De base, leur quotidien avait sa petite routine. Lavio se réveillait le premier, il s’étirait, observait le visage innocent de son petit ami, l’embrassait, puis sortait du lit pour lancer la machine à café et la bouilloire. Puis il allait se préparer dans la salle d’eau, allait réveiller Link avec quelques variantes selon son humeur puis rejoignait la cuisine pour s’occuper du petit-déjeuner et de leur futur déjeuner. Link le rejoignait une fois prêt lui aussi, s’écroulant dans sa chaise pour mieux savourer sa première tasse de café. Une fois un tantinet mieux réveillé, il grognait un bonjour avec parfois un baiser, puis mangeait à son tour, somnolant. Après, ils n’avaient plus qu’à se laver les dents, attraper leurs affaires et marcher jusqu’au campus, retrouver les autres étudiants de leur programmes.
Bien sûr, il y avait des différences, selon leurs emplois du temps ou le jour de la semaine, mais c’était le modèle type.
Actuellement, ils étaient dans l’une de ses variables, avec Link restant à l’appartement le temps de se rétablir complètement.
Quitter le lit chaud était pire encore qu’avant, la température de l’appartement semblant plus froide que la veille, sans parler du fait que Lavio devait suivre sa petite routine habituelle seul. Parfois son compagnon le rejoignait pour manger, mais ce n’était pas une constante, surtout qu’il ne le réveillait pas, préférant qu’il se repose autant que possible, conscient que sa toux l’épuisait.
Mais il prenait sur lui, rejoignant ses camarades de promo, gardant comme objectif quotidien le retour auprès du malade, ce qui lui assurait au moins un lit réchauffé, ce qui était déjà un progrès.
De son côté, Link maudissait son nouveau train-train, coincé dans les quelques mètres carré de leur logement, ne pouvant quitter leur couche sans avoir l’impression qu’il allait geler sur place ! Heureusement, Lavio était parvenu à récupérer ses leçons pour lui – et refusait d’expliquer comment, ce qui était très intrigant, mais il savait mieux que quiconque qu’il valait mieux ne pas chercher à creuser, dans ce cas – ce qui lui permettait de rattraper son retard mais aussi de s’occuper autrement qu’en fixant le plafond d’un air morne.
Les premiers jours, il avait été très surpris de découvrir son déjeuner préparé dans leur frigo, comme ils en avaient pris l’habitude au début de leurs colocations – il était définitivement une cause perdue pour cette discipline – et en avait été stupidement ému. Par la suite, il avait tenté de faire changer d’avis Lavio, jugeant qu’il se fatiguait inutilement, mais comme toujours, il avait su le convaincre sans trop d’effort.
C’était particulièrement rageant. Et plus encore quand son entourage avait découvert qu’il existait quelqu’un dans ce vaste monde capable de lui faire entendre raison sans trop d’effort, autre que sa propre sœur.
Quand son état lui permettait donc de se concentrer, il se penchait sur ses cours manqués, se mettant à jour, et sinon il dormait pour la plupart. Et c’était sans doute cette partie qui l’énervait le plus. Que de temps gaspillé à juste roupiller, alors qu’il pouvait réaliser tant de chose à la place ! Comme, par exemple, les corvées avec lesquelles ce pauvre Lavio devait jongler, en plus des siennes et de son propre travail scolaire ! Ou même en profiter pour se pencher sur ses loisirs, lire un bon livre, réorganiser sa penderie, menacer le propriétaire pour qu’il se bouge…
Mais pour ça, il lui faudrait pouvoir concentrer son énergie plus de deux minutes et ne plus avoir l’impression d’avoir avalé un durian. Peine perdue.
Les médicaments faisaient leur travail, aucun doute, mais la maladie était bien installée et son sommeil avait été pas mal perturbé ces derniers jours, pesant sur ses épaules lors de ses moments de conscience. C’était donc plus fort que lui quand ses yeux le piquaient et que ses paupières s’alourdissaient, de se laisser entraîner et de sombrer, pour se réveiller un moment plus tard, à peine mieux.
Quand le son de la clé dans la serrure résonnait entre les murs, il n’avait qu’une seule envie : se lever et se précipiter pour accueillir Lavio en bonne et due forme, mais la seule fois où il l’avait tenté, il avait chuté pathétiquement et c’était finalement son compagnon qui avait accouru, affolé, à ses côtés pour s’assurer qu’il ne s’était rien cassé.
Échec sur toute la ligne.
Le mieux, c’était donc de réduire autant que faire se peut la charge qu’il pouvait représenter, être le plus autonome possible pour ses besoins personnels, et pousser le curseur de la reconnaissance au-delà de ce dont il avait l’habitude. Ce n’était pas totalement désagréable, mais il sentait aussi son regard curieux et surpris dans ces moments où il se forçait à rester calme, attentionné et à ne pas jurer à tout va, régnant sur son sale caractère.
Le plus facile, en comparaison, c’était de petits gestes tendres, tous deux appréciant les démonstrations affectueuses, même si Link l’assumait moins, se cachant parfois derrière des excuses ou des prétextes, les oreilles se colorant et son visage se crispant dans une grimace dédaigneuse. Invariablement, Lavio le taquinait en réaction, le faisant crouler sous plus de cajoleries.
— Comment tu te sens ? le salua-t-il.
— Mieux ! lui assurait-il à chaque fois.
Peu importe qu’il se sente dans un sale état, qu’il pouvait parfois passer la journée à somnoler, incapable de dormir autant que de garder l’œil ouvert, que les effets secondaires des médicaments l’abattaient presque plus que la pneumonie elle-même, qu’il avait du mal à manger ou d’avoir juste faim. Parce que si lui était malade, Lavio non, et pourtant on pourrait en douter en le voyant.
— Tu prends soin de toi ? avait-il soufflé un soir, sur une toute petite voix, presque timide.
— T’occupes pas de moi, occupes-toi de toi, avait-il répliqué.
— J’ai assez de temps libre pour faire les deux.
Mais ça ne suffit pas pour le convaincre de lui répondre, de partager son fardeau sur leurs épaules conjointes, même s’il se doutait de son contenu.
Les journées trop longues, le froid qui se faisait de plus en plus présent, le stress de la vie de tous les jours, et si on y ajoutait l’inquiétude pour lui… Et quand il rentrait, c’était loin d’être fini.
Alors, Link l’enlaçait dès qu’il le pouvait, le recouvrait de couvertures chaudes, lui préparait son thé du soir, l’écoutait raconter sa journée malgré ses difficultés à saisir le contenu de son programme. Parfois, quand ils s’installaient sur le canapé, il l’allongeait de force et lui massait les pieds ou le cuir chevelu, le sentant fondre sous ses doigts exercés. Et ça, au milieu de tous les autres soins, c’était sans doute ce qui alarmait le plus Lavio, lui qui devait le supplier des jours durant pour obtenir cinq minutes de ces attentions dont il raffolait.
Mais ils n’en parlèrent pas. Ils n’en parlaient jamais.
Le vendredi soir, l’atmosphère s’allégea et ils se firent une petite soirée douillette entre amoureux, même si l’un toussait à s’en arracher les poumons et que l’autre en était presque transparent d’angoisse réprimée. Ils la passèrent sur le canapé, blottis l’un contre l’autre sous leurs dix milles plaids avec écharpes et bonnets, à juste siroter des boissons chaudes et à apprécier le silence relatif d’un logement dans un immeuble à moins de vingt minutes à pied d’une grosse université.
Quand ils rejoignirent le lit, Lavio s’endormit, soufflé comme une bougie, sous le regard affecté de son compagnon.
Appuyé sur un coude, il l’observait, tendant le bras pour repousser quelques mèches vagabondant sur son front ou ses joues, les lissant, ses doigts caressant la peau douce, retraçant courbes et arrêtes comme s’il voulait les graver dans son esprit. Il se pencha, l’embrassa sur le front et dut s’écarter pour une nouvelle quinte de toux qu’il tenta d’étouffer au maximum afin de ne pas le réveiller. Une fois son souffle apaisé, il s’allongea à ses côtés, se collant à lui autant qu’il lui était possible, comme si en faisant ça, il pouvait retirer tout le négatif qui pesait sur lui pour le traiter à sa place.
Évidemment, c’était une douce rêverie, et quand ils se réveillèrent, tout empêtrés, la fatigue était toujours là dans les iris sinoples. Mais au moins pouvaient-ils traînasser aussi longtemps qu’il leur plaisait en ce samedi, même s’il faudrait que ça ne dure pas trop, en raison de certaines corvées, mais ce n’était pas le moment d’y penser. À la place, Link enfouie son visage contre le torse de Lavio, comme pour esquiver la lumière, se plaignant de l’heure, sous le regard attendri de son compagnon qui lui caressa les cheveux comme s’il n’était qu’un petit enfant, le laissant râler de tout son saoul.
Finalement, ils ne quittèrent la chambre qu’assez tard dans la matinée, et uniquement par la faute de leurs estomacs n’appréciant pas être ignorés aussi longtemps, emportant une partie de la literie avec eux, en gloussant.
Ils agissaient comme des enfants, très heureux de leurs bêtises, à deux doigts de construire un fort dans leur minuscule salon, à grand renfort des coussins, plaids et de leur couette, grignotant les restes des derniers jours et les quelques trucs qui traînaient dans la cuisine.
Il était urgent de faire les courses, mais pour l’heure, il l’était encore plus de s’embrasser à perdre haleine, sur le mélange de tissus chamarrés, les mains froides se glissant à travers les ouvertures laissées par les pyjamas, la peau frissonnant sur leurs passages, trébuchant et se cognant contre leur mobilier. Mais ils n’en avaient cure.
— Tu vas finir malade, toi aussi, haleta Link.
— Ce serait déjà le cas. Et puis, seuls les idiots tombent malades, tu devrais le savoir !
Il lui tira la langue en réponse, amusé de sa réponse, puis ravit de nouveau sa bouche, terminant de remonter complètement son T-shirt, le balançant n’importe où – définitivement, il avait plus important à s’occuper – pour promener ses doigts sur la peau nue.
— Tu me sembles bien pressé, commenta Lavio.
— En fait, je me les pèle, donc j’ai un peu l’espoir de me réchauffer rapidement. Une objection ?
— Oui. On ferait mieux de retourner au lit avant que tu ne nous fasses une rechute.
— Mais je ne suis pas en sucre, merde ! pleurnicha Link, impuissant.
Sauf que rien n’y fit et leur moment câlin s’acheva ainsi.
