— Pourquoi est-ce que les potions sont-elles aussi répugnantes ?
— Plus leurs goûts sont mauvais, plus elles sont efficaces.
Pour toute réponse, Red tira puérilement la langue, écœuré.
Syrup ne lui accorda pas même un regard, concentrée sur son chaudron, brassant sa potion d’un air concentré.
— Ce n’est vraiment pas possible d’en adoucir le goût ? Des fruits ? Du miel ? N’importe quoi !
— Les blobs réagissent mal aux sucrants et acides de fruits. Si j’en ajoute, ce ne sera plus que de la boue. De la boue colorée et au bon goût, mais de la boue. Sans le moindre intérêt magique.
Boudeur, le héros croisa les bras, fixant la fiole remplie de la gelée blanche comme si elle s’était faite pousser une petite bouche et des cordes vocales, pour l’insulter.
Après, il n’était pas à une absurdité près. Qui pouvait savoir ce qui l’attendrait ?
Peut-être qu’un jour il existera une potion rendant invincible ou permettant d’oblitérer tous les ennemis dans une zone à proximité, qui savait !
Soupirant bruyamment, Red tendit le bras et s’empara de la fiole en grommelant, faisant sauter le bouchon avant d’avaler cul sec son contenu. Sa grimace défigurait tout son visage alors qu’il la reposait bruyamment sur la table, émettant des sons répugnés sans tenter de les réfréner.
— Petite nature, ricana la sorcière.
Elle ne s’était toujours pas retournée mais le héros savait qu’elle affichait un sourire amusé. Ils se connaissaient depuis bien avant leur toute première aventure, quand Link n’était encore qu’une seule personne. La capitale n’était pas bien grande, tout comme sa population, et ils avaient un guérisseur et le médecin royal. Mais rien ne pouvait surpasser les potions répugnantes mijotées par la sorcière habitant dans la hutte dans la forêt de Tyloria ! C’était vers elle que se tournait les mères tourmentées, les jeunes filles éplorées et les vieux grincheux. Et, évidemment, quiconque n’ayant pas les moyens de s’offrir les services du premier ou de l’apothicaire.
Pour les autres, il restait le fossoyeur.
Bref, elle faisait partie des visages connus depuis toujours, mais qui ne l’était pas ? Ils étaient vraiment une petite communauté malgré leur statut de capitale.
— C’est vraiment pas bon, chouina-t-il.
Jouer le gamin avec sa voix la plus puérile n’était pas une carte qu’il jouait souvent. Déjà, parce qu’ils étaient peu à l’acheter. Ensuite, là encore le fait que tout le monde se connaissait le rendait difficilement convainquant. Mais, et c’était le plus important, il avait tout de même quinze ans. Et même les yeux les plus humides et la voix la plus suppliante n’allaient pas forcément de pair avec sa puberté qui, bien qu’un peu timide, ne pouvait pas être ignorée.
Même là, ils n’étaient pas égaux ! Apprendre à se raser avait été un calvaire, surtout avec la vue toujours plus mauvaise de leur grand-père. Il y avait une raison pour laquelle il se faisait pousser la barbe…
Mais avec Syrup, il pouvait toujours tenter. Ça la faisait rire, en plus…
— Tu sais comme moi que les solutions ne manquent pas, si mes potions te sont aussi horribles à ingérer. Ce cher Tramadöll…
— Il est incompétent. Et brusque.
— Laxharaull…
— Dartas a la grippe. Il quitte à peine son chevet.
— Le merveilleux lait de la ferme Lon-Lon ? Malon est plus jolie chaque jour qui passe… D’une pierre deux coups !
— Intolérant au lactose, grogna-t-il d’un ton sombre.
Leurs yeux se croisèrent une milliseconde alors qu’elle tournait enfin la tête pour l’observer par-dessus son épaule, avant de revenir vite vite sur sa potion.
— Tu n’as pas commenté la petite Malon.
— Mamiiiiie, se plaignit-il. Pas intéressé.
— Zelda, alors ?
Son visage frappa la table, imitant la fiole tantôt.
— Sans objet.
— Alors, il ne te reste plus beaucoup de choix. Soit tu te bouches le nez pour ingérer mes potions. Soit tu laisses la nature suivre son chemin.
— Et si aucune option ne me plaît ?
Restant affalé sur la table, il se releva à peine, marmonnant à travers les fibres du bois.
— Il y a encore Igor.
— Mamiiiiiiiie, pleurnicha-t-il.
Son rire avait un côté chevrotant alors qu’il se perdait en fausses plaintes.
— Tiens, revoilà notre grand héros d’Hyrule ! ricana Zelda alors que Red passait le pas de la porte.
Celui-ci faisait le dos rond, l’air dépité.
— Alors, cette crise de foie ?
— Vous pouvez appeler le prêtre.
Lugubre, il s’affala sur le tapis, laissant le canapé à la princesse. Celle-ci semblait être là depuis un moment, au vu de sa confortable installation. Elle avait même de la lecture ! Prêt d’un de ses frères ou sa propre possession, allez savoir.
Elle gloussa à son jeu de mots avant de replonger dans son histoire, souriant.
La différence entre son rire et celui de la sorcière l’occupa quelques minutes. Était-ce dû à leur écart d’âge ? Leurs ethnies ? Leurs statuts ? Leurs vies ?
Un grognement lui échappa alors que la douleur lui revenait, lui faisant mâchonner les fibres du tapis. Pas vraiment à son goût mais ça étouffait un peu le son au moins.
Le silence revint, l’une retournant dans sa lecture et l’autre à son intériorisation de la douleur.
— Ça marche pas cette merde…
— Donne-lui le temps de fonctionner.
— J’ai mal. Je veux que ça s’arrête maintenant.
— Donne-lui le temps de fonctionner, répéta-t-elle. Plus tu t’énerves et plus ça prendra du temps.
Au lieu de partir dans un débat stérile, Red retourna mâchonner le tapis avec énervement, les doigts ancrés dans la chair de ses bras alors que la douleur semblait gronder dans son estomac malmené.
— J’ai envie de vomir…
— Ce tapis était moche, de toute façon. J’en trouverai un plus beau.
Sans s’émouvoir, la princesse tourna sa page, bouclant une mèche de ses cheveux autour de ses doigts, pendant que l’un des éclat du héros continuait de chouiner, face contre terre.
C’était sur cette splendide image que Green et Blue rentrèrent, les faisant s’arrêter, confus. Devaient-ils s’inquiéter ? Et si oui, pour lequel ?
— Que s’est-il passé ? les interpela finalement le premier.
Leur amie leva la tête, leur offrant un sourire accueillant.
— Absolument rien. Vous avez passé une bonne journée ?
Blue s’était rapproché, enfonçant l’index dans l’épaule de son frère d’arme, perplexe. Mais aucune réaction. Pas même un grognement ou un juron !
— Il est mort ?!
— Quoi !
Aussitôt, Zelda tomba à genoux, imitée par Green, aidant leur ami à retourner Red qui resta sans réaction, présentant une bouche ouverte et des paupières fermées.
— Il respire, crétin, remarqua Green. J’arrive pas à croire que tu sois incapable de faire la différence…
Ignorant les reproches, Blue essaya à nouveau de le réveiller, mais le sommeil semblait trop profond pour ses tentatives.
— Il dort comme une souche, va plutôt l’allonger sur son lit.
Préférant l’ignorer, il chargea le corps inconscient par-dessus son épaule et, cahin-caha, grimpa les escaliers pour faire comme demandé.
Pas comme si ç’avait été nécessaire de le lui dire ! Évidemment que Red se reposerait mille fois mieux sur un bon matelas qu’à plat ventre sur un tapis rêche, il ne fallait pas être Vio pour le deviner, merci bien !
Sans plus de manière, il le lâcha pratiquement sur le lit, créant un petit rebondissement amusant. Du moins, pour lui, car une grimace froissa les traits habituellement doux et il parut verdir légèrement.
— Oups…
Un rôt entrecoupé de petites toux quitta les lèvres de l’alité alors qu’il s’agitait, tentant de se relever alors qu’il n’avait toujours pas ouvert les yeux.
Que fallait-il faire ? Le redresser ? Chercher une bassine ? Prier ?
Mais trop tard, Red fut plus rapide que lui et il parvint à rouler afin de vider son estomac de l’autre côté du lit. Un geignement de douleur conclut l’action alors que son estomac tressaillait, semblant chercher autre chose à vomir.
Il fut surpris lorsque le matelas se creusa sous un autre poids et qu’une main lui frotta gentiment le dos.
— Elles servent à rien les potions de Syrup, pleurnicha-t-il faiblement. J’ai l’impression d’être pire que lorsque je suis allé lui rendre visite.
— Elles ont toujours été efficace. Ce serait bien la première fois qu’elle se rate.
— Et fallait que ça tombe sur moi. Bonheur. Trop de chance alors. Youpi.
Sa voix était plate, bien loin des félicités prononcées. Et même si c’était particulièrement déplacé, Blue ne put étouffer correctement les gloussements qui montaient en lui, finissant par ricaner ouvertement.
— Faux frère.
— De la pointe du bonnet jusqu’au bout des ongles !
Il continuait de lui frotter le dos pour le réconforter alors que d’autres hoquets résonnaient dans la petite pièce.
L’horrible odeur de la bile leur piquait le nez à tous les deux, mais ni l’un ni l’autre n’avait envie d’esquisser le moindre geste. Même juste s’installer plus confortablement ou changer de chambre leur paraissait insurmontable.
— J’ai envie de vomir…
— C’est mignon, mais cette déclaration a dix minutes de retard.
— Va chier.
— Ça peut attendre, mais je te remercie.
Des balbutiements épuisés lui répondirent, bien loin de la verve réservée dans ces moments.
— Dors, allez, je vais rester quelques minutes.
De nouveau ces sons sans queue ni tête mais il obtempéra, ses paupières s’abaissant comme si elles pesaient des tonnes, le sommeil le fauchant subitement.
Une fois sûr que Red était bien parti au pays des rêves, Blue le tira en arrière, l’allongeant un peu plus au centre du lit avant de le recouvrir.
Maintenant… il allait devoir faire un peu de nettoyage.
Beurk.
— Et là, il a vomi. Et c’était loin d’être la dernière fois ! On aurait dit que son corps tentait de vider tout ce qui le composait !
Blue s’agitait tellement sur son siège qu’il manqua de peu de finir à terre. Mais malgré sa croissance farfelue d’adolescent, il avait toujours un bon équilibre et parvint à rester en place malgré tout.
— Non, sérieusement, c’était super impressionnant ! Et inquiétant ! Mais une fois qu’il s’est purgé, il avait la patate !
Syrup rit à cette déclaration, mais surtout à son enthousiasme. Tous les quatre possédaient cette part de candeur enfantine qui était rafraichissante, comparée aux autres adolescents de leurs âges. Même la princesse était trop grave et sombre pour ses quinze printemps. Peut-être était-ce la vraie raison qui leur permettait d’être toujours en contact avec les Minish ?
— Mais j’avoue que j’étais assez dubitatif. Elle était vraiment efficace cette potion ? Parce qu’hormis le faire dégobiller toute la journée, je n’ai pas vu grand-chose.
— Ce n’était pas une potion.
Quittant exceptionnellement son chaudron bouillonnant, elle vint s’asseoir à ses côtés. Prendre son temps était très amusant car elle le voyait bouillir sur place, vibrant presque d’énergie mal contenu.
— Ce n’était rien d’autre que de la gelée de blob neutre, avec du bicarbonate de soude. Le but était plus d’apaiser les symptômes, mais il n’y a rien pour soigner une crise de foie. Ce qui est rentré doit ressortir, il n’y a pas de secret.
Un caquètement lui échappa à la vision de la moue froissée que le héros lui offrit. Hé ! Ce n’était pas parce qu’on était sorcière qu’il fallait tout soigner à grands renforts de solutions magiques ! Parfois, il fallait laisser la nature suivre son cours…
