Capitaine des chevaliers du roi.
Sur le papier, c’était un grade de valeur. Un grade qui imposait le respect de ses pairs. Des étoiles dans les yeux des enfants qui rêvaient de vêtir, un jour, la splendide armure étincelante. Des soupirs des jouvencelles en mal de se marier. Des louanges des personnes âgées pour le travail accompli.
Mais quand on était celui qui se paraît de ladite armure, c’était tout autre chose.
Qu’elle était lourde. Qu’elle était encombrante. Qu’il était fatigant de la lustrer, d’entretenir les sangles, de la dépiauter avant de la refaire…
Combien de fois s’était-il cogné contre un élément traînant sur le sol ? Combien de fois s’était-il coupé sur un bord mal émoussé ? Combien de fois s’était-il retrouvé allongé de tout son long et incapable de se relever tout seul ?
Heureusement, son aide de camp était là pour le seconder, et s’il était absent, il pouvait compter sur Valensuala ou leurs autres amis. Ça ne diminuait que de moitié l’embêtement, ce qui était un plus mais pas une perfection pour autant.
Peu importait le processus, finir enfermé dans cet affreuse prison personnelle était définitivement ce qu’il détestait le plus. Une fois, il avait été tellement épuisé qu’il avait décidé d’essayer de s’endormir sans retirer le moindre harnachement.
Non seulement l’action fut plus un enfer qu’un véritable repos, mais en plus il se retrouva complètement bloqué après s’être résigné à s’en extirper.
Devoir réveiller son aide de camp au milieu de la nuit pour pouvoir utiliser les latrines avait été d’une humiliation sans pareille mesure.
Heureusement, il avait été un bon capitaine, s’étant assuré qu’une ambiance bon enfant règne aussi bien entre les rangs des chevaliers que ceux de la garde, et lorsque l’anecdote fut relayé entre les gens du commun, il n’obtint que des taquineries sans importance, rien n’entachant sa réputation ou ne le blessant.
Même lorsque le roi l’apprit, il se contenta de lui tapoter l’épaulière en riant doucement.
Sans doute se remémorait-il quelques anecdotes au sujet de son père ou de lui-même… Mais il n’était pas assez fou pour interroger sa majesté sans son invitation explicite.
Toujours est-il que Leon haïssait cordialement cette satanée armure.
Lors de ses pires jours (quand une vieille blessure se réveillait, quand il avait mal dormi, quand ses articulations ne lui répondaient plus ou difficilement…), il hésitait franchement à s’en passer ou même de prendre sa retraite.
Après tout, il avait passé ses plus belles années sur le terrain d’entraînement, manquant presque l’accouchement de son épouse, n’ayant pas pu lui tenir la main lors de ses heures d’agonie, pas plus que lors de la disparition de sa cadette, forcé de confier l’éducation de son fils unique à son père déjà épuisé.
D’ailleurs, si sa mémoire était bonne, son prédécesseur avait été une telle tête dure qu’il avait bien failli ne pas pouvoir se présenter à son propre mariage.
C’était justement à cause de ça qu’il avait doublé ses efforts pour l’éjecter de son siège pour prendre sa place et ainsi assainir ce qui était alors un panier de crabes où le sang bleu et les pots de vin assuraient les meilleures places, cantonnant les roturiers aux pires besognes et leur empêchant toute promotion.
Il n’y était parvenu que grâce à deux raisons : le roi le considérait comme son neveu et il avait la tête plus dure que l’enclume de son père !
Dommage pour Hyrule, il semblerait que ça soit un héritage familial. À croire que la famille Smith martelait leur fer rouge avec leur caboche…
Au fond, qu’est-ce qui l’empêcherait de tout plaquer et de retourner dans la maison de son enfance, permettant ainsi à son père de prendre une retraite bien méritée et de profiter de ses enfants, tout en reprenant le commerce familial ?
Mais quand l’idée lui effleurait l’esprit, la réponse était aussi immédiate qu’implacable.
Il était né pour être chevalier. Il mourrait en tant que chevalier. Et c’était tout.
Et c’était ainsi qu’il se trouvait à surveiller les apprentis se démener sur des mannequins de bois et de paille sous les consignes de leur entraîneur.
Ce n’était pas obligatoire, mais il trouvait important que ces jeunes adolescents sachent qu’ils étaient pris au sérieux, peu importe qu’ils poursuivent sur cette voie ou finissent par s’en détourner. Qu’ils sachent à quoi ressemblait leur futur capitaine.
Même si, pour cette fois, ils risquaient plutôt de le prendre pour un satané Ghini…
— Tu es sûr que ça va ?
— Val, me le demander en boucle ne me fera pas changer de réponse.
Il préféra garder les yeux rivés sur les recrues, les mâchoires serrées et la sueur perlant de son front.
— Pas plus qu’esquiver la réponse me fera lâcher prise, répliqua son ami.
Ils grimacèrent suite à un mauvais mouvement qui envoya le garçon mordre le sable, tenant son poignet sûrement douloureux, tandis que l’entraîneur courrait jusqu’à lui pour le prendre en charge.
Ils gardèrent le silence tandis que la session était interrompue le temps d’évacuer le blessé puis de scander ensemble les mesures de sécurité à respecter. Comme éviter d’agiter l’épée d’entraînement comme un poireau pas frais.
Et en parlant de pas frais…
— Leon, au nom de notre amitié, pardonne la rudesse de mes mots, mais normalement, tu es rouge de soleil en ces instants. Là, tu es tellement blanc que tu en parais vert.
L’interpellé n’eut pas le temps de répondre, que ce soit pour s’abriter derrière leurs grades respectifs ou pour lui réclamer une fois de plus de lui lâcher la grappe. Non. À la place, il se plia en deux autant que faire se peut, ses gantelets s’agrippant au bas de son plastron comme pour l’arracher, mais il était déjà trop tard et les jets de bile couvraient déjà les grèves et les solerets alors que les hoquets s’espaçaient lentement.
Heureusement pour sa fierté, Valensuala en fut le seul témoin car les cadets étaient particulièrement bruyants. Mais il allait être extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, de s’éclipser d’un air dégagé. Pas avec un capitaine tenant tout juste debout et le bas de son armure repeint.
Mais il tint bon. Il n’était peut-être pas aussi entêté que son ami, mais ç’aurait été mal le connaître de penser qu’il allait le laisser bousiller le peu de santé qu’il lui restait, planté comme un cèpe à prétendre aller bien alors qu’il décédait de l’intérieur.
Évidemment, leur convoi n’avait rien de discret, mais les gardes eurent la bonté de détourner le regard, faisant comme si de rien n’était. Il y eut même un qui profita du roulement pour se précipiter et aider Valensuala à transporter le poids mort de leur supérieur. Un autre s’empressa de prévenir l’aide de camp puis le médecin royal, le temps qu’ils parviennent jusqu’à la chambre du capitaine.
Lorsqu’ils parvinrent à vaguement l’allonger sur sa couche, ils étaient loin d’en avoir fini. Il restait l’armure.
L’aide de camp démontra son habileté, mais surtout son habitude, mais il fallut tout de même déplacer le malade afin de l’aider dans sa tâche, ce qui était loin d’être une mince affaire, là encore.
Et ils n’étaient pas au bout de leur surprise, quand il fallut détacher la partie inférieure.
Sagement, personne ne pipa mot. Le garde détourna la tête, les oreilles cramoisies. L’aide de camp continua sur sa lancée sans marquer la moindre pause. Et Valensuala… Valensuala maudit les déesses pour avoir donné un tel carafon à l’un de ses plus vieux amis.
C’est sur ces faits que survint Laxharaull qui s’arrêta dans l’encadrement de la porte, aussi surpris par tant de monde que par l’odeur qui lui claqua dans le nez. Mais, diplomate comme tous ceux présents, il ne commenta pas.
Le garde et l’aide de camp ramassèrent les pièces d’armure et quittèrent la pièce, grimaçant malgré eux, allant les nettoyer. Ne restait plus que lieutenant, le médecin royal et le malade, toujours inconscient.
— Que s’est-il passé ? s’enquerra l’homme de sciences.
Le chevalier prit une profonde inspiration – qu’il regretta aussitôt – et réfléchit, tentant de réunir les différents indices qu’il avait pu apercevoir ces derniers jours.
— Oh, c’est le petit Val ! Que deviens-tu ? Toujours chevalier ?
— Bonjour monsieur Smith. Oui, toujours.
— Et toujours sous les ordres de mon idiot de fiston ?
— Toujours.
Ils échangèrent tous les deux un sourire amusé et l’aîné disparut dans la cuisine pendant que l’adulte qu’il avait vu grandir s’asseyait sur la même chaise qui l’avait accueilli depuis tout petit. Tellement petit que sa tête ne dépassait pas la table, à l’époque !
Il accueillit avec plaisir le bol de chocolat chaud qui lui fut servi. Tant pis s’il n’avait plus six ans ni de dents de lait, cette boisson renfermait trop de souvenirs chaleureux pour qu’il la refuse.
Le forgeron s’assit avec sa tasse de thé et ils s’abimèrent quelques minutes dans un silence durant lequel ils dégustèrent à petites gorgées lentes leurs boissons respectives.
— Je doute que tu n’es pas venu uniquement pour un chocolat. Et je sais que les Link n’ont provoqué aucun chamboulement ces derniers jours, ils ont plutôt été sages, je dirais.
— Oh, rien ne remplacera ce chocolat, assura Valensuala. Mais vous avez raison, je viens à cause de Leon.
Loin d’en être surpris, le vieillard se contenta de siroter son thé. Il l’avait élevé, quand même, il connaissait le cas !
— Il a recommencé.
— Encore ? Je vais finir par croire qu’il ne comprendra jamais la leçon.
— Que voulez-vous, il a la tête dure. Personne ne l’ignore.
— Ah ça… À se demander à quoi lui sert son heaume !
Ils rirent tous les deux, même si le sujet n’était pas tant comique que ça.
Mais le cher capitaine souffrait de coliques depuis tout petit, et que ce soit sa famille ou ses amis d’enfance (en fait, quiconque le connaissait depuis l’âge tendre), ce n’était un secret pour personne. Nombre de situations embarrassantes était survenue, et pas toujours de manière discrète. Mais avec sa montée dans les échelons, on tenait sa langue devant ceux qui n’avaient pas pu être témoin de ces fabuleux épisodes.
— Sa majesté le roi pense qu’il est préférable qu’il aille se reposer, ici, pendant quelques temps. Le prétexte officiel est qu’il ait besoin de repos.
— Et l’officieux ?
— Leon refuse de sortir de sa chambre, et plus encore son armure. De ce que j’ai compris de ses plaintes, il a l’impression de mourir de honte à chaque fois que son aide de camp vient l’aider à la passer.
— Il a assisté à…?
— Pire. Il l’a déshabillé.
Une fois de plus, le rire les prit et le vieux forgeron donna sa bénédiction pour que son fils retourne dans sa chambre pour y bouder et décolérer.
