— Quelqu’un a vu mon manteau ?
— Non.
— Pas vu.
La dernière réponse était aussi incompréhensible qu’inaudible.
Partant du principe qu’elle ne devait pas être négative, Green quitta sa chambre pour celle de Blue, par déduction, ayant reconnu les deux autres voix comme étant celles de, respectivement Red et Vio.
Le locataire de ces lieux était dans son rocking-chair, l’air concentré et d’épaisses lunettes sur le nez.
Ce n’était pas une scène rare, l’apprentissage à la forge ayant impacté à plus ou moins grande échelle leurs visions à eux quatre, chacun possédant sa paire personnalisée, la sortant selon les situations.
C’était déjà plus rare de voir Blue tirer une aiguille, la langue tirée sous la concentration, les épais verres de ses lunettes de joaillier en équilibre sur son nez.
Par contre, ne vous imaginez aucune vision paisible et prêtant au sourire.
Si la langue tirée par la concentration avait quelque chose d’adorable chez Red, Blue fronçait les sourcils et plissait les yeux, inspectant minutieusement les points qu’il alignait.
De par son côté méticuleux, il était le plus à même pour les travaux minutieux comme ceux d’aiguille, mais c’était sans prendre en compte sa frustration montante et son impatience.
Et, évidemment, ça ne manqua pas. Un juron sanglant gronda hors de sa bouche alors qu’il lâcha son ouvrage, portant son doigt blessé à ses lèvres, léchant la minuscule goutte de sang qui venait d’en poindre.
Profitant de l’occasion, Green se râcla la gorge, attirant son attention et son froncement de sourcils. Ah, c’était pas une si bonne occasion, finalement.
Mais il n’était pas le héros du courage pour des nèfles, alors il redressa le dos et carra les épaules, prêt à atta… échanger avec son frère.
— Je n’ai pas compris ce que tu as répondu, tu veux bien répéter ?
Malgré ses efforts, sa voix avait décidé de monter dans les aigus, ce dont ils avaient pleinement conscience tous les deux, l’un prenant l’air d’une bête traquée et l’autre se contentant de lever un sourcil, blasé.
Retirant les aiguilles de sa bouche, Blue repoussa ses lunettes dans ses cheveux, cillant quelques secondes pour chasser les effets résiduels.
— Je disais que j’étais en train de le raccommoder.
— Pourquoi ? Il est en parfait état !
Au lieu de lui répondre, Blue arqua son deuxième sourcil, l’air toujours aussi peu surpris, avant d’attraper le vêtement sur lequel il travaillait, le tendant pour le lui présenter. Et Green ne pouvait mentir, c’était clairement son manteau qu’il cherchait.
Il esquissa le geste pour s’en emparer, mais son frère fut plus rapide pour l’en empêcher, le lui retirant avant même que ses doigts n’effleurent la fourrure de la capuche.
— Hé ! C’est à moi !
— Ça, je le savais bien… Dis-moi, que fais-tu de tes habits ? Tu les utilises pour nettoyer le sol ?
Vexé, le héros vert décida de ne rien répondre, croisant les bras et fit la moue.
— Sérieusement, Green, si je devais tenir des comptes, tu dois être celui dont je dois le plus rafistoler habits.
— Même pas vrai, grommela-t-il.
— Tu veux parier ?
Non, il ne voulait pas parier. Il voulait simplement son manteau.
— C’est facile de dire ça, aussi. Vio sort trop peu et Red brûle ses vêtements jusqu’aux cendres. Il ne peut rester que nous deux…
— Comme tu veux, Monseigneur Déni.
Énervé, il sortit de la chambre, pesant de tout son poids à chaque pas afin d’exprimer toute sa contrariété au passage. Oui, c’était puéril, et alors ?
Il était si bruyant qu’il entendit à peine Blue lui dire qu’il n’était qu’un con. Par contre, il ne put éviter Vio et ses cernes de trois kilomètres sortant de sa propre chambre pour le fixer avec toute l’intention meurtrière dont il était capable.
Et, vous pouvez le croire, il en était très capable. Pendant quelques secondes, il se souvint de leur dernière quête, quand ils avaient tous les trois cru que leur frère avait embrassé sa part sombre et les avait trahi.
Déglutissant, Green décida de lui faire face et de le contourner, le dos collé au mur et ne cillant pas un instant tant qu’ils restaient l’un dans le champ de vision de l’autre.
Heureusement, Vio était trop épuisé pour le poursuivre et rentra rapidement dans sa chambre, non sans un dernier regard noir.
Au moins avait-il pu éviter de tomber dans les escaliers et s’y rompre le cou…
Rapidement, il les dévala, parvenant dans la salle à manger. Du bruit dans la cuisine attira son attention, curieux de ce que pouvait réaliser son dernier frère à cette heure.
Quand Red était dans son territoire, il usait d’une véritable magie et c’était passionnant à contempler.
Il valsait entre les meubles, telle une fée dans sa fontaine, ne semblant pas toucher terre, alors qu’il jonglait avec les ingrédients et les ustensiles, le four brûlant dégageant de délicieuses odeurs sucrées, reste des fournées précédentes.
La chaleur était difficile à supporter, mais ce n’était pas surprenant de la part du porteur de la Baguette de Feu qui semblait avoir développé une bonne tolérance aux températures élevées, en contrepartie.
S’arrachant finalement du spectacle, Green alla chausser ses bottes et ouvrit la porte. Il fut accueilli par une violente bourrasque qui manqua presque de lui geler les sourcils, mais il tint bon, serrant les dents et blottissant ses mains sous les aisselles pour les réchauffer.
Bon, c’était parti…
— Quelle neige…
Dorlotant une tasse du délicieux chocolat chaud, recette secrète de Red, Vio observait par la fenêtre, emmitouflé dans sa couette et l’air morne.
Il était épuisé depuis plusieurs jours et tentait depuis autant de jours de dormir et récupérer un tant soit peu d’énergie, mais ç’avait l’air compromis…
Dans son dos, Red continuait d’empiler les douceurs au fur et à mesure qu’il les sortait du four, sifflotant gaiement. Blue, lui, tentait d’en attraper une mais, pour le moment, leur frère veillait au grain, assénant des coups de spatule dès qu’il apercevait l’ombre d’une main.
Il allait devoir bientôt arrêter où elles allaient se mettre à saigner, d’ailleurs…
— Dîtes, vous savez pourquoi Green est sortit ? demanda Red, les mains encombrées d’une dizaine de financiers.
— Green…
— est sortit ?
Blue et Vio échangèrent un regard paniqué alors que l’un finissait la phrase de l’autre.
Sans se concerter, Vio lâcha sa couverture pendant que Blue se détourna des friandises, et tous les deux sautèrent dans leurs bottes respectives, s’engonçant dans tout ce qu’ils avaient de chaud dans des gestes précipités et brouillons.
La porte claqua derrière eux, sans qu’ils ne lâchèrent le moindre mot, abandonnant Red qui soupira de lassitude.
— La conversation avait été sympa, merci…
— Tu l’as trouvé ?
— Non, rien !
Comme l’avait relevé Vio un peu plus tôt, il tombait un sacré paquet de neige. Depuis la moitié de l’après-midi, au moins, les flocons s’agglutinaient entre eux, créant une épaisse couche dans laquelle s’enfonçaient leurs jambes encore trop courtes, ralentissant leur avancée, mais surtout, effaçant toute trace possible de leur frère absent.
Dans cette situation, chaque minute comptait, et ils n’étaient même pas sûrs de la direction qu’il avait pris. Mais il était hors de question de se séparer. Ils avaient déjà un frère dans la nature, ce n’était pas le moment d’en ajouter deux de plus.
Luttant contre le blizzard s’engouffrant dans le moindre espace minuscule offert par leurs vêtements, ils avançaient avec difficulté, leur lanterne s’étant éteinte plus rapidement qu’elle n’avait été allumé restée chez eux, les laissant dans une nuit d’un noir d’encre où le moindre buisson paraissait suspect.
Par défaut, ils avaient décidé de prendre la direction Est. Si Green avait décidé de prendre l’Ouest, il aurait pu se réfugier à la Cité donc il serait sain et sauf, alors que la colline ou la forêt de Tyloria présentait peu d’abris susceptible de convenir dans ce début de tempête. Il était donc important de chercher de ce côté.
Au pire, ils pourront se réfugier chez Syrup, Hamate et Toricot ou encore à la ferme Lon Lon, selon leur avancée.
Ils avaient tenté de l’appeler, au début, au mépris de ceux qu’ils pourraient alerter, mais les sons avaient à peine le temps de quitter leurs lèvres que le vent les leur arrachait aussitôt pour s’enfuir au loin avec. Tout juste pouvaient-ils s’entendre l’un l’autre, alors quiconque au-delà…
La neige leur allait au-delà des genoux, maintenant, freinant d’autant plus leur progression. Les conditions étaient atroces mais il était simplement hors de question d’abandonner leur frère aux caprices de la météo.
Alors qu’ils entrèrent dans la forêt, ils eurent la bonne surprise de découvrir que les cimes épaisses des arbres filtraient la chute des flocons, réduisant ainsi la couche de poudreuse.
Frissonnant dans leurs vêtements humides, ils activèrent le pas tout en se frictionnant les bras dans une vaine tentative de se réchauffer.
L’obscurité était plus pressante, sans les flocons captant l’éventuelle lumière d’une lune bien trop maigre, et ils durent faire attention à où ils mettaient les pieds.
Se retrouver tous les deux dans la forêt de Tyloria avait quelque chose de nostalgique.
Hormis rendre visite à Syrup ou caresser le chien de Fouyaya, ils n’avaient pas trop de raison de s’y rendre.
Et, étrangement, ce fut cette nostalgie qui parvint à les guider à travers le labyrinthe naturel qu’était cette forêt. Il y eut quelques ratés, bien sûr, même Exelo n’était pas imparable après tout !
Les lèvres quasi bleues de froid et les dents claquant sans qu’ils n’aient le moindre contrôle dessus, ils parvinrent enfin à l’entrée menant au Village Minish. Enfin, le plus près qu’il soit possible avec leurs tailles démesurées pour ce peuple !
Le découragement commençait à peser sur leurs articulations alors qu’ils scrutaient les environs à la recherche du moindre indice pouvant leur indiquer au moins le passage de Green.
— ATCHA !
Ils prenaient, aussi.
Jamais un éternuement n’avait autant ravi leurs oreilles et réchauffé leurs cœurs !
Statistiquement, il ne pouvait provenir que de leur frère ! Ou d’un Octorok enrhumé…
— Green ? Green !
Sans trop savoir comment, Blue réussit à maîtriser suffisamment ses mâchoires pour l’appeler de manière distincte.
Et, effectivement, le Link manquant apparut. Enfin, ils reconnurent le contour de sa personne alors qu’il évitait un buisson pour les rejoindre.
Même s’ils étaient transportés de joie d’avoir enfin pu lui mettre la main dessus et la prudence était de mise, les forçant à réfréner les retrouvailles.
— Qu’est-ce que tu fous dehors avec ce temps ? l’interrogea Vio.
— Je suis venu protéger les Minish de la neige.
Ses propres dents claquaient comme à un concours de claquettes, hachant sa réponse et la rendant quasi incompréhensible.
— Comme ça ? Pratiquement à poil ? rugit Blue.
Et bien, il y en avait au moins un qui devait moins souffrir des températures…
— Je n’y peux rien, moi, si une certaine personne m’a confisqué mon manteau !
Pressentant la migraine proche s’il les laissait continuer, Vio se pinça la racine du nez et pria les Trois Dorées de lui donner la patience. Si Din lui prêtait de la force, nul doute que Red et lui auront une plus grande part de pâtisseries pour eux.
— Que… Je n’ai rien confisqué du tout ! Si môssieur voulait se balader avec un vêtement qui tient plus de la serpillère que d’un manteau bien chaud, il n’a qu’à le dire ! Comme ça, je n’aurais pas à épuiser ma vue ni mon temps sur ses fonds de culotte !
Heureusement pour lui, les arbres étaient plus écartés dans la trouée où ils se trouvaient et Vio n’eut pas à trop s’éloigner pour ramasser ce qu’il cherchait. Profitant largement de leur prise de bec – incroyable, même aux bords de la mort ils auraient besoin de savoir qui pisserait le plus loin – et donc du fait qu’ils l’ignoraient largement, il se rapprocha d’eux et, PAF ! Une poignée de neige leur fut assénée à chacun.
— Vous avez refroidi ? Bien, maintenant, on rentre et je ne veux plus entendre quelqu’un.
Les yeux lançant des éclairs, Vio ouvrit la marche, suivi par deux Link frigorifiés et très penauds.
Quand ils parvinrent enfin chez eux, la chaleur infernale de la cuisine fut pratiquement un choc thermique.
