvenait bien, il venait du même manga que celui de Marine. Ne représentait-elle pas sa mère, d’ailleurs ? Il n’avait pas bien suivi.
Ce fut donc dans cette atmosphère chaleureuse qu’ils quittèrent la convention, tentant de retirer des sacs de la poigne solide de Link et échouant dramatiquement.
S’étant retrouvés sur le parking, les aux-revoir se firent au même endroit, sous les sifflets et taquineries bon enfant de Lavio et Marine pendant que Link embrassait Ralph tout en leur adressant un doigt d’honneur fièrement dressé.
— Tu m’envoies un message quand t’es arrivé ? souffla-t-il contre ses lèvres.
— Je suis à moins de dix minutes de mon appartement, s’amusa Ralph.
— J’insiste.
Pour toute réponse, il l’embrassa de nouveau, profitant qu’il ne soit vêtu que d’une toge pour glisser ses mains un peu partout, se moquant bien des commentaires qui étaient gloussés un peu partout.
— À très vite, finit-il par souffler à son tour.
Le temps de monter dans la voiture et de faire sa manœuvre et ils disparurent tous les trois, le laissant seul.
Glissant les mains dans ses poches, Ralph prit le chemin jusqu’à chez lui, un sourire aux lèvres.
— Hey, bien rentré, alors ?
— Je t’ai envoyé le message, comme promis ! s’insurgea Ralph.
— Oui, je l’ai vu, merci de l’avoir fait.
Ils étaient au téléphone, et pourtant Ralph n’avait aucun mal à imaginer le sourire doux qu’il devait avoir.
Il en aura vu, des facettes de Link ! Derrière une attitude provocante et aguicheuse, derrière des sourcils froncés et une expression froide, derrière des airs méprisants et hautains, il avait découvert un cœur en or et une propension à s’inquiéter pour ceux qu’il aimait.
Il n’aurait pas la prétention de faire partie de ces gens ou, en tout cas, pas au même niveau que Lavio et Marine, ils n’étaient encore qu’au tout début, s’amusant à flirter.
Ils n’avaient même pas couchés ensemble ! Ils avaient passé la première nuit à simplement s’embrasser. Même si, vu leur intensité, il n’y avait rien eu de « simple » dans ces baisers.
— Ça ne m’a pas coûté trop cher, rit-il. Et vous ? La route s’est bien passée ?
— Oui, heureusement qu’on n’habite pas loin, nous non plus, parce que ça a ronflé sec !
— J’ai entendu ça ! rugit au fond une voix qu’il put assigner à Marine.
— Mon cacao, je t’adore, mais je suis au téléphone, là.
— C’est Ralph ? Passe-le-moi !
S’ensuivit les sons d’une légère empoignade avant que le portable ne change de main et que la voix enrouée de la jeune fille ne retentisse.
— Hé, Ralph ! Tu vas bien ?
— Salut Marine, j’ai encore mal aux pieds, et toi ? Tu as pris froid ?
— Pff, détail ! C’est un Con crud, le genre de maladies stupides que tu peux développer après un événement de forte intensité.
— Merci, Wikipédia.
— Va mettre tes doigts dans la prise, amour, lança-t-elle en réponse.
Leur petit échange le fit sourire alors qu’il attendait patiemment qu’on reprenne son appel.
— Bref ! On est assigné à résidence tous les trois, c’est la cour des miracles depuis ce matin !
Son rire se brisa en quinte de toux et il semblerait que Link en profite pour récupérer son portable.
— Allez, retourne dans la cuisine, je sens d’ici le thé de Lavio, soupira-t-il avant de retourner à Ralph. Bon, je crois qu’elle t’a tout dit. Mais t’en fais pas, c’est plutôt fréquent pour nous. Et c’est d’ailleurs pour ça que je t’appelais. Tout va bien de ton côté ?
— Euh, maintenant que tu le dis…
Un puissant éternuement le coupa et il s’empressa d’attraper sa boîte de mouchoir.
— Bienvenue au club, mon pote, déclara solennellement l’hylien à son oreille. Te voilà un pur Conventioner.
— Je suis prêt à parier que ce mot n’existe pas, articula-t-il entre deux mouchages.
— Il n’est jamais bon de parier contre moi, je croyais que tu l’avais compris.
— Oh, tais-toi…
Ce fut au tour de Link de s’étouffer dans son rire, toussant longuement.
