Que ce soit du point de vue de Labrynna ou celui d’Hyrule, la décision était catégorique : Link comme Ralph étaient mineurs. Et qui disait mineurs… disait restrictions !
Et c’était pour cette raison que nos deux amoureux sirotaient bien sagement leurs limonages perdant qu’ils étaient bousculés.
Mais bon, ça faisait partie du charme des festival, non ?
Ayant décidé de se tenir la main afin de ne pas se perdre au milieu de cette foule compacte – c’était une vraie capitale avec la population qui allait avec, comparé à Hyrule – ils se promenaient sans but, observant les stands autant que les gens ou les décorations.
— Rappelle-moi ce qu’on y fête ? L’interrogea Link.
Il mâchonnait sa paille, les yeux rivés sur un groupe d’enfants qui s’égosillaient plus loin, ravis de veiller tard et de jouer.
Penché sur un stand d’amulettes, Ralph lui jeta à peine un regard, concentré, le bras tendu en arrière.
— Tous les ans, un banc de tortue passe au large des côtes, expliqua le marchand. C’est un signe de bon augure qui annonce souvent une bonne pêche pour l’année à venir !
Ayant fait son choix, Ralph se redressa et le pointa de l’index, échangeant avec le marchand.
Il lâcha brièvement la main de Link pour s’emparer du sachet puis le lui tendre.
— T’as des poches extensibles, expliqua-t-il.
— C’est pas une raison pour me prendre pour ton sac ! Se plaignit son petit ami.
Mais il obtempéra, et bien vite ils purent se reprendre la main et poursuivre leur avancée.
— Mon sac ? Non, tu es ma brouette, répliqua Ralph en taquinerie.
Il lui embrassa la joue pour faire taire sa réplique, ce qui fonctionna très bien.
Vexé, il finit sa boisson d’un trait.
Ils allèrent rendre pailles et verres au stand puis bifurquèrent sur une autre allée avec tout autant de monde et de babioles exposées.
— Des tortues, vraiment ? Reprit Link.
— Les superstitions ont la vie dure, éluda son ami d’un haussement d’épaules. Et plus encore en contact avec la mer. Je t’avais prévenu : avec l’arrivée de l’été, on va passer de célébrations à festivités sans s’arrêter. Certains pays ennemis prétendent que le meilleur moment de nous attaquer, c’est le lendemain du dernier, parce qu’on est occupés à digérer. Mais ceux qui s’y sont tentés se sont autant fait démolir que les autres.
Il caressait la paume caleuse de son pouce durant son explication, sans y prendre garde. Link tint sa langue, ne voulant pas qu’il cesse.
Il raffolait autant qu’il détestait l’admettre : les petites attentions de Ralph le faisaient fondre.
Évidemment, dans l’intimité, rien qu’entre eux, c’était autre chose, il était plus simple pour lui de se laisser faire, de se laisser aller dans l’étreinte affectueuse, de partager leurs chaleurs corporelles ou une myriade de baisers.
Mais là, c’était différent.
Il y avait pratiquement tous les habitants de Cité Lyanna sur la plage, parlant, jouant, s’invectivant, consommant plats ou boissons, marchandant les articles éphémères.
C’était beaucoup. Beaucoup d’âmes et beaucoup d’yeux tournant dans tous les sens, pouvant à tout instant remarquer leurs mains enlacées ou leurs proximités.
Leur relation n’était pas particulièrement un secret ou une tare que Link désirait camoufler à tout prix. L’amour était l’amour !
Mais lorsque Nayru lui avait avoué son ascendance, il avait compris : ils n’étaient pas du même monde.
Leur amourette avait une date limite. À n’importe quel instant, ils pouvaient être séparés . Mariage politique, tradition, ingérences familiales… Il avait pu le voir chez la princesse Zelda, il ne serait pas surpris que Ralph soit dans la même situation.
Alors, il chérissait tous ces petits moments, gardant à l’esprit qu’ils étaient fugaces et non voués à la répétition.
Mais, surtout, il ne voulait pas porter préjudice à l’ancienne famille royale et à sa prestance.
Bien qu’elle ait renoncé au trône bien des décennies plus tôt, leurs membres étaient traités avec la même déférence qu’autrefois. Et tout aussi épiés…
Une fois qu’ils eurent fait le tour de tous les étalages, Ralph les mena à un coin plus reculé de la plage. Ce n’était pas la crique dont ils avaient partagé le secret ce printemps, mais c’était juste assez loin pour qu’ils puissent s’entendre sans tarder.
Autour d’eux, d’autres familles et groupes d’amis semblaient avoir eu la même idée, se réunissant sur des nappes et autres couvertures colorées pour les protéger du sable.
Ils s’échangeaient des victuailles et des boissons, riant. Certains avaient même apporté des instruments de musique, d’autres avaient improvisé une piste de danse, envoyant du sable au moyen de leurs pas.
La bonne humeur était contagieuse, et ni Link ni Ralph n’y dérogeaient, arborant un sourire depuis qu’ils avaient suivi les lampions menant au festival.
En guise de couverture, Ralph avait sacrifié sa cape signature, l’étalant sur le sable avant de s’y asseoir et d’inviter l’aventurier à l’imiter.
Finalement, il jeta ses jambes bottés par-dessus ses genoux, leurs mains de nouveaux tenues, sa tête posée sur son épaule, les yeux fermés.
La semi obscurité et toute cette agitation lui avaient donné envie de tenter sa chance.
Et, au pire, Ralph n’aura qu’à repousser ou modifier leurs positions !
Mais loin de le faire, il l’embrassa plutôt sur le front avant d’accoler leurs têtes, closant les paupières à son tour.
Malgré le brouhaha, il était possible d’entendre le ressac de la mer. Certes, ça restait léger, mais c’était là !
C’était hypnotisant et le couple aurait bien pu s’endormir, bercé par le son, mais ils furent interpellés par leurs voisins qui avaient fini par reconnaître le prince sans trône.
Discrets comme ils le furent, bien vite tout le monde sut pour lui et des invitations à partager les provisions fusèrent de toute part, tant et si bien que les deux amoureux s’échangèrent un regard, l’un contrit, l’autre amusé, avant d’accepter.
Refuser devant autant d’insistance aurait été incroyablement malpoli.
Bientôt, ils formèrent un groupuscule disparate et chamarré, chacun ayant rapproché sa natte pour pouvoir partager sa cuisine.
Ça faisait bien vingt minutes que Link avait assimilé qu’il était inutile d’en savoir plus sur ce qui remplissait son assiette ou son verre. Soit on se contentait de lui tapoter le crâne en souriant, soit on n’avait même pas entendu sa question.
Et, évidemment, ce qui devait arriver arriva.
L’ivresse gagnait du terrain parmi leur entourage, il ne fut donc pas très surprenant que les verres de Ralph et Link furent remplis d’alcool, eux aussi.
Quand ils s’en rendirent compte, il était déjà trop tard. Ils s’échangèrent un regard avant de hausser les épaules et de laisser aller. Après tout, qui les montrera du doigt quand la majorité des témoins étaient ronds comme des queues de pelle ?
Et puis, ça pourrait leur faire de chouettes souvenirs.
Ce n’était pas leur première expérience avec l’alcool, mais il restait jeunes et peu habitués, l’effet fut donc immédiat.
Le monde tournait un peu alors Ralph décida de fermer les yeux, savourant cette étrange sensation, comme si la boisson parcourait son corps, réchauffant chaque extrémité.
Il s’affola un peu plus contre Link, souriant.
Au travers des réceptions données par sa famille, il avait plus d’une fois grappillé des fonds de verre ou des bouteilles, mais rien à voir avec un verre complet. Ou deux.
De son côté, le sauveur d’Hyrule était habitué au cidre que son oncle réalisait à l’aide des pommes de son verger. Servi chaud, c’était une bonne boisson pour traverser la froideur de l’hiver. Mais sa teneur en alcool était largement dépassé par le liquide dans son verre.
Sagement, il le reposa loin de lui et se contenta d’observer les fêtards autour de lui.
Il pouvait sentir contre lui Ralph se détendre et cette réalisation le fit sourire alors qu’il l’embrassait sur le front, déclenchant des vivats saouls.
Était-ce vraiment pour les tortues que tous ces gens se réunissaient ?
Ralph rouvrit les yeux sur le plafond familier de sa chambre. De leur chambre.
Sa tête lui lançait et il avait soif, mais rien de si horrible que ce à quoi il s’était attendu.
Il se leva pour rejoindre la cuisine afin de s’y abreuver et eut la surprise d’être accueilli par son compagnon, mais surtout par la nourriture qui ornait la table.
Il le fixa une poignée de secondes, cillant, avant de grogner et de se servir un verre qu’il but longuement avant de le claquer sur le comptoir.
— Par pitié, ne me dis pas que tu as cuisiné…
— Bonjour à toi aussi, mon rayon de soleil. J’ai bien dormi, merci de t’en inquiéter.
Sa taquinerie n’obtint qu’un nouveau grognement.
— Non, soupira enfin Link. Je suis allé acheter de quoi manger. Et j’étais loin d’être le seul.
Tout en grâce, Ralph s’écroula sur sa chaise, tendant le bras pour attraper une viennoiserie.
— Comment on est rentré ?
— Tu te souviens de quoi ?
— Des bribes. Des flash. Tu as vraiment vraiment sur la plage.
— On a vraiment dansé. Et c’est même toi qui m’y as entraîné. Sinon, pour te répondre, je t’ai porté sur mon dos.
— C’était vraiment nécessaire ? Geint-il.
— J’ai bien tenté de juste te guider, mais tu as commencé à me tripoter et à nous déshabiller. Alors j’ai opté pour une mesure… radicale.
— Radicale ? Comment m’as-tu porté ?
Il s’étouffa sur sa bouchée et toussa longuement, des larmes coulant sur son visage alors qu’il faisait passer ça avec un verre de jus de fruit tendu par une main secourable.
— Au travers des épaules. Comme les pompiers.
Un gémissement de fin du monde fut poussé et il n’y eut plus que des cheveux roux à voir.
— La honte…
— Oh, crois-moi, je doute que qui que ce soit s’en souvienne. Il y a eu beaucoup d’alcools. Et tu étais loin d’être le seul à devoir être traîné quelque part.
Link retourna à sa lecture du journal, y cachant son sourire amusé pendant que son vis-à-vis continuait de gémir sur sa réputation ruinée – bien qu’il n’y ait pas un témoin pour s’en remémorer.
Juste lui.
Il n’y avait que lui pour se rappeler le large sourire réjoui qu’avait arboré Ralph alors qu’il l’entraînait près des musiciens, un dont il n’avait pas le souvenir d’avoir vu un jour.
Il était le seul à se souvenir des mots doux et des déclarations murmurées à son oreille alors que les mains maladroites s’agrippaient à ses vêtements.
Juste lui.
