Couple : Sam Winchester x Gabriel
Genres : Tranche de vie – Fluffy – Humour – Romance – Surnaturel / One-Shot
Rating : +16
Résumé : Pensant être protégé du monde surnaturel en prenant le rôle d’un étudiant tout ce qu’il y a de plus normal, Sam ne se doutait pas qu’il y replongerait de sitôt. Et encore moins, de lui-même.
Bonne lecture !
Si Sam avait axé ses études sur le droit, il s’était permis d’ajouter quelques matières pour le plaisir. Et l’histoire de l’art en faisait partie.
Contrairement à ce que prétendait Brady et d’autres idiots dont il partageait les cours, il ne l’avait pas fait pour se faire mousser auprès de la gente féminine, mais par réel intérêt.
Depuis que son père lui avait interdit de revenir et avait métaphoriquement claqué la porte derrière lui, Sam ne se retrouvait plus ballotté aux quatre coins du pays, forcé de changer d’établissement en fonction des affaires paternelles. Et donc, il pouvait faire ce qu’il voulait, comme il le voulait.
Le prix de cette liberté était assez élevé, mais il était hors de question d’y renoncer. Peu importait la solitude.
Au travers de ses cours, il s’était découvert une surprenante sensibilité envers l’art, sous toutes ces formes. Jusque là, ses connaissances en la matière consistait surtout dans les tableaux médiocres des motels pourris où il passait le temps et des rares excursions dans les musées auxquelles il avait pu assister. Bien sûr, il y avait aussi les représentations des démons et autres forces surnaturelles qui égrenaient leurs recherches, mais il était loin de la connaissance basique qu’un américain moyen possédait.
Par contre, il était incollable sur Dr Sexy M.D. Ça comptait ?
Heureusement, il n’avait pas eu à se ridiculiser en s’exprimant sur ses préférences artistiques et il se retrouva rapidement transporté par la fougue de leur professeur qui semblait animé par une passion dévorante pour tout ce qui s’approchait de près ou de loin de son département. Tellement que Sam s’était demandé à quelques reprises s’il ne se trouvait pas en face d’un monstre quelconque, visant à se nourrir auprès de ses étudiants. Mais comme il ne trouva aucun indice allant dans ce sens et que le nombre d’élèves n’avait pas changé, il avait lâché l’idée.
Et au contact de ce drôle d’illuminé, il avait passé en revue chaque courant du monde des arts. Certains l’avaient fait vibrer, d’autres bailler, et plus encore le laissèrent confus. Quel esprit malade avait pu arriver à ce résultat ?
Même si ça restait une matière avec des notes à prendre et des travaux à rendre, il ne sentait pas aussi contraint que lors des autres cours, comme une petite récréation, une bouffée d’air, avant de replonger le nez dans ses lectures obligatoires et les douze milles devoirs dus pour hier.
Parfois, il regrettait d’avoir choisi le droit. Puis ses pensées s’envolaient inévitablement vers son père. Et sa motivation crevait le plafond.
Hors de question de lui faire ce plaisir…
Au milieu de ces nuées de peintures, ces cascades de sculptures, les compressions et les… trucs bizarres et conceptuels, il était facile d’avoir le tournis. Et chacun leurs tours, les étudiants avaient pu expérimenter le célèbre syndrome de Stendhal, ou évoquer leurs expériences.
Sam les enviait un peu mais se raisonnait qu’il venait seulement de débuter son immersion dans ce monde étrange. Son tour viendra, tôt ou tard.
Au travers des cours, il avait pu croiser des œuvres qu’il avait entraperçu dans le célèbre carnet de son père, fantasmagorie du monde surnaturel qu’il devait alors appréhender différemment.
Était-ce là tout le sens de l’art ? Détruire tout ce qu’on connaissait pour réapprendre à voir ? Heureusement, son socle de connaissance était trop maigre pour qu’il en subisse un réel affront, rendant l’exercice plus simple que pour d’autres.
C’est ce qu’il s’était permis d’expliquer, un jour, à son groupe d’amis, lorsque Rebecca l’avait interrogé sur leur contenu, discourant sur la beauté que ses yeux de non initié découvraient avec toute la candeur innocente d’un enfant.
Évidemment, pour eux qui avaient grandi dans un cadre plus stable et plus « normé », l’art leur rappelait surtout les sorties rébarbatives et les leçons assommantes d’enseignants rasoirs, de projecteurs mal réglés et de photocopies obscures. Ils l’écoutaient avec un sourire gêné alors qu’il s’enflammait peu à peu. Ce fut d’ailleurs cette expression qui le ramena sur Terre, un peu penaud.
Taquine, Jessica avait claqué un baiser sur la joue de son petit ami tout frais puis passa son bras autour du sien une fois les talons de nouveau par terre.
— Si tu pouvais avoir la même verve lors des études de cas, tu serais un vrai fauve !
— Hé, je me débrouille bien, je te ferais savoir !
— Mais oui, mais oui, le tempéra Jessica.
Et, en effet, sans être major de promo, Sam se débrouillait comme un chef.
Malgré son style de vie assez chaotique, il était parvenu à garder une bonne moyenne, alors maintenant qu’il n’avait pas à supporter l’humeur de son père, les déménagements intempestifs ou encore les affreuses chambres de motel, il ne lui avait pas fallu longtemps pour se hisser dans le haut du classement.
Et le petit groupe d’amis en avait parfaitement conscience et aimait le taquiner à ce sujet.
Eux-mêmes n’étaient pas trop mauvais mais un sacré écart existait entre eux. Le pire était Brady qui enchaînait les fours depuis quelques mois malgré les propositions d’aide de leurs parts, mais il les refusait tous en prétextant que ce n’était qu’une mauvaise passe. Respectant sa décision, ils ne s’étaient pas appesantis dessus, et l’avaient lâché en lui rappelant que, s’il changeait d’avis, ils seraient quand même là.
— Fais gaffe Jess, il va finir par s’amouracher d’une de ces nanas fictives et se barrer avec le tableau !
— Gna gna, bande de jaloux !
La religion était omniprésente quand votre vie basculait dans le monde du surnaturel.
Certains découvraient la Foi, peu importe sa forme. D’autres la perdaient. Et d’autres encore se trouvaient entre les deux, incertains.
Sam ignorait l’avis de son père sur la question. Pour Dean, c’était évident, il n’y avait pas été sensibilisé. Il les considérait comme des contes de fée au même titre que ceux qu’il lui lisait quand ils étaient petits.
Quand à lui…
Il était si jeune lors du drame qui avait détruit sa famille… Un bambin d’à peine six mois. Dean était à peine plus vieux, seulement quatre ans. Leur père ne pouvait pas les trimballer partout et en tout temps, il avait dû les confier à des personnes de passage, de vagues connaissances…
C’est auprès du pasteur Jim que Sam avait découvert ce nouveau monde. L’adulte ne faisait pas ça pour le détourner du chemin sombre de John mais plutôt pour occuper ce petit qui avait tant de question sur l’univers qui l’entourait. Et quoi de mieux que le Livre de la prière commune pour y répondre ?
C’était donc à ses côtés que le jeune garçon avait fait ses premiers pas dans ce monde d’espoir et de promesse, apprenant les prières et le nom des protecteurs.
Avec le recul, ça avait été une lueur dans les ténèbres qui l’entouraient en tout temps. Lorsque tout allait mal, quand Dean était agacé par lui, quand leur père avait passé une mauvaise journée, quand ils partaient tous les deux pour une chasse complexe, Sam se raccrochait aux seules choses qu’il possédait vraiment. Sa Foi, ses prières.
En-dehors des séjours auprès du pasteur, il lui était quasiment impossible de passer le seuil d’une église ou tout autre site sacré. Et tout signe extérieur d’une activité religieuse était à proscrire dans les environs de John, Sam l’avait vite appris. Il avait donc développé des astuces pour rendre hommage à Dieu sans se faire prendre.
Vivre à la fin du XXe siècle et devoir se cacher pour exprimer sa Foi…
Avec l’âge, il s’y était accroché, puisant l’espoir ou la force qui lui étaient nécessaires pour avancer. Pour supporter le caractère et les avis tranchés de leur père. Son frère incapable de lui tenir tête et le suivant lâchement.
Sa Foi était sa constance, sa lumière dans l’obscurité de sa vie.
Alors, quand il s’était rendu compte de la surreprésentation de la religion, peu importe laquelle, à travers le monde de l’art…
Il s’était senti étourdi et avait eu besoin de s’asseoir quelques instants. Heureusement, personne n’en avait été témoin et il avait pu reprendre sa contemplation, fébrile.
Dans la tradition, les statuts étaient codifiés. Les anges et leurs ailes, les saints et leurs auréoles, le Christ et sa couronne d’épines…
Il s’en était gorgé, passant ses heures de libres à farfouiller aussi bien les bibliothèques qu’Internet, à la recherche d’autres représentations de l’art sacré.
C’était un peu bizarre, à la réflexion, surtout pour un futur avocat, mais il catalogua cette obsession avec toutes celles qu’il avait pu avoir, auparavant, sachant qu’elle s’éteindra aussi vite qu’elle était arrivée. Et ce n’était pas quelque chose de futile, comme la fois où il avait tenté de collectionner le plus de pogs possibles, c’était de la culture générale !
En tout cas, c’est ainsi qu’il le présenta à ses amis lorsqu’ils l’interrogèrent à ce sujet. Et, une fois de plus, ils le regrettèrent, bien qu’il avait été moins véhément et passionné que lorsqu’il avait été question de l’histoire de l’art.
Il savait à quel point la religion, et les croyances en général, pouvait être un tabou pour certains, un sujet trop sensible pour d’autres. Et, surtout, Sam n’avait pas l’intention de faire étalage de son passé, or il était intrinsèquement lié à son anglicanisme.
Donc, même si ses amis étaient maintenant au courant de son intérêt, le sujet ne fut plus abordé. Du moins, pas frontalement.
Pour une raison qui lui échappait, Sam se retrouvait à se balader entre les tombes d’inconnus, accompagné de Jessica et Brady. Heureusement qu’ils étaient là, car il pourrait penser être revenu dans sa vie d’avant, traquant la stèle qu’il faudra piller, une fois de plus, afin de recouvrir les restes humains d’un bon kilo de sel et d’essence, avant d’y mettre le feu.
Mais pas cette fois. Pas de charge supplémentaire à ajouter à son casier, heureusement encore vierge.
Non, c’était une sortie toute en détente, durant laquelle ses amis s’asticotaient mutuellement avec amusement, lui se contentant de tenir la main de Jessica et de les observer avec un rien de blâme amusé.
C’était plus fort que lui, il les enviait pour leur jovialité, leur légèreté.
Pas qu’ils n’avaient jamais eu de problème ou qu’ils n’avaient jamais ressenti la pression ! Mais aucun d’eux n’avait eu à traquer des êtres vivants ou à presser la détente d’une arme afin de sauver les vies d’inconnus ignorant tout du danger qui les menaçait. Ou tout simplement pour son frère ou son père.
Cette sombre pensée le fit se crisper, ce qui attira l’attention de Jessica qui lui jeta un regard interrogateur. Il la rassura d’un pâle sourire et elle reprit ses bêtises, bien qu’avec moins d’enthousiasme.
— Oh, la voilà ! s’exclama-t-elle subitement.
Heureusement, personne n’était là, en-dehors d’eux trois, en ce jeudi après-midi, donc sa déclaration au volume un peu trop élevé ne leur attira aucune réprobation. Par contre, les deux garçons échangèrent un regard, toujours pas mis dans la confidence.
À la réflexion, ils étaient vraiment des crétins naïfs, pour l’avoir suivi sans poser la moindre question sur leur direction.
Mais la jeune femme ne leur laissa pas le temps et, s’emparant de la main de Brady, elle les traîna tous les deux jusqu’à une statue funéraire qui, en plus d’être superbement détaillée, avait la particularité… d’être recouverte de rouge à lèvres ?!
Jessica n’attendit pas qu’ils expriment leur surprise et se retourna, leur faisant face, écartant largement les bras avec un sourire tout aussi large.
— Et voilà !
— Tu nous as fait venir pour… un tas de pierre ? demanda Brady.
Aussitôt, elle planta les poings sur ses hanches et se pencha, l’air faussement mauvais.
— Déjà, ce n’est pas « un tas de pierre » môssieur. C’est une superbe statue funéraire ! Et pour ta gouverne, elle fait partie des incontournables de la ville !
Et elle lui tira la langue, avant de se tourner vers son petit ami.
— Je sais que ce n’est pas aussi prestigieux que le Cantor Arts Center, mais… j’ai pensé que, puisque tu peux y aller quand tu veux, que ce soit via tes cours d’histoire de l’art ou tout simplement quand tu veux, ce serait original ?
Au fur et à mesure qu’elle avançait dans ses explications, son volume se réduisait et elle finit par observer son pied gauche creusant dans la terre poussiéreuse, la tête basse.
Elle la releva lorsque Sam l’embrassa sur le front, touché par son attention.
— C’est parfait, ne t’inquiète pas.
Elle lui sauta au cou, amusée une fois de plus de leur différence de taille qui lui permettait d’être suspendue à quelques centimètres du sol, surtout quand Sam l’attrapait par les hanches pour soulager sa nuque.
Brady dut toussoter pour leur rappeler sa présence, et ainsi éviter l’habituel échange baveux, surtout entre deux sépultures comme ils l’étaient actuellement.
— Du respect pour les morts, jeunes gens, grinça-t-il dans une mauvaise imitation de leur chef de dortoir.
Ayant fait bien pire auparavant, Sam ne fit que hausser les épaules alors que sa petite amie rougit de gène, reposée au sol.
— Donc, tu voulais nous montrer cette statue pour…? Non, parce que si c’était pour jouer les tourtereaux, c’était pas utile de m’emmener. J’vous aime bien, mais je ne fais pas trop dans le voyeurisme…
Brady agita les bras, proposant qu’il prenne la poudre d’escampette et les laisse en tête à tête. Certes, il les avait poussé l’un dans les bras de l’autre, mais ce n’est pas pour autant qu’il avait envie d’assister à leurs effusions, merci bien !
— Idiot, renifla Jessica.
Elle s’éloigna de Sam et retourna auprès de la sculpture, reprenant sa pose de tantôt, remettant en place des lunettes invisibles sur son nez.
— Le saviez-vous ? Cette statue a une légende qui perdure depuis des siècles !
Loin de partager son enthousiasme, Sam et Brady levèrent un sourcil à cette déclaration, la forçant à se corriger.
— Bon, d’accord, peut-être pas des siècles, mais plusieurs décennies, au moins ! Et je ne mens pas !
Elle ne les convainquit pas plus mais au moins eurent-ils la gentillesse de ne pas la couper et de prendre un air intéressé.
— Selon la légende, si vous l’embrassez, vous pourriez rencontrer votre âme-sœur ! N’est-ce pas adorable ?
Un léger sourire amusé tira sur les lèvres de Sam. Si quelqu’un était adorable, ici, c’était Jessica et son enthousiasme.
Il observa un peu plus attentivement le sujet de la croyance et remarqua que la pierre grise était en effet recouverte d’empreintes de rouge à lèvres. Il y avait tellement de teintes qu’on pourrait confondre la statue avec un présentoir de parfumerie ! Mais il devait y avoir quelqu’un venant de temps à autre afin de nettoyer car chaque « baiser » semblait plutôt frais.
— Et c’est donc pour ça que tu nous as fait venir ? Pour plaquer magistralement ce pauvre Sam et lui présenter son remplaçant ?
Brady avait utilisé un ton moqueur, mais on sentait un rien de menace sous-jacent. À ses yeux, ce n’était pas impossible que ce soit vrai. D’ailleurs, Jess s’empourpra aussitôt, rugissante de colère.
— Non, mais ! Tu me prends pour qui ?!
Sam les laissa se prendre le bec, pensif.
Il avait contourné sa petite amie pour se rapprocher de la ronde-bosse, l’observant plus en détail.
La pierre grise présentait quelques aspérités mais était intacte dans l’ensemble. La météo et le temps avaient adouci les traits sans les flouter pour autant.
C’était la représentation d’un ange aux ailes ouvertes et à l’auréole double, vêtu d’une toge courte glissant sensuellement d’une épaule. Une branche tordue parée de trois fleurs aux pétales pointus était tenue dans la main reposant sur sa cuisse couverte. Mais ce qui attirait vraiment son regard, c’était le visage penché vers celui qui se tiendra devant, dans un mouvement de compassion et d’invitation.

Par association d’idée, Sam se souvint des statues des frères Geef, l’Ange du mal et le Génie du mal, représentant toutes les deux Lucifer d’une manière troublante, si séduisant qu’il aurait provoqué l’émoi de jeunes paroissiennes.
Mais ce n’était pas le cas, là, si ?
Il en était à loucher sur les traces de maquillage quand Brady vint se poster à ses côtés, pendant que Jessica attrapait son bras de l’autre côté, le serrant assez fort pour le faire grimacer.
— Vous avez fini, les enfants ? se moqua-t-il en riant légèrement.
— N’aide surtout pas, râla son voisin.
La jeune femme, de son côté, se contenta de leur tirer la langue avant de se blottir contre son petit ami.
— Bon, sinon, hormis reluquer l’ange Gabriel, c’était quoi l’activité prévue ? bâilla Brady.
Il frotta de ses deux poings les larmes qui avaient perlé par réflexe.
Il n’était pas particulièrement tôt, mais l’étudiant dormait mal depuis quelques mois, alors se faire arracher du dortoir pour crapahuter dans un endroit aussi réjouissant qu’un cimetière vide… Encore, il ferait nuit, ils allumeraient des bougies, ça ferait une super ambiance ! Mais non, ils grelottaient dans le vent frais de cette mi-novembre, fixant un mec à peine plus habillé et tartiné de rouge à lèvres de nanas désespérées.
— Comment tu sais que c’est lui ? demanda Jessica, surprise.
— Les lys, indiqua-t-il du menton. C’est son symbole.
— C’est aussi celui de la Vierge Marie, de Jésus… lista Sam.
— La ferme, Wikipédia, grogna-t-il.
Absolument pas touché, il se contenta de hausser les épaules.
— C’est bizarre, je ne me serais pas attendue que ce soit cet ange en particulier à qui on attribuerait cette légende… énonça pensivement Jessica. Ah, j’oubliais ! Elle est en deux partie : si vous l’embrassez, vous pourriez rencontrer votre âme-sœur, mais ! Si vous l’embrassez « comme un amant », la statue se réveillera et vivra avec vous éternellement. Ou, reconnaissante de vos sentiments à son égard et de sa libération, elle vous accordera un vœu. Les deux versions cohabitent.
Un silence contemplatif prit place alors qu’ils scrutaient de nouveau la statue funéraire.
— Ce mec a été embrassé de partout, renifla Brady. Et il est toujours là. C’est des conneries.
— Ferme-la, râla Jessica. C’est juste une légende. Un conte. Et c’est plutôt mignon, pas besoin de la salir avec l’horrible réalité !
Pris entre les deux, Sam tourna la tête vers sa petite amie.
— Tu y crois ?
— Non, pas particulièrement. Mais si ces histoires ont été créée, c’est parce que les gens ont besoin de croire en quelque chose, non ? C’est le fondement même de la religion, après tout. Et peut-être qu’il y a un fond de réalité, que des âmes-sœurs se sont vraiment rencontrées après que l’une d’elles aient embrassé la statue.
— Youpi, un nécrophile, ricana Brady. Un mec complètement dérangé se balade dans un cimetière, voit une nana embrasser un ange en pierre et décide qu’ils sont tous les deux aussi tarés l’un que l’autre. Ils se marièrent et eurent beaucoup de consanguins.
Malgré lui, Sam dut se mordre l’intérieur de la joue pour éviter de rire à son tour. C’est vrai qu’il n’y avait pas grand-monde, en général, traînant dans les cimetières. C’était surtout des employés, des éplorés et des gens bizarres. Et des chasseurs. Mais ils pouvaient aussi faire partie des trois catégories précédentes.
Luttant pour cacher son sourire, il retourna à l’observation de l’ange.
— Après, Brady a raison, déclara-t-il, coupant la nouvelle dispute de ses amis. Il a sûrement été embrassé de toutes les manières possibles.
Se perdant dans sa contemplation, il commença à se mordiller les lèvres, tic qu’il avait développé lorsqu’il hésitait à partager le fond de sa pensée, comme pour retenir le moindre mot pouvant passer la barrière de ses lèvres.
Il le faisait assez souvent pour que Jessica et Brady l’aient remarqué, tout comme le reste de leurs amis, alors ils l’encouragèrent à poursuivre, curieux.
— Non, rien, c’est juste… Il a été embrassé comme on embrasserait un humain. C’est peut-être de là que vient la différence…
Des années passées à différencier les humains des créatures surnaturelles, il était incapable de faire la part des choses. Déjà maintenant, son cerveau commençait à réfléchir à toutes les options possibles, comme s’il préparait une chasse.
— Pourquoi un ange apprécierait les sentiments d’un humain ? Ou, pire, accorderait un vœu ?! renifla de nouveau Brady. Et puis, comment es-tu sensé embrasser un ange ?
Une colère inattendue semblait bouillonner en lui, ce qui surprit les deux autres. Le futur avocat n’avait jamais été si près de perdre le contrôle sur ses émotions qu’en cet instant.
— Comment embrasserais-tu un ange ? répéta Jessica.
Elle lâcha le bras de Sam, se frottant le menton.
— C’est une question à laquelle je n’avais jamais pensé.
— Et moi donc, cracha Brady.
De son côté, Sam garda sagement la bouche fermée. Lui non plus n’y avait pas pensé, mais il avait eu son lot de crush et d’amourettes avec des non humaines. Si on mettait de côté le potentiel blasphématoire, un ange pour intérêt amoureux n’était pas une si grande affaire. Enfin, si celui-ci prenait une apparence vaguement humanoïde, comme ceux immortalisés par les artistes. Sans parler de sexe, ça facilitait quand même grandement les interactions.
Une nouvelle fois, ce fut Jessica qui le sortit de ses pensées.
— Et toi ?
— Moi quoi ?
— La Terre à Sam, rit Brady. Ta merveilleuse chérie veut savoir comment tu t’y prendrais pour ne pas « embrasser comme un humain » l’emplumé !
Le coup de coude qu’elle lui asséna parut vider ses poumons de tout air alors qu’il se pliait avec un son étouffé.
Elle avait l’argument… percutant, quand il était question d’attirer l’attention.
— Je n’ai pas réfléchi plus loin, s’amusa Sam. Juste que… selon certaines croyances, les anges sont immatériels, ou avec des constitutions éloignées de la biologie humaine. Donc, peut-être que… ils ont aussi une manière différente pour témoigner de leur affection ? Après tout, ça se voit parmi le règne animal, alors sur le plan céleste… Ce ne serait pas surprenant, vous ne pensez pas ?
Un nouveau silence accueillit ses propos. Il pouvait voir dans leurs yeux une certaine compréhension.
Puis Brady fronça le nez, arborant un air dégoûté.
— Beurk, je viens de t’imaginer rouler un patin à l’autre poulet ! Vite, de l’eau de Javel, de la soude caustique, n’importe quoi !
Il commença à zigzaguer entre les pierres tombales, agitant les bras et piaillant d’écœurement sous les rires de ses amis qui s’empressèrent de le poursuivre en le taquinant, ignorant les airs outrés des rares passants, la statue funéraire et sa légende reléguées au fond de leur mémoire.
Sam n’avait pas le réveil « beau » : il passait d’un immobilisme quasi total à soudainement une agitation anarchique, arrachant les couvertures de son corps encore endormi, se tournant et se retournant, les membres partant dans des directions aléatoires. À cela se succédaient des grimaces étirant son visage, et seulement à ce moment ouvrait-il les yeux.
Une fois le degré de luminosité acceptable, il se redressait en baillant largement et en frottant énergiquement sa chevelure. Parfois se frottait-il les yeux pour parfaire sa routine. Et seulement à ce moment-là se considérait-il comme prêt pour la journée à suivre. Ou la nuit. Ou l’après-midi.
Bref, pour les heures à venir le séparant de sa prochaine nuit.
Sortir du lit était aussi un spectacle en soi.
Il était aussi à l’aise sur ses jambes que Bambi après sa naissance, comme s’il avait du mal à assurer son équilibre après avoir passé un certain temps en position allongée.
Il titubait donc à travers la pièce où il était. Chambre miteuse de motel pourri. Chambre étroite du bunker. Extérieur après avoir dormi dans l’Impala. Peu importait ou c’était, son rituel n’avait que peu de différences.
Le mieux était de le laisser se réveiller lentement sous le jet de la douche où il comatait encore quelques minutes, souvent affalé contre un des murs de la douche, avant de se réveiller pleinement. Ensuite, il se préparait et c’était bon, il pouvait noyer les dernières bribes de fatigue dans un mug de café si profond que « choppe » serait un terme plus adéquat.
Depuis que Dean l’avait arraché à son train-train d’étudiant, il avait réintégré sa routine d’avant, bien qu’elle n’incluait plus qu’eux deux, n’étant plus supervisés par leur père.
Tout en soufflant sur la boisson chaude, il fouillait leur maigre réserve de nourriture pour trouver ce qui pourrait constituer son petit-déjeuner, qui ne soit pas rassis ou tellement bourré de sucre qu’il changerait un enfant en balle rebondissante. Cela fait, il s’installerait à ce qui pourrait servir de table et lançait son ordinateur portable, naviguant sur le net soit pour réunir plus d’informations sur la chasse actuelle, soit pour survoler les informations locales et générales à la recherche d’un nouveau cas.
Ça faisait bien longtemps que se réveiller n’avait plus la moindre saveur, que ses sentiments paraissaient presque anesthésiés peu importe la situation. Il n’y avait bien que les moments les plus dangereux, quand ils frôlaient la mort ou qu’ils récoltaient des blessures assez graves qu’il sentait un peu d’adrénaline et qu’il avait l’impression de sortir la tête de l’eau.
Mais en général, il se laissait plus porter par les événements qu’autre chose.
Lorsque, ce soir-là, Dean avait fait irruption dans son appartement et sa vie en général, il avait eu le faible espoir de pouvoir retourner à sa vie de futur avocat après avoir expédié la recherche de leur foutu père, mais les flammes avaient tout englouti, jusqu’à la dernière étincelle d’espoir, avec le cadavre de Jessica.
Ils avaient rompu quelques mois après leur expédition au cimetière mais étaient restés bons amis malgré ça. Les études les avaient mâché, comme tant d’autres autour d’eux, et peut-être auraient-ils pu retenter l’expérience une fois l’accalmie de retour. Mais ils n’en eurent pas le temps.
Ce furent ces pensées sombres qui lui tinrent compagnie alors qu’il réalisait son petit bonhomme de chemin. Bon, il avait manqué de se noyer sous la douche et de se renverser son café dessus, mais ce n’était pas si grave, non ?
Les réflexions déprimantes lui étaient devenues monnaie courante avec les années s’écoulant. Il avait appris à les gérer, à passer outre, à faire avec. De toute façon, il ne pouvait pas vraiment compter sur Dean ou quelconque aide psychologique, alors le mieux était de faire comme d’habitude. Ce qui ne voulait pas dire se manger la porte du placard en pleine tronche, mais bon, c’est ce qui arrivait quand on ne prêtait pas assez attention à son environnement…
Le rire qu’il obtint en réaction le fit sourire malgré lui
— Bah alors, t’as oublié tes yeux sur la table de chevet ? le taquina Gabriel.
— La ferme, marmonna-t-il pour la forme.
Il se laissa tomber sur une chaise vide, décidant qu’il était plus prudent d’attendre que la caféine fasse correctement effet avant de poursuivre le déroulé de sa journée. Et peut-être d’appliquer un peu de glace sur le bleu qui se formait sur son visage…
— Prends ça, gueule d’amour !
Le remerciement se perdit dans le soupir d’aise quand Sam appliqua la compresse froide sur la contusion.
— On fait le fier devant Lucifer, des hordes de démons, des Léviathans, les Cavaliers de l’Apocalypse… qui aurait pu penser que les portes de placard seraient la faiblesse de Sam Winchester ?
L’archange était vraiment une foutue dramaqueen.
— Dommage que tu ne sois pas livré avec le bouton mute… souffla-t-il.
— Note que je ne t’interdis pas de venir le chercher une fois de plus~
Pour toute réaction, il obtint une parfaite bitchface perfectionnée par le chasseur.
— Aucun humour…
Très rapidement, Sam occupa ses rares heures de libre, non plus à engloutir le plus d’art possible, mais à fouiller de fond en comble les bibliothèques à disposition et Internet.
Avec ironie, il se rendit compte qu’il s’était plongé dans sa vie d’avant. Celle où il passait chaque couche du web au crible pour le compte d’une chasse de plus. D’un cas de plus. De victimes de plus.
Celle où ce qui devait être de la fiction était sa réalité. Celle où les monstres se terrant sous les lits des enfants étaient sous le sien. Celle où les fantômes hantant les esprits des déments se tordaient sous les balles de fer et de gros sel.
Dans le monde, de nombreuses personnes rêvaient de s’incarner dans des œuvres de fiction. Des livres, des films, des comics… Son quotidien était celui des légendes et des contes. Des mythes.
Il se retrouva quelque fois à s’offrir quelques récréations, pour se vider la tête, finissant sur des blogs débiles beaucoup trop roses pour l’usage de ses rétines, lisant des tartines de mots massacrés et mielleux sur les stupides idées romantiques qu’on pouvait avoir pendant la puberté.
Ça avait tendance à le rendre cynique, mais c’était bon pour ses neurones, entre deux livres de droit et six sites sur le paranormal.
Et, évidemment, cette nouvelle obsession ne passa pas inaperçue.
Si sa lubie artistique l’avait rendue exalté, celle-ci s’exprima par son inverse le plus complet, minant son moral et le faisant taiseux.
Ce n’était pas par crainte d’être pris pour un fou ou d’être moqué, c’était simplement sa seconde nature. Ces recherches le faisaient se remettre dans une peau qu’il pensait avoir abandonné avant de monter dans ce bus pour la Californie.
Ses notes décrurent quelque peu, mais pas suffisamment pour alerter qui que ce soit, pas plus ses amis que les enseignants. Il perdit deux rangs dans le classement mais restait malgré tout dans la moitié supérieure. Et rien de tout cela ne l’alerta ou ne le convainquit d’arrêter cette bêtise.
Ce n’est pas comme si quelqu’un l’avait défié ou qu’il y avait un prix à gagner. C’était de la pure satisfaction personnelle, non pas d’obtenir une faveur d’un être céleste ou de l’attacher à lui, mais seulement de prouver à son père qu’il était parfaitement capable de gérer une chasse à lui tout seul. Sans aide. Et de manière pacifiste.
Lorsqu’il était parvenu à cette conclusion, lors d’une énième nuit d’insomnie, un frisson le parcourut des pieds à la tête. Qu’était-il en train de faire ? Était-il en train de perdre pied, et ce pour une raison obscure ?
Il était enfin en train de créer son propre avenir, bâtir les bases de la vie normale à laquelle il aspirait, contre l’avis de John, contre l’avis de Dean.
Et voilà qu’il mettait son but en péril pour… reprendre ses habitudes de chasseur ?
Combien de fois son frère l’avait-il sermonné pour ses tendances à partir bille en tête, sans un regard en arrière ? Ils étaient tous les trois extrêmement têtus et avaient tendance à suivre leurs instincts plus que la raison, bien qu’à différents niveaux. La plupart du temps, Sam était le plus calme, le plus stratégique. Mais à la seconde où il s’oubliait, il était le plus impulsif et le plus apte à prendre des décisions stupides et suicidaires.
Après tout, qu’est-ce qui prouvait que c’était vraiment un ange, sous la couche de pierre ? C’était sans doute plus un Djinn, si la partie du vœu était vraie, ou même un démon ! Et c’était sans compter toutes les créatures qu’il n’avait jamais rencontré ou qu’il ignorait, et qui pourrait se trouver derrière cette légende.
Le mieux serait de trouver la personne qui est à la base de la rumeur, mais c’était peine perdue. Non seulement le premier témoignage remontait à quasiment un siècle – Jessica n’avait pas menti à ce sujet – mais surtout, c’était typiquement le genre de murmures sans consistance qui était propagé à travers la société. Impossible de remonter à la source sans devenir complètement fou.
À plusieurs reprises, il s’était arrêté, que ce soit lors de ses cours, pendant ses devoirs ou ses recherches effrénées, pour se demander pourquoi il continuait. Qu’est-ce qui le poussait donc à renfiler ses chaussures de chasseur alors qu’il exécrait tout ce qui se rapprochait, de près ou de loin, à ce monde ?
L’absence de réponse était finalement plus terrifiante que la question elle-même…
Ses amis s’étaient plaints de ne pas le voir beaucoup au bout d’un moment, mais l’approche des partiels les enjoignit à l’imiter, et bientôt les seules prises de paroles entre eux furent en rapport avec leurs études.
Sam avait abandonné ses recherches après avoir accepté la douloureuse vérité : il n’avait pas assez d’indices pour déterminer ce qui se cachait derrière la légende.
Sans doute cette anecdote aurait rejoint un recoin obscur de sa mémoire alors qu’il se concentrait sur ses révisions puis les examens, mais les Winchester semblaient avoir vexé le Destin des années auparavant.
Et voilà sans doute pourquoi il se retrouva à une heure avancée de la nuit, l’esprit troublé par l’alcool et se raccrochant comme il pouvait à l’un des angles de la base soutenant la fameuse statue funéraire.
Que foutait-il dans un cimetière ? Allez savoir, il ne se rappelait même plus où il se trouvait une heure auparavant. Sans doute ses neurones épuisés avaient jugés qu’il serait plus à l’aise dans un endroit aussi familier que son propre dortoir. Parfois, il valait mieux ne pas chercher à comprendre…
Définitivement incapable de garder l’équilibre, l’étudiant s’affala sur le sol froid avec une légère plainte. Il ne devait surtout pas s’endormir ou il rejoindrait les sympathiques locataires du coin ! Alors, pour repousser les bribes de sommeil autant que l’ivresse, il concentra son regard flou sur le profil de pierre.
Depuis sa dernière visite, les traces de rouge à lèvres avaient changé, prouvant ainsi que le ménage était fait, mais surtout qu’il y avait encore des personnes pour y croire.
Et, pourquoi se maquiller les lèvres ? Est-ce que la rumeur ne devait cibler que les femmes ou, en tout cas, des personnes se maquillant ? Était-il nécessaire de laisser une trace de son passage afin que le vœu soit réalisable ?
Un instant, l’idée d’aller piquer son rouge à lèvres à Jessica lui effleura l’esprit et le fit ricaner bêtement. Puis il se souvint qu’elle avait décidé de rompre peu avant la frénésie de révision et il déglutit difficilement. Il était dans un tel état qu’il sentit les larmes s’accumuler, certaines glissant même le long de son visage.
Il les laissa faire, ce n’était pas comme si quiconque pouvait l’observer, de toute façon. Et dans le cas contraire, sa présence dans un cimetière en état d’ébriété plus qu’évidente lui sera plus sûrement reproché qu’un petit moment de faiblesse.
À grands renforts de gestes non assurés et de grognements d’efforts, Sam se redressa, s’accrochant à l’immense statue funéraire pour assurer son équilibre et, quand il comprit que c’était perdu d’avance, resta ainsi enlacé, fixant l’expression immuable, les larmes continuant de choir sans qu’il n’y prête attention.
— Elle a rompu, souffla-t-il tout bas. Ma première relation normale avec une simple humaine, une fille qui ne soit pas une créature surnaturelle ou qui dure plus que trois jours, et elle a rompu. Je pensais que c’était la femme de ma vie, je réfléchissais déjà au mariage, aux enfants… au futur, tu vois ? Et elle a rompu.
Sam avait l’alcool triste. C’était l’une des raisons pour lesquelles il se gardait éloigné de toute liqueur et autres spiritueux, contrairement à son frère qui s’enfilait des bières comme de l’eau.
Cet aveu lui rappela les relations éphémères qui avaient égrené sa courte vie.
Traitez-le de fleur bleue, mais il ne pouvait s’empêcher de croire à l’amour, que quelque part dans le monde se trouvait l’élue de son cœur.
Et ce fut ainsi, empêtré dans la mélasse correspondant à son ivresse et son chagrin, qu’il embrassa pour la première fois la joue de la statue.
Le réveil fut moins une partie de plaisir, surtout quand Sam comprit qu’il se trouvait dans une cellule de dégrisement. Et il était loin d’en être le seul occupant au vu du nombre de grognements gutturaux qui furent poussés alors qu’il se redressait, tout son corps protestant bruyamment en réaction.
— Brady ? l’appela-t-il quand il reconnut son ami plus loin.
L’étudiant, à peine plus frais que les autres, se contenta d’un léger hochement de tête mais il garda les yeux et la bouche résolument fermés.
Ce fut la seule tentative de socialisation et la brochette d’ex ivrognes furent bientôt libérés sous les moqueries des représentants de l’ordre alors qu’ils trébuchaient vaillamment vers la sortie et un soleil trop lumineux.
Et donc, bras-dessus, bras-dessous, les deux compères s’épaulèrent jusqu’à leur dortoir dans le silence le plus pensif qu’ils n’avaient jamais partagé.
Jusqu’à ce que Sam ne décide de le rompre.
— Dis…
Ils grimacèrent de concert mais il en fallait plus pour vaincre sa ténacité.
— Je crois que… je suis retourné à la statue, cette nuit… avoua-t-il.
Brady lui jeta un regard, plissant les paupières pour en réduire la luminosité.
— Je crois que je l’ai embrassé, souffla-t-il alors qu’il réalisait peu à peu.
Une grimace moqueuse déforma les traits de son ami.
— Je te préviens, ce n’est pas parce qu’on était dans la même cellule que je suis ton âme-sœur, se moqua Brady. Essaye de m’embrasser et je te vomis dans la bouche.
L’image souleva un haut-le-cœur chez Sam, qui n’eut pour seul salut qu’un ventre déjà vide.
Faussement vexé, l’autre étudiant lui tira les cheveux.
— Hé ! J’suis pas si moche ! Et je te ferais savoir, même, que j’ai du succès ! Rien qu’hier, tiens…
Il bavassa sur ses possibles conquêtes sur le reste du chemin et Sam fut bien heureux de pouvoir l’abandonner au profit de sa chambre, alors qu’il se laissait tomber sur son pauvre lit qui s’en plaignit d’un grincement.
Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, les souvenirs lui revenaient, hachés, achronologiques, lui donnant une idée approximative du déroulé de la soirée.
Et, très clairement, il avait embrassé la statue.
Et merde.
Son soupir de fin du monde fut étouffé dans son oreiller.
— Bouge. T’es dans le passage.
— Non non, le taquina Gabriel. Personne ne passe sans mon accord !
Les cartons dans ses bras étaient plus lourds chaque seconde qui passait et déjà pouvait-il sentir ses muscles grincer de douleur, suffisamment mis à mal par la chasse éprouvante de la veille.
L’envie de lui faire tomber sa charge sur les pieds lui effleura l’esprit.
— Et que dois-je faire pour obtenir ton accord ? soupira Sam.
Aussitôt, les yeux whisky étincelèrent de méfaits, avant qu’il ne tourne la tête et ne pointe sa joue.
— Tu dois t’acquitter de la taxe !
Amusé malgré la situation, le chasseur se débrouilla pour se pencher et presser ses lèvres contre la joue désignée.
— Et maintenant, je peux passer ? souffla-t-il en souriant.
— Ce n’était que le premier versement !
Nettement moins séduit, il décida de laisser libre à sa pulsion précédente, lâchant prise sur sa charge.
— BORDEL SAM, MES PIEDS !
Un mois passa avant qu’il ne retourne auprès de la sculpture.
Les températures avaient encore baissé depuis la dernière fois, Sam s’était donc recouvert avec toutes les couches possibles et présentait donc une apparence assez comique. Mais comme il n’était pas le seul concerné et que ce n’était pas la première fois de sa vie, il s’en foutait pas mal.
Les partiels lui avaient comme lavé le cerveau et il était revenu à ses études, son exaltation pour l’art toujours présent mais moins vibrante et en-dehors de cette nuit de cuite, il avait fini par oublier ses recherches sur la statue. Jusqu’à ce qu’il range un peu sa chambre et retombe alors sur les notes qu’il avait pu prendre.
La buée quittait sa bouche à chaque expiration alors qu’il fixait la peau dénudée. Les traces de rouge à lèvres étaient moins nombreuses, les températures devaient sans doute en décourager certaines.
— Toujours là, hein ? Personne n’a trouvé le secret pour te libérer ou tu n’en as juste pas envie ?
La ronde-bosse ne bougea pas, le sourire malicieux ne vacillant pas un instant.
Se sentant un peu idiot à rester planté là, s’adressant à un bloc de pierre, Sam s’approcha du monument, pensif.
— « T’embrasser comme un amant » ? Il y a autant de possibilité qu’il y a d’humains sur Terre. Une vie ne suffirait pas pour trouver la solution. Et une fois libre, que se passerait-il ? Tu volerais l’âme de celui qui te libérera ? Tu le réduiras en esclavage ? Tu prendras possession du monde ?
Bien des légendes ou contes servaient comme avertissement. Ce ne serait pas la première fois.
La buée quitta ses lèvres en un épais nuage avant de se volatiliser. Il le suivit du regard puis revint sur l’ange. L’archange.
Se mettant sur la pointe des pieds, il se pencha sur lui, pressant un baiser sur le front à moitié recouvert d’une mèche de cheveux.
Alors qu’il se reculait, il observait attentivement la sculpture, cherchant la moindre preuve d’une attaque ou de l’achèvement d’une quelconque malédiction.
Mais rien.
Juste un vent froid qui l’ébouriffait. Et un archange qui avait clairement l’air de se foutre de lui.
Il était temps de rentrer.
— Arrête.
— J’ai rien fait, protesta Gabriel.
— Tu prends toute la place.
— Ah non, c’est ton rôle, ça, monsieur le géant !
— Tu fais la moitié de ma taille et tu prends les deux tiers du lit. T’es un chat, en fait, gronda Sam.
— Et toi tu râles. T’es un papy, répliqua-t-il.
Épuisé par la longue journée, il abandonna l’affaire et tira sur la couette, se préparant à dormir. Mais ce n’était pas un avis partagé et il se retrouva rapidement avec ce fameux chat à moitié affalé sur lui.
— Je corrige, t’es un Cauchemar. La créature, je précise.
— Des compliments, j’adore~
— Dors, conclut Sam d’un ton qui n’admettait pas de rebuffades.
Il claqua un baiser sur son front pour l’y encourager puis se retourna, bâillant bruyamment.
L’arrivée de Noël avait été plus douloureux encore que les fêtes de Thanksgiving. Ils ne fêtaient ni l’un ni l’autre, à moins que leur père ne les ait convié à Bobby ou une autre de ses connaissances qui eux, les fêtaient.
Mais qui disait vacances, disait départ. Du petit groupe d’amis, il ne resta bientôt que Brady et Sam. Le premier l’avait prévenu qu’il n’avait pas l’intention de réviser, travailler ses cours ou quoi que ce soit en rapport avec leurs études, mais bien de s’amuser.
Sam aurait pu l’imiter, après tout il l’y avait invité, mais il se sentait trop sombre et seul pour être contaminé par l’esprit des fêtes.
C’était plus fort que lui. Noël était une fête familiale, avant, l’occasion pour des proches éloignés de se retrouver, pas forcément d’échanger des cadeaux.
Leur père était souvent absent ou trop occupé à s’énivrer pour leur prêter attention, alors que Dean essayait de faire de leurs maigres ressources des plats un peu exceptionnels et qu’ils échangeaient des bricoles comme cadeau.
Une pensée un peu sauvage vint lui rendre le sourire pendant quelques secondes. Malgré sa situation compliquée, son frère portait toujours le collier qu’il lui avait offert l’année de ses huit ans. Ce n’était pas grand-chose, mais pour lui, c’était la plus grande déclaration d’affection qui soit.
Était-ce pour ça qu’il se retrouvait, une fois de plus, dans ce cimetière ?
Évidemment, Noël était une fête pour les vivants, personne ne viendrait braver la météo pour se recueillir, alors Sam n’avait pas à s’inquiéter d’être surpris là, contemplant une fois de plus cet ange immobile et muet.
— C’est Noël. C’est un peu ta fête, non ? Après tout, si tu es bien l’ange Gabriel, c’est toi qui as annoncé à Marie sa destinée.
La neige avait recouvert toutes les surfaces, assourdissant le peu de son déjà audible, faisant revêtir à l’archange une étrange tenue duveteuse. Le temps semblait suspendu alors qu’il scrutait une nouvelle fois l’expression douce que son auteur avait choisi de figer pour l’éternité.
— Merci, du coup ? Enfin, j’imagine…
Pris d’une nouvelle pulsion, il s’avança et glissa une main gantée dans celle tenant les lys, luttant dans le peu d’espace disponible, puis baisa délicatement les phalanges de pierre.
— Samuel Winchester, me ferais-tu l’honneur de partager cette danse ?
Peu importe où il posait son regard, tout était clinquant, étincelant, rien ne manquait. Des rivières de boissons et des avalanches de nourritures étaient picorés par les invités pendant que d’autres tourbillonnaient sur l’espace dédié à la danse.
— Je ne sais pas danser. Et tu le sais parfaitement.
— Je ne t’ai pas demandé de danser, gigantor, je t’ai demandé de partager une danse, nuança Gabriel.
— Et quelle est donc la différence, ô grand maître des mots ?
— Contente-toi d’être beau, je gère la partie de l’activité.
Sam n’eut pas le temps d’objecter que, déjà, le dieu païen lui avait attrapé la main et le tirait après lui, fendant la foule comme un mini Titanic.
Comme toujours face à ces initiatives burlesques, il ne put s’empêcher de rire doucement, et plus encore lorsqu’ils se firent face, lui devant se dévisser nuque pour le regarder et lui plongeant son regard changeant dans les boutons de sa chemise.
— On est ridicule, rit-il.
— On est sensationnel, tu veux dire ! le corrigea-t-il Et attend qu’on les éblouisse avec notre déhanché de malade !
Ce fut plus fort que lui et il dut se pencher pour camoufler son rire dans les mèches brunes alors qu’ils commençaient à se mouvoir au rythme de la chanson laconique.
Sam ne pouvait pas prétendre le contraire, l’instant était très amusant et il ne lui marcha que peu sur les pieds. Quand la dernière note s’évapora, il se découvrit le cœur battant et les zygomatiques douloureux d’avoir tant souri, transporté aussi bien par les bras directifs que par ces quelques minutes volées au temps.
— Alors ? J’avais raison, tu vois ! se pavana son partenaire.
Évidemment, il était incapable de se taire plus de deux secondes et devait absolument parader comme un coq, brisant la préciosité de l’instant sans la moindre gêne. Mais cette fois, Sam n’avait pas envie d’élever la voix, de lui pincer l’oreille ou le nez, de râler ou même de lui tourner le dos pour prétendre l’ignorer.
À la place, il attrapa sa main de la sienne et la porta à ses lèvres en même temps qu’il imitait maladroitement une des révérences qu’il avait pu apercevoir depuis le début de la réception, effectuant un baisemain malhabile.
Ce fut avec une satisfaction non dissimulée qu’il se redressa et l’observa piquer un fard si violent qu’il aurait pu en voir son auréole luire pareillement.
Décidant de continuer à jouer avec lui, il se pencha de nouveau, mais à son oreille cette fois.
— On peut être deux à jouer à ce jeu.
Et il le planta là, voulant explorer ce fameux buffet décadent, très content de lui.
— J’ai créé un monstre, glapit Gabriel, une fois récupéré du choc.
Avant sa rupture d’avec Jessica, Sam s’était déjà senti bien des fois seul. Quand il était trop petit pour comprendre, quand il ne savait pas encore comment gérer quand ils changeaient constamment d’établissement scolaire, quand Dean devint assez vieux pour accompagner leur père à la chasse, quand il se disputait avec sa famille…
Mais depuis qu’il s’était fait des amis, qu’il s’était permis d’être qui il voulait vraiment, sans devoir faire attention à ce qu’il dit, à comment il se comportait, pouvoir faire des plans sur un éventuel futur car il allait rester ici, participer à des activités aussi normales, banales et ennuyeuses qui constituaient le quotidien d’un étudiant, il avait eu l’impression de faire partie d’un tout, que toute cette solitude glacée n’était plus qu’un mauvais souvenir.
Bien sûr, il y avait des jours avec et des jours sans, le moral n’était pas toujours au beau fixe et il avait eu des soucis de santé ou d’argent, des professeurs imbuvables et grosses difficultés à suivre le rythme.
Mais il avait des amis. Il avait une petite amie humaine et banalement normale.
Ce n’était pas que leur séparation avait été brutale ou même spectaculaire, non. Ils s’étaient parlés comme deux adultes, sans hausser le ton, puis l’avait annoncé au groupe. C’était eux qui agissaient bizarrement à leur contact, comme s’ils s’attendaient à ce qu’ils se sautent à la gorge comme deux chats des rues.
Alors Sam avait préféré s’isoler de temps en temps, autant pour leur permettre d’agir plus normalement que pour souffler à son tour.
Dans ces moments-là, il réfléchissait un peu à tout, son envie d’appeler son aîné pour s’épancher le tenaillant toujours plus fort, mais il la repoussait. Et, inévitablement, il repensait alors à ce qui constituait son quotidien d’alors. Et donc l’ange.
Depuis Noël, il y était revenu lors du Nouvel An, une nouvelle fois bien alcoolisé après avoir échappé à la surveillance un peu molle de Brady. Son équilibre avait été encore plus précaire qu’après les partiels et son baiser avait échoué sur le menton. Et vu la couche de rouge à lèvres qui recouvrait toujours la bouche de pierre, c’était sans doute le choix le plus hygiénique.
Et l’y voilà de nouveau, à l’occasion de la Saint-Valentin.
Ce n’était pas qu’il n’avait pas tenté de se trouver quelqu’un d’autre, bien sûr, poussé par Brady comme Becky, mais c’était trop tôt et il avait clairement pas le temps pour une nouvelle relation. Peut-être une fois qu’il en aura fait réellement le deuil ?
— T’es pas sensé permettre la rencontre des âmes-sœurs ? Qu’est-ce que tu fais tout seul ?
Cette fois, il n’y avait la trace d’aucun baiser. Mais ça ne voulait rien dire, peut-être que la statue avait été nettoyée peu de temps auparavant et qu’il était arrivé avant le cortège…
— Je ne sais pas trop ce que je fais là, pour tout avouer. Et encore moins pourquoi je te parle alors que tu peux clairement pas me répondre.
Étrangement, ses pensées le renvoyèrent à Sully, l’ami imaginaire qu’il s’était créé quand la solitude avait pesé trop lourdement sur ses épaules. À lui aussi il avait beaucoup parlé, tout en sachant que d’un point de vue extérieur, il était tout seul.
Mais les émotions qui concernaient cette statue funéraire n’avaient rien à voir avec celles qu’il avait ressenti pour Sully. Il n’avait pas encore mis le doigt dessus, mais il en était certain.
Élevant la main pour la caler à l’angle de la nuque, il se souleva légèrement et embrassa doucement ces lèvres immuables avant de se reculer, un peu embarrassé.
— Va rien t’imaginer, c’est juste dans l’ambiance de la journée.
Il prit clairement la fuite, n’osant pas jeter un dernier coup d’œil, peu intéressé de savoir s’il avait lâché une malédiction sur Stanford ou s’il n’avait pas plus réussi que les autres à le libérer de sa pétrification.
— Allez Sam ! C’est la Saint-Valentin ! Tu pourrais faire un effort ! le suppliait Gabriel.
— Tu m’as toi-même dit que c’était une fête débile en l’honneur d’un vrai enfoiré. T’as pas l’impression d’être contradictoire ?
— Je n’ai pas changé d’avis : si les Romains ne s’étaient pas chargés de son sort, je l’aurais fait ! Mais ce n’est qu’un prétexte inventé par les mortels pour roucouler et se faire du bien ! Allez…
— Les yeux de chiot ne fonctionnent pas sur moi, prévint Sam.
Malgré sa déclaration, il sentit sa volonté faiblir. Et sans doute n’était-il pas le seul. Quand il abandonna d’un bruyant soupir, il se retrouva les bras pleins et clairement déséquilibré.
— Arrête de faire ça ! Un jour on va se ramasser et ça sera nettement moins drôle ! gronda le chasseur.
— Pff ! Un claquement de doigts et tu seras comme neuf ! fanfaronna-t-il.
L’argument ne convainquit clairement pas Sam qui le fixa sans ciller jusqu’à obtenir une grimace de repentir.
— Je préfère ça.
Il reposa sa charge au sol et étira son dos douloureux, obtenant un craquement satisfaisant.
— Tu te fais vieux~
— Ça ? Non, c’était juste le poids de tes conneries.
Boudeur cette fois, il lui tourna le dos, les bras croisés et faisant la moue.
Se moquant clairement à ses dépends, Sam l’enlaça par derrière, déposant un baiser dans ses cheveux.
— Hé, non ! C’est pas là que je veux tes lèvres ! se plaignit Gabriel.
Gigotant de nouveau, il parvint à se courber en arrière, ses yeux brillant de malice alors qu’il lui tirait la langue.
— Là, c’est mieux.
Mais Sam n’allait pas lui laisser aussi facilement la victoire, et s’il se pencha effectivement en avant, ce fut à son menton que le baiser fut déposé. Il ne lui laissa pas le temps de se plaindre qu’il scella aussitôt leurs lèvres avant de se reculer aussitôt, ses propres yeux luisant d’espièglerie.
— Toi… râla-t-il. Je commence à avoir une mauvaise influence sur toi…
— Comme si j’avais attendu de te connaître pour jouer des tours pendables, soupira Sam en levant les yeux au ciel.
— Ouais ouais. Viens par ici et applique-toi cette fois…
— À vos ordres votre majesté.
Le baiser qu’ils partagèrent fut beaucoup moins chaste.
Le temps passa et la routine estudiantine reprit ses droits. Il n’était plus question que de cours, de révisions et de devoirs.
Bien sûr, il en fallait plus pour empêcher les jeunes adultes de faire la fête ou simplement s’amuser, mais on sentait nettement la différence avec les premiers mois.
Les plaintes étaient monnaie courante et le café avait remplacé le sang de la plupart d’entre eux.
Dont celui de Sam.
Il avait eu les yeux plus grands que le ventre en choisissant ses options mais il avait bien l’intention de ne pas montrer la moindre faiblesse à quiconque, réduisant son temps de sommeil et rognant sur les repas.
Ses pauses récréatives se réduisirent à peau de chagrin mais ses notes étaient plus élevées que jamais, le rassurant sur sa décision. C’était les bases de son futur qu’il était en train de construire, ça valait tous les sacrifices !
Résultat, ce ne fut qu’à quelques jours des vacances d’été que la mystérieuse statue lui revint à l’esprit.
Il y avait pensé de temps en temps mais il y avait toujours autre chose à faire, autre chose à dire, un autre endroit où aller, alors il l’avait repoussé au fond de son cerveau.
Pour l’instant, il devait se trouver un emploi pour cet été afin d’avoir quelques économies de côté, donc ce n’était pas le moment…
Et pourtant, il se retrouva à lui faire face peu après, incapable de se souvenir du trajet.
Était-ce dû à l’épuisement ou avait-il été victime d’un sort ?
Sur ses gardes, il scruta les environs d’un air méfiant. La seule arme possible sur lui se trouvait être un stylo qu’il avait l’intention de rendre à Jessica, autant dire qu’il se sentait à poil.
Une fois un tantinet rassuré sur le fait que personne n’avait l’air de vouloir lui sauter dessus, son attention revint sur le visage paisible aux traits marmoréens.
L’admirer sous les lumières chaudes du soleil déclinant donnait une autre atmosphère.
Les températures froides offraient une impression d’intimité, mais aussi de pureté, de sacré, de solennel.
Or, là, l’astre paraissait caresser la pierre, la réchauffant et jouant avec les reliefs, donnant un air plus humain à l’archange, plus vivant.
Comme si, en effet, sous la carapace de pierre, se trouvait un être se languissant de sentir de nouveau l’air sur sa peau. Et la chaleur d’un amour pur.
Se rendant compte où allaient ses pensées, Sam piqua un fard et se prit aussitôt la tête dans les mains, priant pour que personne ne l’ait surpris dans cette situation ô combien gênante.
Quelle pensée blasphématoire, pensa-t-il.
Mais, après tout, son comportement depuis le premier n’était-il pas tout autant blasphématoire ? Est-ce qu’oser tenter un rapprochement plus… sensuel ne l’était pas ?
Sam eut beau se creuser la tête, il se retrouva incapable de statuer sur la question. Et il était hors de question de contacter le pasteur Jim ou n’importe quel autre homme d’église pour le consulter. Avec ou sans contexte, il risquait de finir en asile psychiatrique.
Plongé dans ses pensées, il n’avait pas remarqué qu’il s’était rapproché de l’objet de ses tourments.
Il avait eu encore quelques poussées de croissance depuis qu’il était arrivé en Californie, et il se retrouvait à hauteur du drapé de la toge, sans avoir à forcer.
Ce fut peut-être cette révélation qui le poussa à embrasser cette épaule découverte, à l’instar d’autres avant lui, puis la situation le frappa et il se recula, rougissant de nouveau.
Il ne l’avait pas fait pour vérifier cette légende, cette fois. Et à y réfléchir, ce n’était plus le cas depuis quelques baisers de ça. Mais là, ça avait été clairement plus flagrant.
Pendant l’espace de quelques secondes, Sam avait considéré l’ange aux yeux clos comme un amant. Il l’avait embrassé comme il l’avait fait avec Jess du temps de leur relation, lors de matinées paresseuses où ils se réveillaient lentement dans le même lit.
Le souvenir lui serra le cœur, particulièrement lorsque la suite du cortège suivit, les souvenirs heureux de leur courte relation s’invitant les uns après les autres dans sa mémoire tourmentée, le plongeant dans le chagrin.
Comme aveuglé, il lança ses mains en avant, s’agrippant fermement au socle comme à une bouée en pleine mer démontée. Il finit par trouver la main figée, la resserrant des siennes, s’en servant pour rester ancré dans la réalité alors qu’il se permettait enfin d’exprimer sa douleur, sa perte et toute la solitude qu’il ressentait depuis… Ô Dieu, depuis si longtemps…
— Chéri, s’il te plaît, j’essaye de lire.
— Et je trouve ça proprement admirable.
Il en fallait plus pour décourager Gabriel, alors il continua ce qu’il était en train de faire : coiffer Sam de la manière la plus ridicule possible. Et peu importe si le chasseur n’était pas plus consentant que respectueux de ses efforts minutieux.
Hé, essayez donc de réaliser une tresse africaine avec des cheveux aussi fins et bien trop courts !
Tiens, rien que pour se venger, il allait faire vivre la même chose à cette barbe ridicule.
Techniquement, il suffirait à l’ancien dieu païen de claquer des doigts pour se soulager de la tâche pénible de la coiffure, mais s’il y avait un secret qu’il refuserait d’avouer, c’est à quel point il aimait toucher la chevelure de Sam. Que ce soit simplement en la peignant de ses doigts, repousser une boucle folle, aplanir les épis du réveil, s’y agripper lors de moments plus… mouvementés.
Concentré sur sa mission à l’exclusion de tout autre chose, il rata le sourire tendre à son égard et n’en sortit qu’au son caractéristique d’un baiser. La sensation éphémère sur la peau nue de son épaule commençait à se dissiper avant qu’il ne se reprenne entièrement.
Profitant de l’occasion, Sam abandonna sa lecture et s’empara de compagnon, le tirant complètement sur les genoux et l’embrassa sur la tempe, cette fois, alors qu’il glissait déjà l’extrémité des doigts sous la ceinture du pantalon, unique vêtement que son partenaire portait actuellement. Et il n’avait pas l’air d’être le sien, d’ailleurs, vu les épais ourlets au niveau des chevilles.
— Je croyais que tu étais trop occupé ? le taquina-t-il une fois revenu de sa surprise.
— Je m’offre une pause. Contrarié ?
— Si c’est avec moi, jamais.
Leurs bouches avalèrent rapidement tout mot supplémentaire.
Durant les vacances, Sam se concentra sur les petits boulots qu’il était parvenu à décrocher, essentiellement grâce à son opiniâtreté et sa carrure, enchaînant les emplois manuels sous un soleil décidément implacable.
Ses amis étaient tous rentrés chez eux ou une destination proche en tout cas, et ils se donnaient des nouvelles de temps à autre, mais Sam ratait très souvent leurs appels, son planning si chargé qu’il était rarement accessible pour décrocher. Bien souvent, soit le téléphone était coupé, soit il dormait comme une bûche, épuisé.
Les rares moments de repos où il ne courait pas dans tous les sens, il les passait soit dans les bibliothèques climatisées soit dans la chambre qu’il louait en attendant d’en obtenir une nouvelle à la rentrée.
Mais il se retrouvait aussi à raconter sa vie à cet avatar de l’archange Gabriel, se permettant d’ouvrir son cœur et d’exprimer des pensées qui n’avaient jamais quitté sa bouche auparavant.
Sa santé mentale n’avait pas vrillée, il avait parfaitement conscience que son interlocuteur ne lui parlait pas car il n’était qu’un bloc de pierre finement taillé, et non par dédain ou autre sentiment négatif. Il ne cherchait pas de réponse, il ne savait même pas pourquoi il faisait ça, au fond, mais verbaliser nombre de ses peurs lui faisait un bien fou.
Il avait même pu croiser la personne chargée de nettoyer le cimetière et, par extension, la pauvre statue. Ils avaient pu râler tous les deux sur l’irrespect des gens et le maquillage de plus en plus résistant. Il l’avait aussi interrogé sur la rumeur mais n’avait pas obtenu plus d’indices que ça, le gars n’étant pas de la région. Il l’avait appris après s’être plaint une énième fois du sort réservé à la statue funéraire et n’avait pas creusé plus que ça.
Suite à cette rencontre, Sam s’était senti un peu coupable bien que ses quelques tentatives n’avaient laissé aucune trace, mais c’était hypocrite de râler sur eux alors qu’il avait fait partie du lot.
Il avait abandonné ses recherches depuis des mois et ne voyait pas l’intérêt de s’y plonger. Aucune créature ne correspondait à la situation et il ne pouvait pas contacter Bobby pour élargir ses horizons. De plus, aucune disparition ou décès suspicieux n’avait été réalisé, que ce soit depuis sa rentrée ou les années précédentes. Enfin, rien qui ne pouvait pas s’expliquer par la malveillance humaine.
Il était parfois bon de se souvenir que ce qui se cachait dans l’obscurité était parfois moins monstrueux que ce qui pouvait se cacher dans le cœur de l’Homme.
— Et alors, cette fille m’a laissé son numéro devant son copain. Elle n’a même pas essayé d’être discrète, je crois que tout le restaurant était au courant ! Et évidemment, le gars a voulu se battre, et au lieu de le mettre dehors, tout le monde s’est mis à nous encourager ! Résultat, j’ai perdu ce job. Comme si c’était ma faute ! rageait-il tout seul.
Au-dessus de lui, l’ange n’avait pas bougé, immuable, mais Sam ne pouvait s’empêcher d’interpréter son expression comme de la compassion.
Ce n’était pas la première fois qu’il se demandait si les anges existaient vraiment. Et si c’était le cas, quel était leur caractère.
Aussi sérieux et bienveillant que ce que les religions prétendaient ? Des guerriers impitoyables chassant les pécheurs et louant les bons éléments ? Ou bien, étaient-ils proche de l’homogénéité humaine ?
S’il avait abandonné ses tentatives pour débusquer l’arnaque derrière la légende, il avait commencé à en apprendre plus sur l’archange. Et ce n’était pas la matière qui manquait, entre les comics, l’art, la religion… Il y avait à boire et à manger !
Plus le conte était ancien, et plus les sources se multipliaient, invalidant des détails et en ajoutant d’autres.
Enfin, il n’était pas encore tombé sur une version où Gabriel était un pervers avec une libido de folie et s’empiffrant du matin au soir de friandises qu’il invoquait d’un claquement de doigts.
Même l’imagination humaine avait ses limites.
À force d’errer autour de la statue, Sam avait pu faire la rencontre de quelques-unes de ces porteuses de rouge à lèvres. Il avait dû s’expliquer à plusieurs reprises, soit parce qu’il était confondu avec l’âme-sœur promise (ou son lot de consolation), soit parce qu’il était pris pour un voyeur et traité de pervers.
Hé ! Personne ne les avait forcé à harceler cette statue et le cimetière était ouvert à tout le monde ! Fallait pas s’étonner que quelqu’un vous découvre la main dans le sac !
Mais à cause de ces infortunées rencontres, il avait décidé d’espacer ses visites.
De toute façon, ça tombait plutôt bien, il avait encore de la lecture à faire. La rentrée approchait et il devait la préparer correctement. Bénies soient les bibliothèques climatisées ! Seul défaut : elles avaient des horaires d’ouvertures.
Mais ça n’expliquait pas ce qu’il faisait de nouveau dans le cimetière avec ses livres.
Un peu blasé, il fixa le profil paisible comme si tout était de sa faute.
— Un charme compulsif ? proposa-t-il dans le vide.
Il devait y avoir une raison, non, pour qu’il revienne, encore et encore ?
Et pourtant, ses doutes ne l’empêchèrent pas de continuer.
La rentrée avait signifié le retour des visages connus et pouvoir plonger dans une routine apaisante. Le rythme était toujours aussi rapide et Sam était satisfait d’avoir pensé à relire ses cours le mois précédent, lui évitant la panique galopante parmi les autres étudiants.
Il passa les premières semaines avec ses amis, ceux-ci lui racontant leurs vacances tout à fait normales, avec leurs familles et amis tout à fait normaux, lui permettant de faire comme s’il était lui-même une de ces personnes à la vie parfaitement basique.
Cette imposture dura les premiers mois, jusqu’à ce que, à l’occasion de Halloween, une Rebecca très enthousiaste tente de les convaincre d’utiliser une planche Ouija. Aucun des arguments de Sam ne fit mouche et il décida de prétendre se sentir malade pour éviter d’assister à cette débâcle. Il sera toujours temps de recoller les morceaux après mais il était hors de question qu’il y assiste.
Partout, il n’y avait que des enfants déguisés réclamant des bonbons, des étudiants éméchés et des adultes maussades. Se retrouver aux pieds de la statue d’ange ne fut pas une surprise.
— Je déteste Halloween, lui lança-t-il en guise d’introduction. Les monstres, les déguisements, les fausses menaces… Pour eux, ce ne sont que des fadaises, des provocations vides de sens. Mais toi et moi, nous savons ce qui est réel, pas vrai ? Ce qui se cache dans l’ombre, loin du soleil et de la lumière.
Il n’avait touché qu’à quelques bières et pourtant il se sentait légèrement étourdi. Ou bien était-ce ce fameux sort compulsif qui le ramenait, encore et encore, ici ?
La pierre était si froide…
Les journées duraient vingt-quatre heures sur Terre. Selon comment vous les utilisez, le temps pouvait vous paraître s’écouler trop lentement ou pas assez.
À toujours vivre sur la brèche, à toujours se presser, à vivre à cent à l’heure… Un chasseur n’avait pas une espérance de vie bien longue. Il y avait toujours une créature plus rapide, plus fourbe, qui finira le boulot. Il y avait aussi ceux qui avaient un but à tenir et qui, une fois atteint, refusaient d’aller plus loin. Parfois, c’était la banalité qui gagnait, à force de vivre en marge de la société.
Les Winchester passaient leurs temps à mourir et à ressusciter, ce n’en était même plus drôle, à force.
Et pourtant, ils ne ralentissaient pas pour autant, continuant de courir, d’appuyer sur le champignon, d’aller plus vite, encore plus vite, toujours plus vite.
En comparaison, les rares moments d’intimité étaient lents, réfléchis, savourés.
Sam était un tendre, souffrant d’un besoin d’amour qu’il n’avait jamais pu réellement étancher, entre un père et un frère émotionnellement constipés, des chasseurs bourrus et des civils méfiants ou des étreintes trop courtes et étrangères.
Alors, il n’était pas inhabituel que leurs embrassades se résument à seulement ça. Des embrassades.
Inévitablement, ils partageaient un sourire, la même pensée les traversant.
Comment ils s’étaient rencontrés, pour de vrai.
Gabriel se laissait choyer dans ces moments-là, acceptant de présenter cette faiblesse dont seul le chasseur avait conscience, le laissant le recouvrir de son corps, de ses bras, de l’étreindre comme s’il allait s’évaporer la seconde d’après.
C’était si étrange cette dévotion presque religieuse qu’il ressentait en son encontre. Ce n’était pas la première fois qu’un croyant éprouvait cela pour lui, bien sûr, mais quand c’était Sam… c’était si différent.
Fermant les bras autour de ses épaules, il le laissa l’allonger, parsemant sa peau de légers baisers à peine appuyés, de simples caresses que ses nerfs enregistraient en retard.
Quand Sam releva la tête vers la sienne, il abaissa les paupières, s’attendant à ce que leurs lèvres se rencontrent. Mais à la place, elles se pressèrent sur le bout de son nez. Surpris, il hésita à réagir mais décida finalement de rester immobile, attentif. Curieux.
Un nouveau baiser fut déposé sur chacune de ses paupières, avec révérence, puis sur la pointe de ses oreilles, avant, enfin, de revenir à ses lèvres.
Ce fut comme si une bulle de savon éclatait et, involontairement, les larmes s’amassèrent aux bord de ses yeux, trempant ses cils qu’il agita alors qu’il papillonnait des yeux, observant son partenaire d’un air incertain, perdu.
— Pourquoi ?
— Parce que je t’aime.
La statue funéraire avait fait naître chez Sam de nombreuses émotions.
De la curiosité, de prime abord, puis un léger amusement auquel s’était rapidement succédé de la défiance. Celle-ci s’était cramponné à lui tout le long de ses recherches effrénées et ne l’avait pas complètement lâché, toujours tapie non loin, prête à surgir.
Au fur et à mesure que ses visites s’enchaînaient, il avait ressenti de la frustration, de l’énervement, avant que le deuil et ses larmes ne lavent tout ça et que Sam ne le voit d’une manière différente. Il était plus calme, plus posé.
Un peu comme si, peu importait à quel point la pierre était froide, lui s’y réchauffait.
L’image immobile ne le lâchait plus depuis des mois, ses pensées vagabondes y retournant de temps à autre, se demandant si lui, ex chasseur et futur avocat, serait celui qui saurait vaincre cette malédiction et permettre à un innocent de reprendre le cours de sa vie.
Le vœu ? Il n’y pensait plus depuis longtemps. Et que pourrait-il bien réclamer de la part d’une victime ? Il était bien assez grand pour se retrousser les manches et s’offrir tout seul le bonheur qu’il désirait !
Pendant un moment, il le considérait un peu comme un ami, une connaissance à laquelle il rendait visite de temps à autre, qu’il tenait au courant de son quotidien barbant sans qu’il ne reçoive une remarque acide ou un simple grognement comme pour seule réponse.
Un silence valait parfois mieux que mille discours.
Il y avait comme une familiarité alors qu’il traversait les larges allées, dépassant les pierres tombales dont il connaissait maintenant les noms, son attention rivée sur la silhouette qui se découpait au loin, dont les ailes à moitié ouvertes ressemblaient à des bras offerts.
Peu importe le nombre d’infamies qu’il avait pu réaliser envers d’autres décédés, Sam n’osait jamais s’asseoir sur l’une des tombes et préférait donc s’installer sur l’herbe humide ou le petit gravier crissant sous ses semelles.
Parfois, il gardait le silence, priant en son for intérieur. Ses pensées allant vers ses proches, ceux qu’il avait rencontré et qu’il aimait, ou pour lui-même. Il lui arrivait aussi de prier pour cette mère qu’il ne connaissait que grâce aux rares photos ayant échappé à l’incendie qui leur avait tout pris.
L’archange Gabriel avait souvent été le destinataire de ses dévotions, autant pour bénéficier de sa protection que de sa force. Alors, prier auprès d’une statue le représentant donnait l’impression à l’étudiant d’être plus proche de lui. D’être plus audible qu’il avait pu l’être auparavant.
Ensuite, il commençait à parler, le saluant et racontant sa journée ou n’importe quoi d’autre lui paraissant pertinent sur le coup.
Et enfin, peu importe la manière dont il s’approchait, ses lèvres finissaient invariablement sur la pierre, et chaque fois à un endroit différent.
Il ne gardait pas une trace de ses tentatives, il était donc possible qu’il l’ait embrassé à plusieurs reprises au même endroit, mais ça n’avait aucune importance. Parce qu’à chaque fois qu’il le faisait, il lui semblait qu’une puissance qu’il ignorait posséder jusque-là rugissait à l’intérieur de lui, renforçant sa conviction.
Peu importait qui avait créé cette légende, peu importait qu’elle soit basée sur des faits réels ou non. Peu importait que ce soit une âme innocente ou un être immonde. Sam saura quoi faire au moment où ça sera nécessaire.
Une fois ce petit rituel finalisé, il retournait à sa vie, repoussant ces quelques heures au fond de son esprit. Jusqu’à la prochaine fois.
— Gab’, si tu veux te coucher là, t’as intérêt à retirer tes chaussures.
— Maaaaais ! Je suis fatigué, moi !
Intransigeant, le chasseur lui jeta à peine un regard alors qu’il fouillait dans ses affaires.
— Tu vires tes chaussures ou tu dors par terre. Ton choix.
— Tu oserais vraiment faire dormir ce corps si parfait sur quelque chose d’aussi sale ? Je parie qu’il suffirait de le lécher pendant une nanoseconde pour chopper Ebola.
Malgré lui, Sam s’imagina l’action et tout son visage se fripa sous la grimace de dégoût.
L’archange, lui, était resté allongé de tout son lit sur l’unique lit double de la chambre, pensif. Du moins, jusqu’à ce que l’humain ne s’asseye sur l’espace restant, poussant ses jambes des siennes pour l’inciter à lui obéir. À la place, Gabriel les leva sous son nez en une demande explicite.
Si Sam souhaitait que ses souliers ne soient pas sur la literie, ce sera à lui de les lui retirer.
— Tu exagères, râla-t-il alors qu’il s’y attelait. Il te suffirait d’un claquement de doigts pour les faire disparaître !
— Me suis foulé le majeur.
— Mais bien sûr.
Pas crédule pour un sou, Sam leva un sourcil en son encontre. Pour seule réponse, Gabriel lui présenta ledit majeur, fièrement dressé, tout comme sa langue.
— Je vois ça, sacrée foulure.
Peu soucieux d’où elles atterrissaient, il balança chaussures et chaussettes par-dessus son épaule mais, au lieu de retourner à l’examen de ses affaires ou, au pire, remonter à la tête de lit afin de se retrouver un peu plus face à face avec l’être céleste, il renforça sa prise sur la cheville fine, un sourire un peu trop gouailleur au goût de son partenaire étira ses lèvres, alors que les yeux noisettes semblaient se mettre à pétiller.
L’excitation et la méfiance se battaient dans la caboche de Gabriel alors qu’il plissait les yeux, attentif. Il était aussi prêt à se défendre et fuir qu’à s’abandonner aux mains surprenamment expertes du Winchester.
Celui-ci, sans briser leur contact oculaire, souleva délicatement la cheville toujours dans sa main, puis se pencha en avant, embrassant doucement le creux formé par le tendon, sur le haut du pied.
Sa main libre se faufila sous l’ourlet du pantalon, le remontant le long de la jambe, chatouillant faiblement les nerfs de la pointe de ses ongles émoussés.
Malgré lui, l’ange retint sa respiration, attentif, n’osant pas détourner le regard pour tout l’or du monde.
De toute façon, respirer n’était pas vital pour lui.
Petit à petit, Sam faisait son chemin, passant du pied au mollet, puis le genou et, enfin, la cuisse. Enfin, le petit bout que le pantalon retroussé lui permettait d’atteindre.
Quand il s’abaissa plus encore, afin de presser ses lèvres sur la chair plus molle, la peau plus tendre se trouvant sur l’intérieur des cuisses, les pupilles de Gabriel étaient si dilatées qu’elles avaient englouties la moindre couleur.
À gestes lents, Sam se redressa, toujours ce sourire moqueur aux lèvres, rabaissant la jambe de pantalon sur celle de chair, comme s’il s’apprêtait à reprendre le cours normal de sa journée.
Mais son partenaire ne l’entendait clairement pas de cette oreille et l’attrapa par le col avant même que le chasseur n’ait pu reposer la cheville. Les lèvres retroussées sur ses dents dans un rictus animal, il l’attira contre lui, les yeux luisants autant de désir que de fureur.
Si Sam voulait l’allumer, il avait bien l’intention de le lui faire payer.
— Ça va mon pote ?
Brady savait qu’il n’était pas vraiment le meilleur ami qui soit, et encore moins l’étudiant le plus assidu, mais il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir Sam dépérir.
Bien sûr, les filles n’avaient encore rien dit, craintives. Elles s’étaient alors tournés vers lui, le premier à qui Sam avait adressé la parole quand il avait foulé le sol du campus de Stanford.
C’est donc chargé de toutes ces inquiétudes qu’il avait abordé son ami alors que celui-ci était penché sur ses devoirs, les sourcils froncés par la concentration.
— Je ne suis pas sûr de comprendre ce que je suis en train lire, avoua-t-il. Ça pourrait aller mieux. Et toi ?
Réfrénant son envie de rouler les yeux à cette réponse, Brady attrapa une chaise vide et s’assit à ses côtés, jetant un œil au livre par politesse. Il n’était même pas sûr que c’était une lecture pour leurs cours en commun.
— Non, je parle d’en général. Tu es un peu… dans la lune, ces derniers temps. On se fait de la bile pour toi, tu sais ? Tu sembles comme… éteint.
Le front de Sam ne se défroissa pas à cette déclaration. Il se plissa plus encore alors que ses sourcils descendirent un peu plus.
— Comment ça ? Rien ne me vient à l’esprit, je suis comme d’habitude…
Et pourtant, il ne fallut pas attendre longtemps avant que le visage paisible ne s’affiche dans son cerveau. Sam le repoussa, persuadé que ça n’avait rien à voir.
— C’est à cause de la planche Ouija ? tenta Brady. Je sais que tu étais contre et tout, mais finalement il ne s’est rien passé et on a passé la nuit à picoler.
Le souvenir le fit grimacer. Il avait peut-être l’air d’avoir surréagi suite à cette décision, surtout qu’il avait passé les jours suivants à s’assurer qu’aucun de ses amis n’était possédé ou n’avait libéré aucun esprit vengeur sur la ville, mais il avait de bonnes raisons pour l’avoir fait.
Mais, surtout, l’ange revint inévitablement dans sa mémoire.
— C’était il y a plus d’un mois, Brady… soupira-t-il. Je ne suis plus un gamin, vous avez fait ce que vous vouliez et je ne me sentais pas très bien. Il valait mieux que je rentre au dortoir pour dormir plutôt que de gâcher la soirée, tu ne penses pas ?
Il se replongea dans sa lecture, triturant son stylo afin de cacher son léger embarras alors que ses pensées s’envolaient vers cette fameuse soirée. Pas qu’il n’avait fait quoi que ce soit que personne d’autre n’avait fait avant lui !
— T’es sûr ? Parce qu’on a l’impression que c’était suite à ça que tu es devenu… plus sombre. On a l’impression que tu nous évites, donc on pensait que c’était à cause de ça !
La mise au clair n’avait pas plus soulagé son ami qui avait clairement plus besoin d’un réponse que d’être rassuré.
— Je n’aime pas Thanksgiving, voilà tout. L’année dernière non plus, j’étais pas de super humeur, mais je n’ai pas l’impression que ça avait mérité une intervention pour autant.
Garder son ton égal était loin d’être facile, particulièrement avec son esprit bouillonnant, à la recherche d’une parade lui permettant de repousser les tentatives inquisitrices de Brady mais aussi les souvenirs intempestifs de ses moments avec l’ange.
L’embarras teinta son visage alors qu’il se remémorait lentement chaque « entrevue » mais, surtout, les baisers qu’il avait essaimé sur la peau de granit.
Il avait été un imbécile.
Lentement, la voix de son ami disparut, étouffé par son étourdissement alors que, les yeux écarquillés de stupeur, il se rendait compte qu’il avait sauté dans un piège gigantesque.
Ah, il était beau le chasseur !
La bile lui remontait lentement dans la gorge alors qu’il se rendait lentement compte qu’il s’était peut-être vendu, pieds et poings liés, à une quelconque sorcière ou pire encore.
Se levant subitement, il benna ses affaires dans son sac à dos et s’empressa de quitter la bibliothèque, ignorant les tentatives de son ami pour l’arrêter et l’interroger.
Il ne lui fallut pas longtemps pour arriver dans le cimetière, et encore moins pour faire face à l’archange qui n’avait pas bougé d’un cil depuis leur première rencontre.
Le souffle court et le cœur battant la chamade suite à cette course, Sam dut s’offrir quelques minutes pour reprendre un rythme plus calme, gardant son attention concentrée sur les traits compatissants, prêt à se battre à la seconde où ils se modifieraient pour dévoiler une grimace monstrueuse.
— Qui es-tu ? parvint-il à cracher. Que me veux-tu ? Quel est ton but ? De combien de victimes t’es-tu nourri ?
Mais rien ni personne ne lui répondit. Sauf qu’il ne fallait pas compter sur un Winchester pour s’avouer vaincu.
Son sac fut rapidement lâché sur les graviers et Sam se jeta à genoux pour scruter chaque centimètre carré du socle à la recherche de n’importe quel indice.
Quel crétin ! Trop occupé à fouiller Internet et les livres de référence, il avait oublié la piste la plus évidente : enquêter directement sur place.
Mais il eut beau passer ses grandes mains sur toute la surface de la statue, il ne trouva rien. Ni inscription ni sac à sortilèges. Aucun indice pouvant la lier à une quelconque créature malfaisante.
Ça ne suffit pas pour l’apaiser et il eut vite fait de l’agripper par les épaules alors qu’il se hissait maladroitement afin de plonger ses yeux dans les paupières baissées.
— Je ne tomberais plus dans le panneau, ragea-t-il. J’ai fait une croix sur l’entreprise familiale, ce n’est pas pour y replonger d’une manière aussi débile !
Il aurait pu cracher à la fin pour souligner sa déclaration mais il ne put s’y résoudre alors il se contenta de fusiller du regard les traits doux avant de retomber sur ses pieds, de ramasser son sac puis de s’éloigner à grands coups de pieds rageurs.
Sam ne posa pas un pied dans le cimetière pendant des mois.
Pendant ce temps, il se plongea dans son travail scolaire avec une véhémence qui ne rassura pas plus son entourage, mais personne ne se sentit assez courageux pour l’aborder de nouveau.
Ses notes connurent une augmentation fulgurante, ce qui ravit ses enseignants, mais la nouvelle lui tira à peine un sourire.
Se plonger dans le travail était sa solution pour esquiver la réalité, mais ce n’était pas forcément la plus adéquate.
Courant mars, il dut accepter de lever le pied après avoir trop forcé et manqué de mettre sa santé en péril et, lentement, redevint le Sam que ses amis connaissaient.
Ce n’était pas que la statue de Gabriel avait quitté son esprit, loin s’en faut, simplement qu’il parvenait plus facilement à la mettre de côté. À ce que son esprit ne s’attarde plus dessus. À avancer par lui-même.
Et ça faisait mal.
Une fois de plus, il avait placé son espoir et beaucoup trop de sentiments dans quelque chose qui lui revenait en plein visage. Il était vraiment un crétin existentialiste.
Heureusement pour lui, en-dehors de ces deux incidents, il parvint à se fondre de nouveau dans la masse estudiantine et termina l’année sans plus de remous, obtenant des notes parfaitement convenables au concours. Suffisamment, en tout cas, pour pouvoir éblouir tous ceux qui s’attardaient dessus.
Et ce fut pour cette raison que, le soir d’Halloween, la petite bande d’amis s’était réunie dans un bar pour fêter leurs résultats, peu importait en quoi ils consistaient exactement. De toute façon, Sam les coiffait tous au poteau avec son 184, ce qui ravissait Jessica qui, ayant un peu abusé des shots que leur fournissait Brady, s’accrochait maladroitement à l’épaule et gloussait comme une pintade, peignant un peu abruptement les mèches brunes.
— La vache, combien elle a bu ? rit Rebecca en observant son petit manège.
Elle-même était à peine mieux, s’accrochant à la table comme si elle se trouvait sur un bateau.
— Beaucoup trop, si tu veux mon avis. Brady, de l’eau, cette fois.
— Mais il y a de l’eau ! se défendit-il avant de vider son propre shot d’un mouvement de pomme d’Adam.
— De l’eau et rien d’autre, merci, lui ordonna-t-il gentiment.
À la seconde où il lâcherait Jessica, elle serait capable de faire quelque chose qu’elle regretterait le lendemain. Quoi ? Ils n’en étaient pas vraiment sûrs, mais mieux valait continuer de l’ignorer.
Heureusement, leur ami obéit diligemment et apporta tout un plateau de verres d’eau qu’il ajouta difficilement parmi les reliefs de leur consommation précédente.
— Décidément, Halloween ne te réussit pas, commenta-t-il il en se rasseyant.
Au lieu de lui répondre, Sam se contenta de hausser les épaules, aidant Jess à ce que l’eau aille plus dans sa bouche que sur leurs vêtements à tous les deux.
— C’est son côté Harry Potter, plaisanta Becky.
Son équilibre ne s’était pas arrangé mais elle avait aussi décidé de passer à l’eau et s’en sortait avec déjà plus de grâce que leur quatrième membre qui semblait plus décidé à dormir qu’à s’hydrater malgré les efforts de Sam.
Les sourcils froncés de Brady l’invitèrent à développer sa remarque.
— Tu vois, Harry Potter ? Si tu regardes, il n’a jamais passé un Halloween tranquille depuis le début de la saga. En plus d’être la date anniversaire de la mort de ses parents, bien sûr.
— Bon, je crois qu’il vaut mieux que je raccompagne Jessica, soupira Sam.
Il ramassa leurs affaires un peu éparpillées et tenta de redresser le costume d’infirmière dont la jeune femme s’était paré, sous les ricanements et quelques réflexions salaces des deux ivrognes.
En guise de réaction, ils n’obtinrent qu’une œillade lasse avant que Sam n’estime que c’était bon et ne se relève, passant un bras de l’endormie par-dessus ses épaules et commençant à se diriger vers la sortie.
— À demain ! lança Rebecca. Et, surtout, si vous trouvez un jeune orphelin dans un berceau devant votre porte, vous nous appelez, hein ?
Hélas, elle avait très mal jugé le volume sonore et le duo sortit sous les sifflets moqueurs et quelques commentaires graveleux des consommateurs dont Sam se serait bien passé, ses oreilles cramoisies d’embarras.
Le vent frais qui les accueillit dans la rue lui parut divin, en comparaison.
Le chemin jusqu’à l’appartement avait été hasardeux et un peu tortueux, mais au moins Sam était parvenu à allonger son ex copine dans son lit, après lui avoir retiré une partie de son costume. Pour le maquillage, il la laissera faire au réveil et il lavera les draps, tant pis !
Il alla s’enfermer dans la salle de bain après avoir déposé le nécessaire contre la gueule de bois sur la table de chevet et l’avoir bordé.
Ils n’étaient peut-être plus ensemble, mais il gardait une certaine tendresse pour elle. Et ce n’était pas vraiment son genre de laisser ses amis dans le pétrin !
Occupé à se laver les dents après avoir passé son pyjama, il s’interrompit au bruit très reconnaissable d’une entrée par effraction.
Son premier réflexe, après s’être faufilé discrètement dans le dos de l’intrus, fut de lui balancer sa brosse à dents. Heureusement, il se rattrapa bien vite en lui sautant au cou et en commençant à se battre, cherchant à le désarmer puis à l’assommer. Après, il appellera la police et la nuit ne se finira pas avant le lendemain, au moins…
— Calme-toi, on va s’arrêter là.*
Cette voix. Ce ton si particulier.
— Dean ?*
Il était partagé entre l’envie de lui asséner un coup de poing supplémentaire et celle de l’enlacer jusqu’à lui en rompre les os.
— T’es cinglé, tu m’as fait peur.*
— Parce que tu t’es ramolli ici.*
Va pour le coup de poing.
Évidemment, même ivre, Jessica avait été consciente du bruit et avait tenté de les rejoindre. Sam lui avait alors expliqué en accéléré ce qu’il se passait, non sans en censurer une grande partie, tout en préparant son sac. Elle se rendormit avant qu’il n’ait fini, mais il s’y attendait.
Un sourire en coin, il gribouilla un mot qu’il posa à côté de la bouteille d’eau, reprenant ses explications et ajoutant qu’il sera rentré pour son rendez-vous.
Connaissant son père, il avait juste dû trop forcer sur la bouteille, aucune raison pour qu’il mette sa vie entre parenthèses pour plus de deux jours. Ils allaient le sortir de son coma d’alcoolo et lui sera à l’heure pour cet entretien si décisif. Une partie de plaisir. Enfin, sauf pour l’inévitable face à face avec le paternel, mais ce ne sera pas la première fois…
Guilleret malgré lui et la situation, il rejoignit son frère dans l’Impala familiale et dut rapidement arrêter de sourire face à son regard sérieux. Oui, c’était pas vraiment l’ambiance. Oups.
Dean pouvait être un vrai connard, mais il n’arrivait pas à croire qu’il y était parvenu. Il était rentré pile à temps à son appartement, le temps de sourire devant l’adorable assiette de cookies et de mordre dans l’un d’eux qu’il sauta directement sur son lit, appréciant la délicate attention de son amie d’avoir changé les draps à sa place.
C’est donc détendu, son seul objectif en tête, qu’il sourit dans le vide. La chasse était officiellement derrière lui, il avait pu revoir son frère et remettre certaines choses au point. Ils s’étaient quittés en meilleurs termes que deux ans auparavant, et ça valait tout l’or du monde. Il allait pouvoir se préparer pour l’entretien le plus décisif de sa vie l’esprit tranquille.
Mieux ! Aussi mesquin que ça en avait l’air, le fait de ne pas avoir croisé leur père pendant ce petit week-end avait été la cerise sur le gâteau !
Le sourire toujours aux lèvres, il rouvrit les yeux après qu’une goutte n’ait atteint son front. Un dégât des eaux ? Pitié, non, il n’avait pas le temps de s’en occuper…
Toute pensée quitta son esprit alors qu’il croisait le regard vide de Jessica, celle-ci plaqué contre le plafond, du sang coulant d’une large tâche au niveau de son estomac, recouvert de sa nuisette.
Choqué, il parvint à peine à rugir sa détresse que, déjà, les flammes apparaissaient, recouvrant le corps de son amie puis l’appartement tout entier.
Sans la réactivité de son frère, nul doute qu’il aurait fini en cendres, trop secoué par cette macabre surprise pour réagir correctement.
Observant le ballet des pompiers, une couverture de survie le préservant du froid, il resta sans réaction alors que les ambulanciers vérifiaient qu’il n’avait pas été exposé trop longtemps aux fumées grises.
Plus loin, dans l’obscurité épargnée de l’incendie, il pouvait discerner la silhouette de Dean, veillant sur lui de loin. Comme il l’avait toujours fait, au fond.
En-dehors de son état de choc, les ambulanciers l’estimèrent dans un état correct. Ils voulaient quand même l’embarquer, pour le surveiller, mais il refusa, s’extirpant de leurs prises pour rejoindre son frère qui ne prononça pas un mot, arquant simplement un sourcil, curieux de ce qu’il allait lui annoncer.
Mais à la place, Sam contourna la voiture, ouvrant le coffre et son faux-sol, fixant les armes rangées là, comme si la réponse à toutes ses questions s’y trouvaient. Il avança la main, s’apprêtant à s’emparer d’un fusil au canon scié mais se résigna, fermant le poing.
— Il y a quelque chose que je dois faire, avant, parvint-il à articuler.
Et, sans ajouter d’explication, il fit volte-face, la couverture l’accompagnant comme une cape métallisée, alors qu’il s’éloignait de son ancien logement, ne répondant pas aux appels de son frère.
La statue était toujours là.
Cette pensée fit sombrement sourire Sam alors qu’il baissait la tête avant de la secouer. Évidemment qu’elle n’avait pas bougé ! C’était une statue ! Elle n’avait nulle part à aller et n’irait nulle part.
Comme lui, au fond…
Le parallèle tira un sourire douloureux et il reprit son avancée, comme en transe. Ses yeux étaient rivés sur l’ange, à l’exclusion de tout autre. Mais, contrairement à son habitude, il le contourna puis, avec une assurance qu’il était loin de ressentir, il l’escalada, s’agrippant à ce qu’il pouvait, avant d’être celui qui surplombait l’autre, cette fois.
Il cessa de bouger, le temps d’assurer son assiette, s’offrant quelques secondes pour apprécier la vue qui s’offrait à lui.
Parmi les recherches express qu’il avait réalisé afin de résoudre l’affaire, il s’était permis de feuilleter le sacro-saint journal de John, des fois qu’il avait pu faire face au même phénomène.
Mais rien, il était de nouveau à la case départ, à peine plus avancé maintenant que l’année précédente.
S’agrippant aux extrémités des grandes ailes, il s’agenouilla maladroitement (l’espace disponible était vraiment réduit), se mordillant les lèvres par nervosité.
L’absurdité de ce qu’il allait faire le percuta avec violence mais ça ne suffit pas pour autant à le décourager. À la place, un calme étrange s’empara de lui alors qu’il se plaçait.
Lâchant sa prise, il pressa une main sur la coiffure figée, la caressant comme s’il pouvait en sentir chaque cheveu, finissant par glisser ses doigts sur l’épaule dénudée relevée, la calant sous la mâchoire. Ainsi placé, il se pencha, déposant un baiser léger sur la nuque dévoilée, appuyant sur la vertèbre affleurant légèrement.
Malgré l’absence de réaction, il ne rouvrit pas les yeux, son autre main suivant les plumes de pierre jusqu’à la naissance des ailes puis effleura la bretelle de la toge, suivant les vertèbres que le sculpteur avait eu la minutie de représenter, s’arrêtant dans le creux des reins, un peu audacieusement, pour y reposer.
Et là, juste entre la naissance des deux ailes pétrifiées, il se pencha de nouveau, embrassant le granit poreux avec révérence.
Et l’impensable se produisit.
— À quoi tu réfléchis ? marmonna-t-il.
Allongé sur le ventre, le visage écrasé contre l’oreiller, Sam tentait de libérer un œil en bougeant le moins possible. Tant pis s’il ressemblait à un phoque échoué, il était bien trop installé et épuisé pour réaliser plus d’effort.
— Qu’est-ce qui te fait croire que je réfléchis ?
— Ton ton innocent, d’une part. Et le bruit que font tes méninges cherchant à se mouvoir, d’autre part.
Se hissant sur ses bras, le chasseur dut se battre contre les couvertures avant de pouvoir se retourner afin de faire face à son compagnon qui était assis contre la tête du lit, tripotant sa lèvre inférieure d’une pouce, les yeux perdus dans le vide.
À vrai dire, c’était la raison principale qui avait lui permis de connecter les points. Son côté humain était infiniment plus simple à comprendre que toutes ses autres facettes.
À l’aveuglette, il tâtonna les couvertures à la recherche de la première partie de corps qu’il pouvait reconnaître et, une fois la chose faîte, l’attira brusquement à lui, réceptionnant dans un « ouf » un archange à la mine troublée. Tendrement, il l’embrassa dans la nuque avant qu’un bâillement profond manqua de lui décrocher la mâchoire. Il enfouit ensuite son visage froissé de sommeil contre les mèches châtain, manquant de peu de se rendormir.
— Je te ferais savoir, l’homo sapiens, qu’il m’arrive de réfléchir. Tout le monde n’a pas eu besoin d’une lente évolution de plusieurs milliards d’années.
— Continue de noyer le poisson et je te plume comme un dindon de Thanksgiving, grommela-t-il.
Loin de relever la taquinerie, Gabriel s’extirpa de sa prise, s’éloignant pour s’isoler de nouveau, entourant ses jambes nues de ses bras.
Comprenant qu’il n’était plus l’heure de plaisanter, Sam se redressa avec difficulté, repoussant son oreiller pour s’y adosser, se frottant le visage en soupirant.
— Pourquoi ce visage si sérieux ? tenta-t-il pitoyablement.
Chacun adossé à la tête de lit, éloigné d’à peine une longueur de bras, ils s’observèrent avec tout le sérieux possible d’une conversation se déroulant à deux heures du matin.
Sam, les yeux plissés de fatigue, se repassait la journée dans la tête, cherchant à déterminer ce qu’il avait pu faire de mal pour que Gabriel l’évite ainsi.
Des deux, c’était lui le plus affectueux, n’hésitant pas à se blottir contre lui ou dans ses bras, peu importe l’heure et le moment, les amenant plus d’une fois à des situations gênantes et des réflexions cinglantes de la part de Dean sur le fait qu’il devait apprendre à tenir son archange en laisse.
(Il s’était retrouvé affublé d’un affreux costume de chien, penchant plus du côté « jeux de rôles » que Scooby-Doo, sous l’expression répugnée de son cadet et interrogateur de Castiel. Dean ne recommença plus jamais)
Inquiet, Sam tendit le bras, le posant contre la couverture, paume ouverte en une invitation claire à y presser la sienne, quand il le voudra.
Mais à la place, il se retrouva les bras plein d’un archange qui devait se penser plus petit qu’il ne l’était, alors qu’il fourrait son visage dans l’encolure lâche de ce qui lui servait de pyjama.
Sursautant à peine au contact du nez froid sur sa peau chaude, Sam le berça lentement, bâillant de temps à autre, la fatigue reprenant peu à peu ses droits sur lui. Il aurait sans doute pu s’endormir si Gabriel avait cessé de bouger.
— Dis, Sam… quand tu m’as embrassé… pourquoi ? Tu avais un souhait à me soumettre ?
— Bien sûr.
Hors de sa vue, l’expression de l’être céleste se figea, s’assombrissant.
L’ignorant, Sam se permit d’embrasser ces mèches qu’il adorait tripoter, les repoussant derrière son oreille.
— Je voulais te libérer. Peu importe ce qui se cachait derrière ou les conséquences, je voulais croire une dernière fois à la beauté des choses. Préserver le peu d’espoir et de rêve que la laideur du vrai monde ne m’avait pas encore arraché.
Troublé, ne s’attendant clairement pas à ça, Gabriel se blottit un peu plus dans l’étreinte, souriant doucement alors qu’une boule se nichait dans sa gorge, l’émotion l’empêchant de répondre à cette déclaration.
C’était maladroit, mais Sam parvint à se tordre suffisamment pour l’embrasser un peu au-dessus des omoplates, restant là, reposant sa tête contre la sienne, satisfait.
Finalement, il s’endormit dans cette affreuse position et sans la guérison angélique, il aurait été courbaturé pour le reste de la journée…
Sam n’ouvrit pas les yeux tout de suite.
Il pouvait sentir sous ses mains et ses lèvres la pierre se ramollissant, remplacée par de la chair, le froid se réchauffant lentement, les ailes disparaissant, les articulations craquant alors que ce qui était une statue devait se déplacer.
Et Sam continua de garder les paupières closes.
S’il le faisait, ce n’était pas par effroi.
Il avait bien entraperçu cette étrange lueur d’un blanc presque rose et craignait que ce qui l’attendait était interdit aux yeux de simple mortel comme lui. Il resta ainsi, osant à peine respirer, à genoux, le cœur battant à tout rompre et la tête baissée.
Celle-ci fut relevée par deux doigts pressés sous son menton.
Sam n’avait aucun mal à comprendre qu’il était patiemment examiné par l’être qu’il venait de libérer, sentant son regard sur sa peau. C’était comme s’il voyait au-delà de ses vêtements, au-delà des apparences. Jusque dans son âme.
— Samuel Winchester.
La voix était étrange. Pas humaine. Elle était profonde, comme surgissant du sol lui-même. Elle émanait de partout, vibrait dans l’air comme un orage prêt à éclater. Et, surtout, elle paraissait terriblement âgée.
— As-tu peur de moi ?
— Non, osa-t-il articuler.
— Alors, qu’attends-tu pour ouvrir les yeux ?
Prenant l’invitation pour ce qu’elle était, Sam déglutit alors qu’il obéissait.
La lueur était toujours là, semblant rayonner du corps de l’inconnu, l’éblouissant jusqu’à ce que ses pupilles s’y habituent.
Il fut surpris d’être surpris quand il reconnut l’archange, trait pour trait. Ce qui ne passa pas inaperçu.
— On dirait que tu es bien émerveillé par ma sublime apparence, se vanta l’inconnu.
Repliant son bras libre pour prendre la pose, il repoussa une mèche rebelle.
— Vous… vous êtes vraiment un ange ? murmura l’étudiant d’un ton respectueux.
— Mieux que ça ! Je suis un archange !
L’air derrière lui parut scintiller et les ombres se mouvoir, mais c’était tout ce que pouvait voir Sam. Surtout que la prise sur son menton n’avait pas été relâchée.
Il n’aurait pas été la première créature à mentir sur son identité mais, pour une raison qu’il ignorait, Sam décida de le croire. Il l’observait avec admiration, buvant chaque trait qu’il parvenait à discerner malgré la nuit d’encre.
— Tu m’as libéré, reprit l’archange. Et je pense qu’une récompense est de mise. Qu’en penses-tu mon beau ?
L’intéressé hocha la tête, absent. Il était trop concentré pour prêter pleinement attention à son discours.
C’était sans doute la première et la dernière fois qu’il lui était possible d’apercevoir un être céleste, il serait fou d’en détourner le regard, maintenant qu’il en avait l’autorisation.
Son menton fut lâché, lui permettant de soulager l’élancement dans sa nuque, alors que l’archange s’agenouillait face à lui, grimaçant alors qu’il pliait les genoux et que ceux-ci entraient en contact avec la pierre toujours plus froide alors que la température baissait.
Une légère buée s’échappait de leurs bouches tandis qu’ils se fixaient. Sam était confus, se demandant ce qui allait arriver, pendant que son vis-à-vis affichait lentement un petit sourire qu’il jugeait trop affamé pour qu’il s’en sorte indemne.
Mais il n’eut pas plus le temps de tergiverser que, déjà, une main autoritaire attrapa sa chemise en flanelle pour les rapprocher tous les deux, tandis que l’autre serpentait sur le haut de son torse avant de se nicher contre sa nuque pour l’incliner légèrement. Mais, surtout, son cerveau court-circuita complètement alors qu’un baiser était pressé contre ses lèvres.
Ce n’était pas comme s’il avait vraiment besoin de ses neurones pour l’imiter, enroulant ses mains dans la fragile étoffe de la toge, effleurant la peau chaude dessous, et participant suffisamment au baiser pour qu’il en devienne passionné.
Ils ne se séparèrent qu’après que Sam ait montré un besoin urgent de respirer, ce qu’il fit, toujours étreint, la tête appuyée contre le bras jouant avec ses cheveux.
— Encore, coassa-t-il.
Une lueur malicieuse parut enflammer les iris couleur whisky.
— Attention à ce que tu souhaites, tu pourrais l’obtenir… souffla-t-il avant d’obéir.
— Tu sais que sous ma forme humaine, j’ai pleeeein d’autres endroits que tu pourrais embrasser ? déclara un jour Gabriel.
Dans son dos, Sam émit un simple grognement sans se déplacer pour autant.
— Et je ne parle même pas de ma véritable forme ! Un millénaire ne suffirait pas pour en faire le tour ! se vanta-t-il.
Mais ça ne suffit pas à convaincre le chasseur, bien que l’archange perçut la courbure d’un sourire contre sa peau.
— Tu sais que ça ne signifie rien, pour nous ?
— Pour nous deux, ou pour vous, ô effrayante garnison céleste sous les ordres du Dieu tout puissant ?
Pour rejoindre la conversation, il s’était redressé pour mieux s’allonger aux côtés de son compagnon, celui-ci quémandant un baiser qu’il obtint aussitôt.
— Okay, peut-être pas pour nous deux, mais aucun de mes frères n’y seront sensibles.
— Heureusement que c’est toi qui m’intéresses, alors.
— Saaaaam, pleurnicha faussement l’archange.
— C’est chiant, hein ? ricana celui-ci.
Pour toute réponse, Gabriel tira une mèche de la si précieuse chevelure en même temps que la langue, se faisant gifler la main en réaction.
— Ce que j’essaie de te dire, c’est qu’embrasser la naissance de mes ailes, particulièrement sous cette forme, ne signifie rien, biologiquement. Ce n’est pas une zone érogène. À la limite, c’est un peu plus sensible parce que j’y accède avec difficulté, mais de la même manière qu’avec toi.
— Et donc, tu veux que j’arrête ?
À force de gesticuler, Sam s’était allongé sur le dos et Gabriel s’était confortablement vautré sur lui, l’air satisfait d’un chat ayant volé la crème.
— Je n’ai pas dit ça. C’est juste que ça frôle l’obsession, là. Je commence à croire que tu aimes mes ailes plus que moi, c’est tout.
— Tu passes des heures à jouer avec mes cheveux, devrais-je penser pareil ?
Ils se tirèrent mutuellement la langue avant de se moquer de leur puérilité.
Restant dans cette position, ils se calèrent un peu plus confortablement et fermèrent les yeux, s’abandonnant lentement au sommeil.
— Dis, Sammy… chuchota Gabriel.
— M’appelle pas Sammy, marmonna-t-il en réponse.
— Est-ce que tu m’aimerais toujours si j’étais un ver ?
— … Hein, quoi ?
Comment embrasser un ange ?
Peu importe la zone que vous choisirez, le plus important est de le faire avec tendresse.
— SAAAAAAM !
— Qu’est-ce qu’il y a, Dean ? soupira celui-ci en courant jusqu’à lui.
— C’est toi qui as écrit ça dans le journal de papa ?!
Son mouvement était si brusque qu’il manqua de lui mettre le fameux carnet dans l’œil, mais finalement, son cadet dut se contenter de loucher afin de lire les lignes incriminantes.
Et piquer un fard monumental.
— … Non ?
— Menteur ! Ce n’est pas moi et nous sommes les seuls à le toucher !
— Peut-être que Castiel…
— Je lui ai déjà demandé et tu sais qu’il est incapable de mentir !
À leur insu, une unique plume duveteuse et iridescente reposait sur le sol, près de la table où le journal de John était posé avant que son fils aîné ne survienne. Mais ce n’était qu’une innocente plume. N’est-ce pas ?
