Sicktember 2023

Sicktember 2023 – « Je ne devrais pas m’inquiéter pour toi, mais pour une raison ou une autre, je le fais » 14/30

— Ouvre la bouche.

En bon patient récalcitrant, Shadow n’en resserra que plus fort les mâchoires.

— Ouvre la bouche.

— Ou quoi ?

Trop tard. Tout fier de sa réplique narquoise, il avait baissé sa garde juste ce qu’il fallait pour que Blue lui enfonce la cuillère remplie de sirop dans le gosier, le faisant refermer par réflexe ses crocs sur le pauvre couvert qui se brisa en deux.

Ce n’était pas son premier rodéo, alors Blue se contenta de balancer le manche par-dessus son épaule, l’envoyant rejoindre ses confrères pour être refondu un jour prochain et refaire ainsi leur argenterie.

Alité, Shadow mâcha longuement le cuilleron, transmettant sa rage et son agressivité dans le mouvement, les yeux rivés sur son bourreau.

Vio avait dû s’absenter au château pour la journée, au nom d’une quelconque réunion remplie de pontes sentant l’encaustique et la poussière tels ses sacro-saints livres bien-aimés, transmettant ainsi sa charge à Blue, pour la simple raison qu’il était le seul présent à cette heure.

Ça lui apprendra à faire la grasse matinée, tiens…

Ignorant où pouvait bien se trouver les deux Link manquants et ne pouvant s’absenter pour les traquer, le garde-malade absolument pas volontaire se retrouvait donc à veiller sur l’être qu’il aimait le moins.

Enfin, pas autant que Vaati ou Ganon, évidemment, mais Shadow avait quand même une bonne avance sur tout le reste.

Vio n’avait pas précisé pour quelle raison sa foutue ombre devait garder le lit et encore moins ce qui l’affectait. Il lui avait simplement écrit les traitements et ce qu’il fallait faire ou non sur une feuille, lui avait montré les divers contenants puis avait aussitôt pris la poudre d’escampette après un dernier remerciement, marmonnant sur son retard.

Et il l’avait laissé dans la cuisine, les bras ballant et l’esprit submergé par la tonne d’information qu’il venait de réceptionner avant son premier café.

Ce ne fut qu’après l’avoir ingéré qu’il avait lentement commencé à comprendre dans quel traquenard il s’était retrouvé. Et c’était donc avec un soupir de fin du monde et une demi-tartine à la main qu’il avait entrepris de consulter la liste, gémissant à chaque nouvelle ligne.

Mais ce n’était rien comparé à quand il avait fallu visiter le grand malade.

Évidemment, Shadow n’avait pas de pièce dédiée et il avait donc été installé dans la chambre de Vio. Blue l’avait trouvé emmitouflé jusqu’au nez dans l’épaisse couette, grelottant de froid au pont de claquer parfois des dents.

Sa peau d’ordinaire d’un gris assez clair était presque beige et ses répliques avaient moins de verves qu’à leur ordinaire. Il n’était donc pas difficile de voir qu’il était mal en point.

Mal en point, certes, mais pas suffisamment pour se laisser faire sans établir la moindre résistance ! En témoignait les pauvres cuillères décapitées !

Au moins, le gars avait un bon apport en fer…

De par leur proximité forcée, Blue avait dû mettre de l’eau dans son vin et faire mauvaise fortune bon cœur.

Il avait conscience d’être le seul, sur eux quatre, à ressentir des sentiments négatifs violents à l’encontre de l’ex suppôt de Vaati. Red disait qu’il avait la rancune tenace. Green estimait qu’il était trop têtu pour son bien. Vio, lui, se contentait de soupirer en levant les yeux au ciel.

Une fois, il lui avait demandé si à lui aussi il lui reprochait sa tentative de « fraternisation avec l’ennemi » ou si seul Shadow devait en porter le poids.

Il s’était senti tellement bête à cette question qu’il était resté sans voix et avait passé la journée à réfléchir sur son comportement, se sentant honteux.

Depuis, il avait tenté de s’améliorer mais c’était parfois plus fort que lui. Il faut dire que cet emmerdeur n’aidait pas non plus, aimant les faire tourner en bourrique, surtout quand Vio était le seul à le savoir en vie et dans les environs. et de ce qu’il avait demandé, il semblait être sa cible préférée !

Boudeur, Blue s’affala dans le fauteuil de Vio, soupirant alors qu’il lisait une fois de plus le court planning que son frère avait rédigé, vérifiant une fois de plus qu’il avait bien fait comme demandé.

De son côté, le malade s’était endormi, soufflé comme une bougie.

Blue se fit d’ailleurs l’étrange réflexion qu’il n’avait pas soufflé le moindre mot depuis qu’ils étaient dans la même pièce. Le défi de tout à l’heure ne comptait pas vraiment surtout avec le ton rocailleux qui avait été utilisé.

Peu importe ce qu’il avait, l’un des symptômes étaient la gorge enrouée d’où, sans doute, le sirop qu’il devait lui donner à intervalles réguliers.

Avec cette constatation s’ensuivit une autre : un Shadow mutique était une aberration.

Tous les trois le connaissaient plus depuis qu’il cohabitait avec eux que lorsqu’ils étaient ennemis donc Blue ne pouvait pas vraiment comparer (peut-être devrait-il demander à Vio, quand il rentrera), mais en prenant uniquement leurs colocations forcées, force était de constater que l’ombre était un foutu bavard.

Certes, il lui arrivait de dormir ou juste de garder le bec fermé quand Vio le lui demandait, ainsi que lorsqu’il se fondant dans l’obscurité pour une raison ou une autre, mais le reste du temps, il jacassait dans tous les sens. Typiquement le genre de gars qui aimait s’écouter parler !

C’était donc assez… troublant d’assister à ce phénomène étrange. Déjà, Blue ignorait jusque-là la possibilité d’un ombre de pouvoir tomber malade, mais plus encore de pouvoir être le témoin de la moindre faiblesse de sa part.

Était-ce vraiment l’esprit tourmenteur devant lui ? Emmitouflé dans leur duvet le plus épais, aussi pâle qu’il le pouvait, taiseux et somnolent ?

Même ses œillades assassines avaient perdues de leur vigueur, un peu comme un poupon tentant de se faire respecter.

Il avait un côté pathétique qui donnait envie à Blue de rire alors qu’il savait parfaitement à quel point c’était une très mauvaise idée. Alors, à la place, il se mordit la lèvre très fort et la mâchonna jusqu’à ce que l’hilarité ne le quitte complètement.

Une fois ses nerfs apaisés, il entrecroisa les doigts et fixa le plafond, pensif.

Le silence était total, aussi bien dans la chambre que dans le reste de la maisonnée. Ils étaient les unique habitants et seules leurs respirations brisaient le calme. C’était étrange.

La maison était souvent vide, en réalité. Tous les quatre étaient soit fourrés au château, que ce soit pour s’entraîner avec les gardes ou les chevaliers ou pour voir leur amie, soit à la forge avec leur grand-père, soit en ville, ou encore à battre la campagne. Ils ne rentraient réellement que pour dormir ou manger. Bien sûr, Vio avait ses heures d’études dans son bureau, Red réalisait des pâtisseries, Green bichonnait ses plantes et lui-même passait d’une activité à une autre, selon ses envies.

Il n’était pas vraiment du genre à se bloquer sur une unique activité, il fourmillait toujours d’énergie.

Et autant dire qu’il se trouvait actuellement au supplice, à devoir rester sur son cul, attendant qu’il soit l’heure pour passer à la ligne suivante du planning.


Mort d’ennui, il s’était emparé de l’ouvrage le moins épais de la bibliothèque fournie de son savant de frangin. Pas de chance, c’était un traité sur les champignons. Au moins, il allait pouvoir les reconnaître et éviter la débâcle de l’automne dernier. Et puis, qui sait, peut-être que de nouveaux neurones allaient lui pousser d’ici la fin de la journée ?

Il en était à la page des bolets quand une toux violente parut animer l’alité, secouant son corps dans tous les sens comme un possédé.

Le traité vola par-dessus le fauteuil alors qu’il se précipitait à ses côtés, l’attrapant par les épaules pour le rallonger de force, le démêlant de la literie humide alors que la toux s’étouffait en gargouillis et qu’il continuait de s’agiter, ses bras battant l’air comme les ailes d’un oiseau mais il ne risquait pas de décoller de sitôt.

Ce fut in-extremis qu’il parvint à reconnaître les gargouillis et, certes, ses gestes furent peut-être trop brusques, mais il parvint à le pencher au-dessus du lit juste à temps pour s’épargner la corvée de faire le lit. Juste un coup de serpillère sur le sol.

Les vomissements étaient bruyants, longs et évidemment douloureux. Quand ils cessèrent enfin, Shadow se recroquevilla sur lui-même, un gémissement plus proche d’un chaton que de celui d’un dragon quittant ses lèvres alors qu’il griffait ses flancs comme s’il pouvait ainsi extraire ses organes malades.

Alors que le héros tentait de le redresser, il fut soudainement saisi par ces même griffes qui tentaient de le repousser tout en s’accrochant à lui.

La tête lourde, si lourde, du malade se releva avec difficulté et leurs yeux se croisèrent tandis qu’un nouveau geignement quitta les lèvres trop pâles.

— Que ça cesse… articula-t-il.

Les larmes coulaient le long de ses joues alors qu’il refermait les paupières et tentait de se courber, comme si cette posture pouvait alléger son inconfort.

Blue resta figé un moment, osant à peine respirer, de peur d’empirer l’état de Shadow.

Forcé à l’immobilité, il laissa libre court à ses neurones qui partirent dans tous les sens.

Malgré lui, il le considérait toujours comme un ennemi. Pas forcément l’adversaire à abattre, mais tout simplement une menace, une épée suspendue au-dessus de leurs têtes, pouvant s’abattre n’importe quand et blesser ou tuer ses amis, sa famille. Il s’assurait de ne jamais baisser sa garde en sa présence et restait tout aussi vigilant quand il n’était pas là.

C’est dans les moments les plus joyeux que le malheur était le plus vif, après tout.

Mais là, avec le corps frêle et mou de ce soi-disant antagoniste blotti contre lui comme s’il était un genre de doudou, il sentit tous ses doutes et toute sa combativité s’évaporer, et une immense culpabilité prendre sa place.

Vio leur avait expliqué à tous ce qui s’était passé pendant les quelques semaines où il avait prétendu avoir changé de camp. Sans doute avait-il passé quelques détails sous silence, mais rien d’important. Il avait expliqué ce qu’avait fait Shadow, sa participation à la défaite de Vaati et son refus de tourmenter Zelda. Il n’était pas forcément quelqu’un de bien, mais il n’était en rien quelqu’un de mauvais.

Dans l’ensemble… Shadow était juste un gosse. Il était né peu de temps avant leur propre division, mais là où ils avaient gardé la croissance et l’évolution du Link principal, lui n’avait rien. Il avait dû tout apprendre à grande vitesse et ses erreurs étaient légions.

Jusqu’à sa rencontre avec Vio qui l’avait épaulé et lui avait expliqué quelques notions.

Et c’était justement parce que leur frère avait vu la différence que Red et Green lui avaient donné le bénéfice du doute.

Peut-être était-il temps à son tour de les imiter ?

Doucement, à petits gestes délicats, l’apprenti forgeron sortit de sa prise molle et rallongea Shadow dans le lit, le bordant avec soin. Il l’observa le temps de quelques respirations puis quitta la chambre pour récupérer de quoi nettoyer le sol.

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