Dans un monde où les âmes-sœurs pouvaient communiquer en écrivant sur le dos de leurs mains, Jehd s’était attendu à bien des textes. Puis, à plus aucun au fur et à mesure que le temps s’était écoulé.
Jusqu’à ce qu’un jour, une sensation étrangement familière, qu’il ressentait pourtant pour la première fois, le poussa à fixer cette partie de son corps d’un regard avide, ajustant ses lunettes.
Une lueur chaude parut en émaner, rendant difficile l’inspection. L’appréhension lui tordit l’estomac alors qu’elle s’amenuisait, lui permettant alors d’admirer l’écriture manuscrite de l’individu qui lui avait été assigné, et sa première tentative de communication.
500g de fromage, 6 œufs, moutarde…
Okay, c’était extrêmement décevant.
D’un geste réflexe, il tendit le bras pour s’emparer d’un stylo à proximité, s’apprêtant à formuler une réponse…
Mais quoi ?
Tout ça manque de légumes.
Une blague ? Avec sa chance, elle le vexerait plus que tout autre chose.
Ravi de ce premier échange.
Celle-ci le tentait presque, mais là encore, la crainte de la potentielle réaction le restreignit. Tout le monde n’interprétait pas correctement le second degré et malgré tout l’attrait des âmes-sœurs, il refusait de vivre en exhibant les éventuels achats d’un être inconnu.
Enchanté.
Sobre, courtois, ça pourrait le faire…
Mais non. Jehd reposa son stylo alors que le créneau s’estompait au même rythme que le message, préférant renoncer à nouer le contact.
Tout n’était qu’une perte de temps, de toute façon.
Ravalant la bile amère qui semblait avoir envahi sa bouche à cette pensée, il se força à se concentrer exclusivement sur ses travaux précédents, ses yeux errants bien trop souvent sur le dos immaculé de sa main droite.
Rapidement – trop rapidement – il balaya l’incident dans un coin de sa mémoire, refusant de s’attarder plus longtemps sur un tel cas isolé.
Ça ne voulait rien dire. C’était une erreur. Ça n’arrivera plus jamais.
Qui pourrait bien être l’âme-sœur d’un type comme lui, de toute façon ?
Quand ses jeunes oreilles avaient eu vent pour la première fois du conte des âmes-sœurs, il avait d’abord été aux anges. Quelqu’un, quelque part, lui était destiné pour un amour inconditionnel et incomparable à tout autre ! Mais bien vite, son esprit habitué au raisonnement le frappa d’une réflexion tout aussi fracassante : cette méthode était bien trop injuste et inégalitaire !
Comment faisaient ceux dont l’engagement ne dépendait pas d’eux, comme la famille royale ? Pourquoi existaient-ils tant d’adultes seuls s’il leur suffisait de battre la campagne pour rencontrer l’autre moitié de son âme ? Et, surtout, si cette personne se trouvait être votre opposé et sa complémentarité… Que ferait-il d’une fille ?
Si jeune déjà, il s’était posé bien des questions, mais cette dernière fut celle qui l’angoissa le plus. Dans le conte, il était strictement question de relation hétérosexuelle, et jamais ses parents ne parurent le corriger à ce niveau-là, un des rares moments d’ententes dans leur relation houleuse.
Il avait déjà pu les voir s’écharper ardemment sur le terme le plus adéquat désignant la météo du jour.
Sans doute ça, le charme d’une union mêlant deux cultures, mais aussi deux caractères bien trempés.
Si l’éventualité de finir coincé avec une fille comme être destiné le tourmentait, celle de s’ouvrir auprès de ses parents à ce sujet l’effrayait plus encore. Alors, il décida de garder cette pensée pour lui, offrant de faibles sourires faussement enjoués quand ils le taquinaient sur leur future bru, cherchant à savoir quel serait son type.
Heureusement, un simple « comme maman ! » suffisait pour qu’il puisse les esquiver, les laissant s’affronter une fois de plus sur son éducation et le modèle qu’ils lui donnaient.
Qui aurait pu croire que le mariage entre une noble Gerudo et un savant Hylien pourrait mener à tant de combats ?
Et pourtant, Jehd pouvait voir couver dans leurs yeux la même flamme de passion, le coin de leurs bouches se tordant dans un semblant de sourire, et bien souvent de telles confrontations les faisaient se précipiter dans la chambre à coucher dont ils ne ressortaient pas avant d’y avoir bien crié.
Sûrement le seul mystère sur lequel Jehd avait sagement décidé de ne pas enquêter, confiant sur le fait qu’il ne voulait rien savoir.
Alors, il fit ses propres recherches documentées sur les options possibles, traversant témoignages et légendes, compilant tout ce qu’il avait été capable de dénicher, que ce soit au travers de la bibliothèque de son père, celle de la Citadelle puis, plus tard, de l’Académie ou encore celle du château.
À l’ignorance de beaucoup de mondes, Jehd avait sûrement plus d’érudition sur le concept des âmes-sœurs que sur les Célestiens. Mais il était plus socialement accepté d’avoir une passion pour un genre de conte de fée plutôt que de remettre en question ce qui était considéré comme un cadeau divin.
Et, d’ailleurs, malgré tous les mots qu’il avait bu comme autant de litres d’encre, il n’avait toujours pas été capable de répondre à cette question d’enfance.
Sans trop savoir si c’était dû à une répugnance de la part des auteurs ou de leurs époques, qu’aucun ne s’étaient posés la question ou tout simplement que leurs chemins ne leur avait pas permis de croiser des personnes du même sexe, il n’était toujours question que de couples hétérosexuels.
Alors, Jehd s’était résigné, avait tenté de s’intéresser à la gente féminine, à essayer les soi-disant déclarations infaillibles, celles qui marchaient à tous les cas.
Le résultat le plus positif fut clairement son amitié avec Ash. Elle l’avait regardé comme si une deuxième tête lui était poussée mais au moins ne l’avait-elle pas giflé. Il lui avait alors expliqué la raison de sa démarche sous son regard bien trop inquisiteur.
Elle lui avait alors tapoté l’épaule en lui souhaitant bonne chance.
Et, depuis, ils se revoyaient de temps à autre.
Elle ne l’avait jamais informé sur son avis ou sa propre position vis-à-vis des âmes-sœurs. Et il n’avait jamais osé lui poser la question.
— T’en fais une tête, balança Ash sans préambule.
Leur rendez-vous du mardi soir au bar de Telma était le moment où ils se tenaient mutuellement aux courant des dernières nouvelles.
Fermé le lundi, mardi était donc une petite journée tranquille où il était facile de se dénicher une place sans avoir à trop jouer des coudes. Parfois, ils avaient même la chance de voir la tenancière les rejoindre !
Une fois où Ash était arrivée en retard (c’était plus fréquent qu’ils le souhaiteraient), ils avaient un peu papoté au sujet des âmes-sœurs. Celle de la Gerudo s’était déjà manifestée à plusieurs reprises et elle savait qui c’était, mais elle avait préféré en rester là, estimant que c’était une romance sans espoir. Elle avait refusé d’en dire plus et il avait respecté sa demande, capable d’identifier l’immense tristesse se cachant derrière l’agréable sourire qu’elle portait en tout temps.
— Il s’est… passé un truc, on va dire.
Il n’avait pratiquement rien dit, et pourtant la curiosité d’Ash fut aussitôt alpaguée. Jamais, ô grand jamais n’avait-elle pu entendre Jehd incapable d’utiliser un terme aussi peu précis. Même quand il ignorait le terme exact, il trouvait toujours une pirouette, un terme ancien, l’emprunt d’une autre langue… Son faux pas linguistique dégageait une odeur de ragot à mille lieues à la ronde !
— Tu as les yeux qui brillent, Ash. Tu me fais peur.
En effet, il avait l’impression d’être devenu une petite proie face à un énorme prédateur.
Il avait vécu de meilleures expériences.
— J’espère bien que je te fais peur. Car je ne te lâcherai pas avant d’avoir toute l’histoire derrière ce « truc ».
Jehd déglutit, légèrement terrifié.
Après, il pouvait toujours lui en parler, non ? Il ne s’était pas passé grand chose, au fond…
— J’ai été contacté par mon âme-sœur. C’est tout, pas de quoi en faire un plat, éluda-t-il.
— Pas de ça avec moi, mon pote.
Elle l’avait attrapé par le bras, le même bras dont la main avait affiché cette décevante prise de contact.
— On se connait peut-être pas depuis les couches, mais ça fait depuis suffisamment longtemps pour que tu m’ais tellement bassiné sur l’appariement des âmes pour que je sache à quel point ça te tient à cœur. Alors. Crache. Le. Morceau.
Récupérant son membre, Jehd tenta de prendre un air dégagé en lui résumant ce qui aurait dû être la plus belle péripétie de sa vie mais qui se trouvait être une parenthèse minable parmi d’autres.
Le regard qu’Ash pesa sur lui était aussi lourd qu’il était insondable, le rendant inconfortable. Elle ne pipa pas mot un moment, le fixant longuement, avant de tourner la tête et de reprendre une gorgée de sa commande.
— Tu ne dis rien ? finit-il par chuchoter.
Il l’avait imité, fixant les nœuds du bois, y enfonçant le bout de ses ongles.
— Je réfléchis.
— Et tu réfléchis à quoi ?
— Je réfléchis à qui est le plus con de vous deux. Lui, là, l’autre, qui gaspille un lieu béni par les déesses pour noter une liste de courses ou toi, qui te prend la tête depuis Hylia sait quand à ce sujet, et qui a préféré laisser passer cette occasion plutôt que de la saisir à pleine mains. Faut que je tape dans quelque chose.
Heureusement pour son intégrité physique, elle se contenta d’abattre un peu rudement sa choppe contre la table.
— Que veux-tu que je te dises… Personne ne voudrait de moi, même si on le payait. Alors, qui suis-je pour obliger une personne inconnue à me supporter, juste parce que les déesses l’ont décidé ?
— Tu blasphèmes, marmonna son amie.
Elle avait appuyé son coude sur la table, la tête contre son poing et les yeux dans le vague.
— Tu es bien la dernière à pouvoir m’en faire la remarque, renifla-t-il.
Non contente d’avoir un langage peu châtié, la demoiselle était effectivement connue pour s’attaquer à la religion d’État si nécessaire.
Elle se pencha, cognant leurs épaules entre elles, souriant.
— Tu sais ce qu’on devrait faire ?
— Arrêtez de me coller des bleus, sous prétexte que personne ne les verra sous mes vêtements ? proposa-t-il, d’un ton faussement innocent.
En réaction, leurs épaules s’entrechoquèrent à nouveau et il grimaça suite au contact plus brusque.
— Mais non, crétin. Ça y est ! Ton âme-sœur, ou ton âme damnée, peu importe, t’a donné signe de vie ! Il ne te reste qu’une seule chose à faire !
Avant qu’il n’ait pu traiter sa déclaration – et il était rapide, d’ordinaire – Ash se jeta sur lui, attrapant son poignet, lui arrachant pratiquement le bras dans la foulée. Tout aussi vive, elle sortit une mine de plomb de sa poche et l’approcha du dos de sa main.
Comprenant enfin ses intentions, il tenta de se débattre. Hélas, toutes ces années à soulever des encyclopédies poussiéreuses ne lui avaient pas sculpté les mêmes muscles que les siens, après des décennies passées à soulever une épée.
Il n’avait pas la moindre chance.
Et, ce fut comme contempler la mort arriver alors que la mine effleurait la peau, traçant les premières lettres.
Érudit désespéré cherche sa muse. Est-ce toi ?
Elle le relâcha aussitôt et il tenta d’effacer le message, mais c’était déjà trop tard, le graphite semblant se fondre dans sa chair, réapparaissant sans doute sur cette main inconnue.
Les larmes s’accumulaient déjà à ses yeux alors qu’il plantait ses dents dans sa lèvre inférieure, l’humiliation réduisant son cœur en miettes.
Link était occupé à lire, allongé devant le foyer de sa maison tronc, quand une étrange sensation lui chatouilla la main, le faisant sursauter et l’arracher de derrière son crâne, où il l’avait mise pour caler sa tête le temps de sa lecture.
Cillant dans la mauvaise luminosité, il s’approcha des flammes pour avoir un meilleur aperçu.
Érudit désespéré cherche sa muse. Est-ce toi ?
Oh bordel. C’était quoi, ça, encore ?!
Sans prendre le temps de traiter, il courut dehors, surgissant comme une furie dans la maison de ses parents adoptifs pour réclamer des explications.
Mais, qu’est-ce qui lui tombait encore sur le coin du nez, sérieusement ?
