La journée avait plutôt bien commencée.
Il s’était réveillé naturellement, savourant le poids de la couette sur son corps alangui.
Alors qu’il se préparait, il avait pu revêtir ses habits préférés et une odeur délicieuse volait dans les airs quand il avait quitté sa chambre pour rejoindre la cuisine.
Ses frères l’y avaient salué, d’aussi bonne humeur que lui. Le petit-déjeuner avait rempli toutes ses promesses et c’était donc avec le ventre bien rempli qu’il avait entamé réellement la journée.
Il avait décidé qu’aujourd’hui serait dévolu à son apprentissage de la forge, donc il rejoignit rapidement leur grand-père qui le salua avec son calme habituel.
Rapidement, le foyer accueillit un feu ronflant et la température augmenta, les murs de pierre enfermant cette chaleur pour la redistribuer au fur et à mesure que les heures passaient, les mettant tous les deux à rude épreuve. L’effort seul suffisait à les vider de toute l’eau de leurs corps, mais ajouté à la température, il n’était pas rare qu’ils doivent prendre des pauses pour boire régulièrement. C’était souvent quelques minutes grapillées au temps pendant que l’autre travaillait encore, le temps d’avaler quelques gorgées d’eau trop tièdes pour vraiment rafraîchir.
Mais il arrivait aussi de se perdre tellement dans la réalisation qu’il en excluait tout le reste.
Il était loin d’être le seul, ce trait semblait s’étendre à leur famille entière. Quand ils se concentraient, Hyrule pouvait tout aussi bien s’effondrer autour d’eux ! Même Vaati y réfléchirait à deux fois avant d’attirer leur attention.
Le grand-père et son petit-fils étaient donc concentrés sur leurs projets, manipulant leurs outils avec précision, chaque inspiration apportant l’air brûlant à leurs poumons, la sueur recouvrant leurs peaux rougissantes, le feu ronflant dans le foyer sans faillir.
Il fallut l’arrivée d’un autre Link pour qu’ils prennent une pause et les rejoignent pour déjeuner et s’asperger d’eau fraîche afin de soulager leur chair échaudée.
Là encore, le repas avait été un délice et il eut la surprise de découvrir son dessert préféré, ajoutant encore plus à sa bonne humeur actuelle.
Ce fut donc le ventre plein de bonnes choses qu’il retourna avec leur grand-père dans la forge pour reprendre où ils en étaient.
C’était une journée déjà bien chaude et le foyer était loin de refroidir alors que les marteaux reprenaient leur danse.
Bercé par les mouvements répétitifs, la chorégraphie mille fois répétée, la langueur induite par la digestion et le mutisme concentré de son grand-père, l’apprenti forgeron perdit rapidement le moindre repère et se plongea corps et âme dans sa réalisation.
Quand il rouvrit les yeux, il était confus. Déjà, parce que, malgré tous ses efforts, il ne voyait plus rien. C’était comme si quelque chose pesait sur ses paupières, réduisant à néant ses tentatives.
Rapidement épuisé, il abandonna, grognant de dépit.
Et aussitôt, la vue lui fut rendue, la luminosité soudaine le faisant grogner de nouveau, mais pas autant que la soudaine impression qu’une lame brûlante lui était soudainement enfoncée à travers l’orbite.
Un hurlement déchira l’air et il eut bien du mal à comprendre qu’il provenait de lui, alors que la douleur le submergeait tout d’un coup, semblable à un incendie se déclenchant dans son crâne et s’étendant dans toute sa boîte crânienne.
Il remarqua à peine les étreintes le long de son corps alors que ses frères le forçaient à se rallonger, trop occupé à verbaliser sa souffrance et à tenter de la fuir.
Quand la lumière disparut de nouveau, il comprit que c’était un linge humide, soit pour lutter contre la fièvre, soit pour diminuer un tant soit peu son martyre. Pas très utile en l’état mais c’était sans doute plus pour faire quelque chose, en réaction à une situation sur laquelle ils avaient peu, voire aucun contrôle.
Coincé dans sa tête, incapable d’exprimer autre chose que sa souffrance, déchargé de sa vue, il était privé de la liberté la plus élémentaire, celle de penser. En effet, la moindre bribe de réflexion paraissait déclencher une réaction en chaîne, empirant son état si c’était encore possible.
En désespoir de cause, un de ses frères avait fini par forcer une ceinture en cuir entre ses dents qu’il desserrait à peine, sans vraiment savoir s c’était pour réduire les dégâts ou pour amoindrir le son.
De temps à autre, il était soulevé et le bâillon de fortune retiré, le temps de faire couler dans sa gorge desséché un verre d’eau froide ou ce qui s’apparentait à du bouillon.
La lumière avait été retirée, ou la nuit était tombée, toujours est-il qu’après son retour à la conscience et malgré le linge barrant toujours sa vue, il ne captait plus la moindre trace de lumière, ce qui était une évolution plus confortable, mais il ne put s’empêcher de s’inquiéter pour les autres Link qui n’étaient pas vraiment connus pour leurs nyctalopies.
Il en eut la confirmation quand le son très reconnaissable de la collision entre un corps hylien et un meuble de taille robuste, un peu plus tard, mais surtout de la floppée de jurons qui lui permit d’identifier laquelle des Couleurs en avait été la malheureuse victime.
Bien malgré lui, il parvint à grimacer un sourire à cette scène qu’il ne pouvait qu’imaginer, hélas. Ce n’était pas vraiment nouveau dans leur petite vie. Certaines choses ne changeraient jamais, et leurs maladresses si comiques, à eux quatre, faisaient parties de cette immuabilité. Bien sûr, leur père prétendait que les choses changeraient une fois l’âge adulte arrivé, que tout cela était dû aux poussées de croissances inégales.
Mais, inévitablement, son propre père se râclait la gorge avant de lui rappeler ses propres balourdises. L’une des plus inestimables étant quand il avait demandé la main de celle qui devint sa femme, manquant pratiquement de lui tordre le poignet alors qu’il glissait l’anneau forgé pour l’occasion à son doigt. Ou, lors de ladite cérémonie de mariage, où, non content d’avoir renversé la moitié de bancs dévolus de son côté, tels des dominos, il avait manqué de la décapiter ou simplement la scalper, en voulant remonter le voile masquant ses traits si délicats.
Et encore, était-il heureux de ne pas avoir eu à rester à la maison lors de la nuit de noces, invité par Dartas pour l’occasion, car nul doute qu’il aurait eu à les séparer, effrayé par les éventuels cris de sa bru.
Oui, même après la naissance de son petit-fils qui était devenu, par la force des choses, ses petits-fils, le vieux forgeron continuait de faire peser sur son enfant le poids de son regard réprobateur.
Pas que feue sa fille était dépourvue de ce genre de déveine ! La pauvre enfant s’était fait coursée par toutes les cocottes du royaume, au moins une fois ! Et elle devait bien être la seule de la petite ville à savoir nager, avec toutes les fois où il avait fallu la repêcher suite à une tentative de chasse à la grenouille infructueuse.
Mais voilà, on ne disait jamais du mal des morts, c’était une règle tacite. Même si, aux travers de ces scénettes malheureuses, c’était plus de l’affection que de l’affliction qui en échappait.
Malgré l’obscurité omniprésente, son sourire fut suffisamment visible pour son frère qui grommelait alors qu’il sautillait jusqu’à la chaise à côté du lit, évitant de porter son poids sur le pied endolori.
Ce n’était pas très urbain, bien sûr, de se moquer, mais c’était de bonne guerre. Et ils savaient bien, entre eux, que c’était bon enfant, aucune trace de cruauté ne subsistant vraiment.
Malgré leur âge, ils restaient le même sale garnement d’avant leur toute première aventure, faisant des farces autant qu’il rendait service à ceux qui en avaient besoin. Juste, ils étaient devenus quatre.
Une main rêche vint maladroitement caresser les cheveux blonds étalés sur l’oreiller et moites de sueur, l’invitant à dormir plutôt qu’à s’épuiser à rester éveillé.
— Quelle… quelle heure est-il ? croassa-t-il comme il le put.
— L’heure d’enfin dormir si je ne veux pas que je t’assomme, grommela son garde-malade.
— Si gentiment demandé.
Le rire qui lui échappa parut amplifier la douleur, celle-ci frappant contre les bords de son crâne comme une armée d’Octoroks, crachant leurs projectiles de toutes leurs forces, et la plainte qui lui échappa fut accueillie de tapotements légers sur sa main, alors qu’il la serrait en poing, s’agrippant à la literie comme pour s’ancrer dans la réalité, éloigner la géhenne dans laquelle il était plongé.
— Chacun son tour.
Mais cette fois, il n’y avait plus d’amusement, plutôt de la sollicitude, de la préoccupation.
Ils restèrent ainsi, se tenant la main, dans le silence de la maison, se laissant bercé par les légers bruits qu’elle émettait, ou ceux provenant de l’extérieur. Les craquements du bois, les hululements d’une chouette en chasse, le vent dans les arbres…
La douleur était toujours là, lui tirant des larmes rapidement absorbées par le linge couvrant le haut de son visage, mais il avait la main chaude d’un de ses frères dans la sienne. Et, tel un talisman, elle parut le protéger alors qu’il sombrait lentement dans l’inconscience, son souffle s’apaisant légèrement.
Sans un mot, celui à son chevet le borda avec soin, ne lâchant pas sa prise un instant, puis s’installa confortablement.
La nuit allait lui sembler longue dans cette position, il ne manquerait plus qu’il se trouve à son tour hors-circuit !
