Un nouveau spasme la secoua et elle n’eut qu’à ouvrir la bouche pour que la bile s’en déverse, remplissant un peu plus le bassin qu’une domestique avait apporté dès les premiers symptômes.
Une fois cela fait, Zelda se rallongea entre les gros oreillers de son lit, respirant bruyamment, tandis que sa nourrice passait un linge mouillé sur son front et le reste de son visage, la refroidissant et la nettoyant en même temps.
L’armée habituelle de bonnes et femmes de chambre avait exceptionnellement quitté les appartements de la jeune princesse sous les ordres de la nourrice, permettant à la jeune hylienne d’être au calme, à défaut de confortable. Il ne restait donc que la nourrice et une bonne silencieuse qui attendait le premier geste pour changer le bassin et le rincer, ou changer les draps, chercher une autre chemise de nuit…
Les hoquets parurent se calmer un tout petit peu, permettant à Impa de la faire boire à petites gorgées, avant qu’elle ne repose sa tête fiévreuse sur l’oreiller. Elle grimaça à la sensation désagréable du tissu humidifié par la sueur contre sa peau, mais elle était trop faible pour pouvoir demander à ce qu’on le change.
Heureusement, ce simple froncement de sourcils suffit aux deux domestiques pour qu’elle soit comprise, puis manipulée avec douceur avant d’être recouchée dans du linge sec.
La pauvre princesse avait triste mine, à l’heure actuelle.
Depuis que son père avait abdiqué, il était rare pour Dartas de pouvoir rejoindre son vieil ami Smith comme au bon vieux temps de leur enfance et d’ainsi passer de longues heures à discuter de tout et de rien.
Mais dans ces moments-là, il n’hésitait pas à fausser compagnie à la tripotée de chevaliers et de gardes du château, emmitouflé dans une vieille cape râpeuse qu’il avait subtilisé des années plus tôt au forgeron lors d’une autre de ses escapades. Malgré tous les efforts vestimentaires qu’il pourrait faire, il n’avait accès qu’à des tissus plus coûteux les uns que les autres. Autant partir directement avec sa couronne parée de joyaux sur le crâne !
Arrivant au niveau de la petite colline sur laquelle la famille du forgeron s’était installée des décennies auparavant, il jeta à peine un œil en direction du bâtiment neuf à côté de celle accusant les âges et les générations, allant directement frapper à la porte de celle-ci, impatient.
— Tiens, regardez qui voilà.
Dartas avait l’impression de baisser un peu plus la tête chaque année qui passait. Était-ce le travail physique à la forge ou simplement l’âge qui pesait sur les épaules de celui qui, jadis, avait été capable de tirer à main nue la charrue des grands-parents de Hamate et Toricot et d’ainsi labourer un champ complet, avec la grand-mère morte de rire appuyée sur le soc ?
— Tu prends de plus en plus de temps à répondre. Perdrais-tu l’ouïe ?
— Je suis vieux. Et je faisais la sieste à l’étage, à vrai dire.
La porte fut refermée avec calme alors que le souverain s’avançait dans la salle à vivre toujours aussi sobre. C’était reposant comparé au lustre et au frasques qui l’entouraient quotidiennement.
Sans attendre d’invitation, il tira une des chaises en bois, s’y asseyant avec une légère plainte due à ses articulations, alors qu’il pouvait entendre Smith se déplacer dans la cuisine attenante avant qu’il ne revienne, déposant quelques viennoiseries provenant sans doute de la boulangerie de la ville. Une délicieuse odeur de beurre et de sucre en émanait, lui amenant l’eau à la bouche.
— Le thé sera bientôt prêt.
Il s’assit de l’autre côté de la table, poussant un soupir alors qu’il frottait ses genoux.
— Que viens-tu chercher dans cette vieille maison ? Ça faisait longtemps que tu n’avais pas frappé à cette porte.
— Seulement parce que tu n’est pas venu offrir l’épée de ta forge lors du festival. C’était la première fois, d’ailleurs. Je me suis senti bien vieux, seul comme ça…
— À vrai dire, c’était au moins la troisième fois. Feues mon épouse et ma bru étaient sur le point d’accoucher lors de deux festivals, à l’époque.
— C’est vrai. Que le temps passe vite.
Le silence parut presque solide.
— Nous sommes si vieux, soupira le roi. Aglaé me manque.
— Que devrais-je dire… Entre ma tendre Dove, ma chère Eartha et ma petite Linkle… J’en ai des tombes à fleurir. Le temps me glace les os plus fort que le vent du Nord. Et c’est sans parler de la solitude qui me pèse.
— Tu as tes petits-enfants juste à côté… Tu en as même plus que tu n’en avais à la base !
— Je ne suis plus qu’un vieil homme. Personne de jeune ne voudrait perdre son temps avec un vieillard comme moi.
— Ils n’ont pas repris la forge ?
— Green et Blue ont repris leur apprentissage, depuis, mais il est clair que le premier suivra les pas de son père et viendra parader sous tes fenêtres dès qu’il atteindra l’âge requis.
— Et les deux autres ?
— Vio est plus intellectuel et deviendra sans doute un érudit d’exception d’ici quelques années. Quand à Red… Le petit se cherche encore mais je ne m’inquiète pas trop. Il a la tête sur les épaules, il est juste un peu perdu. Et puis, à cet âge, il peut être difficile de se projeter.
— Tu en sais quelque chose, hein ?
Leurs barbes n’étaient pas suffisamment épaisses pour camoufler le sourire entendu qu’ils partagèrent. Eux aussi avaient eu quinze ans. Eux aussi avaient vécu le doute et les remises en question. Combien d’heures avaient-ils passés à fuir leurs responsabilités, battant la campagne tout en devisant sur les adultes et leurs attentes insensées.
Et les revoilà, des décennies plus tard, cimentés dans les rôles que leur avaient prédisposés leurs familles.
Un nouveau silence s’installa, alors que le vieux forgeron allait préparer le thé puis le leur servait. Il n’avait rien à voir avec ceux si raffinés dont il se rinçait le gosier depuis la naissance, et pourtant chaque gorgée était un délice, lui rappelant les heures de jeux quand ils n’étaient que des gamins aux nez morveux, aux cheveux en bataille et aux genoux écorchés.
Quand ils étaient fatigués de mordre la poussière, ils se précipitaient dans la maisonnette où la mère de Smith leur servait une collation qui se résumait à d’épaisses tartines tranchées dans le pain-boule sortant du four, recouvertes d’un beurre de chèvre dont l’odeur vous saisissait les narines, ainsi qu’un bol de ce fameux thé si amer et astringent qu’ils en grimaçaient pendant des heures.
— Nous sommes si vieux, conclut Smith.
Ils burent à petites gorgées leurs tasses, savourant le calme dans lequel était plongé la maison familiale de Smith. C’était très agréable.
Pendant que les deux amis d’enfance profitaient de la présence de l’autre, la maison voisine s’était vidée en moins de deux alors que ses occupants avaient appris l’état préoccupant de Zelda.
Lorsque la jeune domestique avait frappé à leur porte, il n’en avait pas fallu plus pour que chaque Link saute dans ses bottes et n’attrape ses affaires, se précipitant jusqu’au château afin d’y obtenir des réponses à leurs questions, mais surtout pour proposer leurs aides.
Ils en avaient eu pour leur argent quand la gouvernante avait profité de son aura d’autorité pour leur refuser l’entrée dans l’appartement de la malade.
Celle-ci avait besoin de repos, pas d’une troupe de braillards !
Loin de s’avouer vaincus et vexés comme des poux, ils avaient tous les quatre régressés mentalement et avaient donc décidé de camper devant la porte jusqu’à ce qu’ils soient reçus, bras et jambes croisés, les joues gonflées et les sourcils froncés.
Les gardes avaient bien du mal à garder leurs sérieux face à l’immaturité de leurs héros, mais il était important qu’ils gardent leurs visages lisses de toutes expressions. Particulièrement en cet instant.
Les quatre ados étaient visiblement très susceptibles et prompts à dégainer leurs armes à la moindre raillerie !
Au moins, la princesse était-elle bien gardée…
Évidemment, le médecin royal avait été dépêché dès les premiers symptômes.
Après avoir longuement examiné la jeune hylienne et s’être tout aussi longuement gratté le menton, Larhauxyll avait avoué son ignorance mais avait conseillé de garder la princesse hydratée et de la nourrir de bouillons et plats légers. En attendant que d’autres signes se manifestent, l’aiguillant vers un meilleur diagnostic, le plus sage était de pallier à ceux déjà présents : les vomissements, la fièvre et la diarrhée. Pour le reste, il faudra aviser en temps et en heure…
Ce n’était pas la première que cette crise survenait et malgré les douleurs et l’épuisement, la jeune héritière au trône passait toujours au travers malgré les craintes de son entourage. Celle-ci ne devrait pas faire exception, mais il serait aussi dangereux qu’insensé de traiter son état comme bénin.
Comme à chaque fois qu’il se trouvait à y faire face, Larhauxyll se faisait le serment de débusquer le mal qui tourmentait la future reine. Mais aucune de ses lectures ou recherches n’avait été fructueuse depuis son premier vœu.
Il était inadmissible d’être bredouille !
Exilés dans le couloir du château, les quatre Link avaient quitté leurs postures boudeuses ainsi que leur emplacement, déménageant de l’autre côté du couloir, faisant face à la porte à double battant.
Malgré toutes leurs bonnes volontés, on leur refusait de visiter leur amie et il était évident qu’être dans le passage était plus gênant qu’aidant. Ils rongeaient donc leur frein en silence, les yeux rivés sur le bois orné à s’en déchirer la cornée.
Plus pragmatique, Vio avait sorti un livre de son sac sans fond, tout en restant sur le qui-vive, prêt à sauter sur ses pieds à la seconde où s’ouvrirait la porte.
Red avait opté pour un paquet de cartes et, après un refus aussi bien de ses frères que des deux gardes, s’était résigné à un Solitaire, poussant Blue du chemin afin d’avoir assez de place pour son jeu.
Les deux plus têtus s’interdisaient la moindre distinction malgré l’ennui qui commençait à pointer ou le froid qui exsudait des pierres pavant le couloir, traversant le tissu fin de leurs vêtements, les faisant frissonner.
Rien ni personne ne pourrait les faire quitter leurs postes !
— Capitaine ? Y’a vos fils qui assiègent la chambre de la princesse.
— Quoi ?
Occupé à surveiller l’entraînement des recrues, Leon avait à peine écouté le garde, forçant celui-ci à répéter.
À ses côtés, son ami d’enfance et bras droit garda son regard sur les écuyers mais prêta attention à ce qui se disait, prêt à réagir au besoin.
— C’est comme je vous dis, capitaine. Les quatre héros sont dans le couloir devant la chambre de la princesse Zelda. Ils refusent d’en partir. Et les domestiques commencent à s’inquiéter, alors ils m’ont envoyé vous prévenir.
L’air fatigué du père lui donnait dix ans de plus alors qu’il prenait pleinement conscience des propos du garde.
— Mais qu’est-ce qu’ils ont encore trouvé pour me les briser, ceux-là alors… Je m’en charge. Val ?
— Je surveille, tu peux y aller.
Si le garde – encore bien impressionnable – sursauta en voyant Leon s’emparer de sa lourde épée, ce ne fut pas le cas de Valensuela qui se contenta de secouer la tête, un sourire amusé aux lèvres.
Il connaissait quatre petites pestes qui allaient avoir les fesses rouges…
