— Link ! Qu’as-tu fait pour finir dans cet état ?
Les cheveux blonds partaient dans tous les sens, truffés de brindilles, de terre et de feuilles (et sans doute bien d’autres choses, mais la princesse n’avait pas l’intention de vérifier par elle-même. Plus depuis qu’un vilain scarabée avait sauté sur sa main, lui vidant ses poumons dans un cri ayant effrayé tous ceux à portée d’oreilles), les vêtements étaient déchirés et sales, et il avait l’air d’avoir perdu une botte dans son aventure.
— Euh, il y avait ce papillon…
Bien qu’elle était celle qui avait posé la question, elle l’écouta à peine alors qu’elle le tirait derrière elle jusque là où se trouvait les blanchisseuses. Il devrait bien y avoir un baquet et du savon pour redonner un visage hylien à son meilleur ami !
Les employées qui s’y trouvaient ne furent pas du tout surprises de leurs présences, tout juste les prévinrent-elles de ne pas toucher au linge présent, n’ayant pas particulièrement envie de recommencer le long processus de lessivage.
Zelda ne lâcha son ami que le temps qu’il se déshabille et s’assoit dans le bassin, lui tournant le dos et se cachant les yeux.
Au-delà de la crasse qui recouvrait la peau dévoilé, ce furent les coupures qui la parsemaient qui lui arrachèrent un nouveau cri.
— Mais ça va, je te dis, c’est juste des égratignures !
Il tenta d’en frotter quelques-unes, étalant plus de boue dessus – la terre étant devenue humide avec l’eau du bain improvisé – mais le résultat n’était pas plus rassurant.
Heureusement, une servante les ayant croisée un peu plus tôt arriva sur ces entre-faits, apportant avec elle un verre de potion bleue, délivré par le médecin royal, effaçant ainsi jusqu’à la dernière plaie obtenue durant l’excursion improvisée.
Mais Link n’eut la permission de quitter les lieux qu’une fois délesté de sa couche de crasse, ce qu’il fit non sans grommeler.
Les traits tirés et les articulations en relief, le vieux forgeron se traînait avec difficulté au travers de cette maison si vide, si grande depuis le décès de son épouse.
Son air sombre ne s’allégea pas plus alors qu’il parvenait péniblement à la table à manger autour de laquelle se pressaient ses petits-fils, affairés à poser les couverts ou les premiers plats, concentrés sur leurs tâches plutôt que sur leur grand-père.
Celui s’écroula plus qu’il ne s’assit réellement sur sa chaise, bousculant les coussins que Red avait installé pour le soulager.
Ce fut ce mouvement, si peu habituel, qui les arracha de ce qu’ils faisaient et tournant toute leur attention sur lui. Même Green dans la cuisine, s’essuyant les mains sur un torchon ayant eu de meilleurs jours.
— Tout va bien, papy ? entama le premier Red.
Des quatre bourriques dont il avait hérité à la fin de leur dernière quête, celui-ci était le plus attentionné à son égard. Pas que les trois autres le négligeaient ! Son petit Link, même divisé en quatre personnes, restait le même enfant au cœur beaucoup trop grand pour ce monde cruel. Juste que Red avait moins de difficulté à porter son cœur en bandoulière là où les autres commençaient à montrer cette pudeur commune aux adultes quand il était question de sentiments. Lui le premier.
— Ce sont encore ces foutus rhumatismes, grinça-t-il.
Ce n’était pas la première fois qu’il avait à faire avec ces saletés, mais le savoir n’apaisait pas pour autant la douleur, celle-ci ayant tendance à ressortir les mauvais côtés de son caractère. En réaction, les gens préféraient filer droit et l’éviter si possible.
— Tu as besoin de quelque chose ? demanda timidement son petit-fils.
Ses trois frères l’observaient avec appréhension, intérieurement émerveillés du courage du dernier.
Même un Moblin mal embouché était préférable à leur grand-père !
— Qu’on arrête de me poser des questions stupides, cracha-t-il.
En temps normal, sans doute se serait-il excusé, mais nous n’étions pas dans cette disposition, alors le senior se contenta de mâchonner ses lèvres, plus courbé que jamais, ses yeux lançant des éclairs.
Rapidement, Green attrapa son frère par la manche, l’embarquant avec lui dans la cuisine où il pourra laisser libre court à ses larmes qu’il voyait déjà poindre, blessé par la sécheresse du ton de leur grand-père.
Plus indécis sur la marche à suivre, les deux autres restés sur place revinrent où ils en étaient, gardant leur langue.
Un silence à couper au couteau semblait avoir figé le moment. Même les mouches n’osaient plus voler.
De la cuisine, on n’entendait aucun bruit en-dehors du feu crépitant et les éventuels mouvements de Green. Soit Red pleurait sans bruit, soit il s’était repris. Soit il était sorti.
Le déjeuner se déroula dans la même ambiance tendue, chacun gardant résolument le nez dans son écuelle, peu désireux de croiser le regard de qui que ce soit. L’absence de Red ne fut pas plus commenté. Le vieux Smith avait suffisamment de mal à mâcher pour se concentrer sur autre chose que le plus petit confort qui lui soit disponible, prenant à peine le temps de savourer les aliments.
En temps normal, après le déjeuner, il n’était pas rare qu’il aille s’allonger à l’étage, le temps d’une petite sieste, ou quittait la maison au profit d’une promenade digestive, mais aucune de ces deux options ne lui plaisait actuellement.
Rester assis était contre-productif, surtout avec ce début de sciatique qui commençait à s’annoncer, mais le moindre mouvement était une telle douleur que la simple action de respirer commençait à être remis en question.
Debout, hésitants, les trois Link le fixaient avec appréhension, se tortillant sur place, n’osant pas retourner à leurs activités précédentes, craignant d’être houspillés. Ou, pire, qu’à la seconde où ils se détournent, leur grand-père ne s’écroule ou n’ait besoin d’aide, peu importe quoi.
— C’que vous voulez ? gronda-t-il de nouveau, prenant enfin conscience qu’il se trouvait être le point de mire des trois blondinets.
— Tu es sûr que ce n’est uniquement que tes rhumatismes ? osa s’avancer Vio.
Pour professer en tant que forgeron, il était nécessaire d’avoir les bras bien musclés. Et c’était un fait qu’aucun n’avait réellement oublié, juste d’avoir sous-estimé l’hylien devant eux dû à son grand âge et sa faiblesse actuelle.
Autant dire qu’ils sursautèrent tous les trois, avant de se mettre en garde, tous leurs instincts leur hurlant que c’était les prémices d’un affrontement.
Mais ce n’était que leur grand-père. Non ?
— Vio ! Ce n’est pas parce que tu passes ton temps le nez collé à une infinité de livres que tu es aussi intelligent que tu aimes le croire ! La vie, c’est pas dans les bouquins ! Je te défends de remettre en cause mes propos ! J’avais déjà ces satanés rhumatismes que vous tétiez le sein de votre mère !
Blessé par les propos autant que par la violence avec laquelle ils avaient été proféré, l’adolescent eut un mouvement de recul, mais l’expression de son visage se figea, dans ce masque qu’il arborait en compagnie des nobles ou quand il devait composer avec de soi-disant érudits qui refusaient de reconnaître sa culture ou son intelligence en se basant uniquement sur son âge ou sa naissance rustre. Pratiquement son masque de guerrier.
Comme il leur tournait le dos, ses frères ne pouvaient pas le voir, mais ils savaient reconnaître la tension qui habitait ses épaules ou à quel point son dos était droit alors qu’il se raidissait pour se redresser.
Sans doute allait-il ouvrir la bouche pour se défendre, de cette voix glaciale qui matait même l’érudit le plus orgueilleux, ou se contenterait-il de le toiser avant de quitter la maison, par respect pour l’ancien.
Mais personne ne le saura car la porte d’entrée s’ouvrit soudainement, faisant subitement entrer le soleil, mais aussi Syrup, sans son chapeau et ébouriffée, le souffle court.
Elle observa chacune des quatre personnes se trouvant devant elle, avant de finalement revenir à Smith qui n’avait pas pris la peine de se lever ou même de lui jeter un coup d’œil, l’air peu aimable.
Tous les deux étaient de la même génération, même si on avait tendance à l’oublier, ainsi que le roi et d’autres aînés. Elle les avait vu grandir, vieillir, se marier, attendre leur premier enfant, pleurer leur épouse…
Les Link n’attendirent pas qu’ils se reprennent et prirent rapidement la poudre d’escampette, trop heureux d’échapper à cette ambiance pesante, fermant la porte derrière eux et fuyant les maisons pour une clairière calme où ils s’assirent.
Une fois leur souffle repris, ce fut un immense câlin collectif dont le point central fut Red, bien que Vio eut aussi sa part d’étreintes.
— Tu as pu manger ?
— Non, mais je n’ai plus faim, renifla le héros en rouge.
Absolument pas convaincus, ils n’ajoutèrent rien mais finirent par se relever et marcher jusqu’à la ferme Lon Lon pour s’offrir leurs produits, bien que Red, avec son intolérance au lactose, fit l’impasse sur le lait qui faisait la renommée du lieu, qu’ils allèrent grignoter non loin.
Si Red avait dû sauter le déjeuner, les trois autres n’avaient pris aucun plaisir à le manger, ils apprécièrent donc tous les quatre cette collation.
Le silence entre eux n’avait rien à voir avec celui de tantôt, plus confortable, alors qu’ils profitaient du soleil et du chant calme des oiseaux.
— À quoi ça sert ?
— Ce fabuleux nectar permet d’affiner vos recherches ! Consommez-le et jugez du résultat !
Curieux, les enfants s’agglutinaient devant le nouveau marchand de la place centrale, fascinés par les couleurs vives derrière les parois de verre. C’était la première fois qu’ils voyaient ça !
— Comment vous faîtes ça, monsieur ? s’enquerrait Jill.
— Comment ça ?
— Bah, le nectar. C’est des plantes ?
— La maîtresse, elle dit que le nectar, c’est du jus de fleur ! ajouta Candy.
Perturbé par les questions des trois enfants, Terry trébuchait sur ses mots, ne sachant pas trop quoi répondre. Non seulement, il ne pouvait pas éventer le secret de sa production, mais surtout, il n’en avait pas la moindre idée !
Attention : il ne commercialisait rien d’illégal ou de mortel ! Juste, après avoir vérifié les effets et leur innocuité, il ne s’était pas plus que ça penché sur le sujet.
Et, naïf, il se serait attendu à ce que des gamins soient tous plus candides les uns que les autres, se contentant, comme son premier client, celui tout en vert, de compter les rubis nécessaires pour se payer un verre du produit si rare, ou d’un caprice auprès de leurs parents respectifs pour que ceux-ci le payent à leur place.
— Puis, c’est pas naturel comme couleur.
Becco pointa du doigt le bocal emplit de nectar bleu suite à ces mots.
Même assis, Terry les dépassait d’une bonne demi-tête, et pourtant il se sentait plus en danger que jamais sous leurs attentions inquisitrices, se demandant même s’il allait pleurer sous tout ce stress.
— V… vous voulez essayer ? bégaya-t-il.
Le trio croisa les bras et se rapprocha les uns des autres, le défiant de leurs yeux noirs.
— G… gratuitement ? s’entendit-il dire.
Il n’eut pas le temps de nuancer ou d’ajouter une condition que, déjà, les trois morveux affichaient leurs sourires le plus angéliques, tendant chacun un récipient dans sa direction, lui faisant comprendre qu’il avait été magnifiquement roulé dans la farine.
Le visage brûlant de gène, il leur versa le nectar de leur choix.
