En tant que descendant d’aristocrate, Ralph avait grandi avec l’idée que la beauté résidait dans la peau diaphane et sans la moindre imperfection.
Les chevaliers avaient une dérogation, les éventuelles cicatrices étant en rapport avec leurs faits-d’armes, mais c’était à l’appréciation de chacun.
Il avait été témoin de ses sœurs et sa mère fuyant les rayons du soleil pour des ombrelles, se couvrant de multiples de couches de produit blanchissant en geignant au moindre bronzage.
Il avait subi ce traitement, étouffant sous les habits longs et épais, ses seuls saluts étant les escapades à la mer ou ses retrouvailles avec Nayru, dans la forêt fraîche.
Contrairement à d’autres nobles, il ne méprisait pas les individus n’arborant pas cette peau claire et sans défaut, trouvant le concept bien lourd, sans pour autant y voir une esthétique agréable à l’œil.
Nayru était la plus belle hylienne qui soit, et son apparence correspondait aux canons de la mode, c’était tout ce qui comptait !
Du moins le pensait-il jusqu’à ce que son chemin croise celui de Link.
Évidemment, ça n’avait pas été un coup de foudre comme dans les romans ou les chansons. Les sentiments s’étaient construits petit à petit alors qu’ils s’associaient pour libérer l’Oracle de l’emprise de Véran.
Tout son égo n’avait pas suffi à l’aveugler quand, à ses côtés, il avait pu assister à ses combats, à chaque coup porté, déchirant la peau déjà abîmée. Les longues heures de quêtes passées à interroger les civils ou rendre service, juste pour rendre le sourire à une enfant, le tout sous l’implacable soleil.
Petit à petit, ses pensées allaient à contre-courant des principes esthétiques qu’on lui avait inculqué et il se retrouva à apprécier cette peau bronzée car elle témoignait de son dévouement auprès des gens. Chaque cicatrice, éclat blanchi par le temps, démontrant à quel point le chemin d’un aventurier était ardu mais aussi qu’il fallait plus que ça pour l’en détourner.
Malgré sa basse naissance, Link incarnait mieux la chevalerie que nombre de chevaliers.
Et Ralph en avait côtoyé un bon nombre.
De fier et reconnaissant, il s’était petit à petit rendu compte que ses pensées prenaient un tout autre chemin que ce à quoi il s’attendait. Et plus encore lorsqu’il se retrouva à rêver d’embrasser Link au lieu de Nayru, comme il en avait l’habitude !
Mortifié, il avait tenté de mettre un peu de distance entre eux, mais l’heureux idiot ne comprenait pas pourquoi ce soudain changement de comportement et le collait naïvement.
Ou il savait parfaitement ce qu’il faisait, et c’était un génie du mal.
De toute façon, chasser le naturel, il revenait au galop, et plus d’une fois Ralph se rendit-il compte qu’il reprenait ses habitudes et leurs proximités, dès qu’il n’y faisait plus attention.
À quoi bon lutter, finalement ?
— Dis, est-ce que tu me détestes ?
La nuit était tombée depuis deux bonnes heures et ils avaient pu se réfugier dans une grotte juste à temps.
Trempés suite à leur plongeon, ce n’était pas le faible feu qu’avait péniblement allumé Link un peu plus tôt qui allait parvenir à les réchauffer correctement.
Mais pour l’instant, il y avait plus urgent.
Ayant dû retirer autant d’habits que possible sous les conseils du héros qui n’en était pas à sa première baignade impromptue, lui-même en sous-vêtements, Ralph avait dû faire un choix entre l’hypothermie et sa pudeur.
Vêtu uniquement de son pantalon humide et frissonnant, il marchait en rond, tentant de se frictionner pour chasser la chair de poule recouvrant son corps. Ses cheveux collaient à son visage et ses épaules en de larges mèches tristes, lui mangeant plus de vision que le faisait son habituelle mèche rebelle.
Peut-être était-ce la proximité forcée, peut-être était-ce la question qui avait finie par résonner entre les parois rocheuses, toujours est-il qu’il se figea un moment avant de se retourner pour faire face à Link. Il n’était pas sûr su ses frissons étaient toujours dus au froid ou à la nervosité qu’il sentit peser dans son estomac.
— Pourquoi ça ? T’as bu la tasse de trop, ton cerveau a pris l’eau ? Répliqua-t-il d’un ton narquois.
— Tu agis bizarrement avec moi, expliqua-t-il en haussant les épaules. Et t’es toujours énerver, comme là.
Malgré lui, Ralph décroisa les bras, ses poings se fermant, alors qu’il se grandissait, soudainement furieux.
— MAIS BIEN SÛR QUE JE SUIS TOUJOURS ÉNERVÉ À TON CONTACT !
Son mouvement d’humeur les força à se boucher les oreilles alors que des échos brouillons les assourdissaient.
— Désolé, marmonna-t-il quand ils purent s’entendre à nouveau.
Mais au lieu de prendre la mouche et de répondre sur le même ton… Link rit.
Il rit si fort que des larmes coulèrent de ses yeux et qu’il se tint le ventre, se plaignant entre deux éclats.
Un peu vexé mais malgré lui amusé, Ralph se rapprocha, s’asseyant à côté de lui, patientant.
Il avait l’intention d’attendre la fin de son fou rire mais la soudaine apparition de sang changea ses plans et, avec une force qu’il ignorait posséder jusque-là, il le repoussa en arrière, scrutant la peau humide à la recherche de la plaie coupable.
Il finit par la repérer, une simple entaille cachée par les jambes du caleçon, mais elle restait profonde.
— Tu devrais prendre une potion, finit-il par déclarer.
— Je n’en ai plus, avoua piteusement l’aventurier.
Partagé entre l’envie de le cogner et celle de se prendre le visage dans les mains, Ralph choisit la seconde option, réfléchissant.
— Et des bandages ? Un mouchoir, peu importe !
Soit il n’en était rien, soit Link était trop sonné pour répondre, dans un cas comme un autre, il n’eut aucune réponse et dut improviser un pansement avec les moyens du bord.
Délesté à son tour de son pantalon – une fois sèche, sa tunique sera assez longue pour le couvrir, et plus encore sa cape – il entreprit d’en déchirer des bandes qu’il enroula autour de la cuisse de Link, après avoir retroussé l’habit.
Le silence était étrange, leur éloignement de l’entrée de la grotte paraissait leur couper du monde. Les seuls bruits provenaient du minuscule foyer, de leurs respirations et des éventuels mouvements qu’ils réalisaient.
Les yeux rivés sur le pansement de fortune, Ralph se concentrait sur ce qu’il réalisait, mais bizarrement, il avait l’impression que les battements de son cœur résonnaient, au même titre que ses cris de tantôt.
— Tout va bien ? Tu es tout rouge !
— La ferme, marmonna-t-il.
Il avait pratiquement fini. Malgré la position ambigu, leur proximité nécessaire, cette étrange chaleur couvrant aussi bien son visage que celle sous ses doigts, il s’était appliqué, refusant de subir l’humiliation d’un bandage brouillon ou d’avoir à le refaire.
Et plus encore d’avoir à expliquer pourquoi, malgré son assurance, il n’était pas parvenu à protéger efficacement la plaie.
— J’ai fini. Ça devrait faire l’affaire pour le moment, mais notre priorité demain sera de trouver des soins convenables, compris ?
— À vos ordres ! Le taquina Link.
Ils finirent par s’endormir, adossé à une paroi différente, se faisant pratiquement face. Ou, plutôt, Link ronflota doucement peu de temps après, pendant que Ralph, lui tournant le dos, pliait et dépliait ses doigts, les fixant d’un air confus.
Pourquoi, encore maintenant, avait-il l’impression d’être encore penché sur l’aventurier, à panser sa plaie ?
Lorsque le sommeil le faucha finalement, ce fut pour un repos agité.
