Link trouvait ses mains hideuses.
Quand il était plus jeune, elles étaient semblables à celles de n’importe quel enfant de son âge. Quelques blessures mineures, de la terre sous des ongles coupés courts, des cales naissantes dus au travail de la ferme et du verger. Des petites mains aux longs doigts qu’il adorait enfouir dans toutes sortes de matière, pour le simple plaisir d’expérimenter diverses textures.
Il n’y avait jamais vraiment prêté attention, auparavant. Après tout, il n’avait que neuf ans, la seule chose qui avait de l’importance au travers de sa routine, c’était le repas suivant !
Puis il avait attrapé l’anneau de la lourde antenne de son oncle pour la lui apporter, une nuit d’orage, car il l’avait oublié dans son empressement à voler au secours de la princesse. Puis il les avait couverte du sang de son oncle, celui-ci agonisant dans ses bras. Puis il attrapa son bouclier et son épée, les brandissant maladroitement, trop lourds pour lui. Ces même mains qui avaient brandi d’autres armes, bandé des arcs, lancé des boomerangs, des bombes, feuilleté le livre de Mudora, manipulé de la poudre magique, des cannes ou les médaillons.
Il s’était brisé les os, subi brûlures et gelures, avait serré des bandages de fortunes sur des plaies sanglantes…
Mais il grandissait aussi, en parallèle.
Il avait pleinement pris conscience de leur état lorsqu’il avait eu à glisser son premier anneau magique et qu’il avait dû lutter contre ses articulations noueuses et ses os légèrement tordus.
Les nombreuses autres bagues tout du long de son aventure à Holodrum n’avaient fait qu’empirer le phénomène, allant parfois jusqu’à gonfler ses doigts alors qu’il luttait pour arracher l’anneau pour le remplacer par un autre, plus pertinent, dans un moment critique.
À cela s’était ajouté les premiers épisodes d’arthrites et il avait observé avec horreur la déformation de ses articulations, son corps peinant à lui répondre, son épée devenant subitement le même fardeau que quelques années auparavant, lui tombant des mains malgré ses meilleurs efforts.
Mais il avait persisté. Il avait serré les dents, carré les épaules et avait poussé son corps à plus, toujours plus.
Il était un aventurier, un héros ! Il n’avait pas le temps pour des états d’âme, pas le temps pour pleurnicher parce qu’il avait du mal à lacer ses bottes ou à tenir sa lanterne droite alors qu’il déchiffrait avec difficulté une langue dont il ignorait jusqu’à l’existence il y avait encore cinq mois !
Il était voué à une existence solitaire.
Peut-être ses faits d’armes marqueront la mémoire des gens et peut-être l’Histoire le marquera auprès d’autres noms illustres, mais il y avait une vérité plus insidieuse qui l’attendait : un héros ne vieillissait pas.
Il mourrait au combat ou il disparaissait. Certains réalisaient des mariages prestigieux, obtenant titres et terres, s’assurant une retraite loin du besoin.
Mais un vrai héros décédait tragiquement après un échange d’armes épiques, emportant avec lui son ennemi, remportant une victoire écrasante qu’il savoure le temps de quelques respirations avant de fermer les yeux une ultime fois, dans les bras de la princesse qu’il avait libéré, celle-ci pleurant à chaudes larmes et bénissant son chevalier d’une voix chargée d’émotions.
Bref, c’était une carrière plus réduite que le passage d’une étoile filante et avec son lot de mauvaises surprises.
Jusqu’il y a peu, cette finalité n’avait pas effleuré l’esprit de Link.
Peut-être quand il avait sept ans et qu’il jouait aux chevaliers avec les enfants de Cocorico, armés de bâtons ramassés dans la forêt.
Mais là, alors que s’amorçait la quatrième (troisième ?) aventure et que son corps lui paraissait être un plus grand ennemi encore que Veran ou Ganon lui-même, il se surprit à y repenser.
Si, et seulement si, les déesses cessaient de jouer avec destin et le laissait tranquille après cette nouvelle quête – et qu’il en ressortait victorieux, bien sûr – peut-être pourrait-il ranger les armes, poser le bouclier une dernière fois, dorloter ce qu’il lui restait de membres…
Avoir une vie heureuse ? Il y avait cru, une fois, il n’y a pas si longtemps… avant d’être rappelé à l’ordre…
Pouvait-il y croire de nouveau ?
La question revint à de nombreuses reprises le hanter, à chaque crampe, chaque réveil endolori, chaque engourdissement…
Puis il y eut le final. Quand il réclama des réponses à Nayru, à Impa, à Ralph.
Quand il tendit le bras en direction de ce dernier, le cœur battant si fort qu’il s’attendait à ce qu’il lâche à tout instant.
Leurs vies si différentes se sentaient au simple contact de leurs paumes et malgré l’émotion de se réunir avec son âme-sœur et alors que Link portait cette main si soignée et parfumée à son visage pour en frôler le dos de ses lèvres, il pouvait sentir le désespoir l’étreindre à la vision de leurs mains enlacées.
La sienne ne ressemblait déjà plus à rien, comment osait-il saisir un descendant de lignée royale avec ?
Mais l’heure n’était pas aux plaintes et il se força à avaler sa souffrance, taquinant Ralph au sujet de son empourprement, lui répondant avec des cris, s’emportant.
Mais il ne lui lâcha pas la main pour autant.
Ralph avait été trop de fois spectateur de mauvais jours de son petit ami, ceux où son humeur sombrait, ceux où son corps ne lui répondait pas plus ou pas comme il le devrait.
Ils auraient dû apprendre à composer avec, trouver des solutions, des arrangements, du compromis.
Le plus difficile, à son sens, fut quand il découvrit que malgré les apparences et l’impression qu’il donnait, Link refusait de se livrer, restant très secret. Trop.
Il était du genre à lécher ses plaies en secret, quitte à les laisser s’infecter, plutôt que de percer l’abcès. Figurativement.
Lui-même s’était découvert des trésors de patience à son contact, apprenant à le ménager ou à lui rentrer dedans selon les situations.
Et parfois, la solution était la plus simple.
Sans un mot, Ralph observa la silhouette solitaire au bout de la jetée, les pieds dans l’eau et les épaules basses.
Se déchaussant à son tour, il alla s’asseoir à ses côtés, détachant sa cape en chemin, la drapant autour d’eux deux.
Il dévora silencieusement son beignet, attendant que les yeux pensifs se concentrent sur ce plan de l’existence. Quand cela arriva, un soupir de soulagement passa ses lèvres mais il ne l’interpella pour autant.
À la place, il attrapa prudemment la main baguée de la sienne et la pressa doucement, caressant du pouce les bijoux et les cicatrices, continuant de surveiller les vagues alors qu’il finissait sa gourmandise de celle encore libre.
Il léchait les dépôts de confiture lorsque le poids d’une tête élu domicile contre son épaule gauche et que la main dans la sienne se fit plus souple, plus lâche.
Il tourna légèrement la tête, juste de quoi presser ses lèvres contre la frange épaisse puis retourna à sa contemplation.
Un sanglot troubla la paix relative et les anneaux s’enfoncèrent dans sa chair alors que sa main s’agrippait convulsivement à la sienne.
— Reste avec moi… supplia le héros.
— Aussi longtemps que tu me tiendras la main, promit-il.
