Les moments d’intimité qu’ils partageaient étaient semblables à de petites bulles de savon. Fragiles et dispersés.
Ils étaient deux jeunes adultes très occupés – Lavio par son magasin, Link par le verger – mais aussi assez timides l’un envers l’autre, toujours un peu hésitants et maladroits dans l’intimité.
Ils avaient tous les deux des histoires personnelles expliquant leur défiance envers les autres et le besoin de travailler longtemps pour abaisser ses barrières, que ce soit pour faire confiance à l’autre ou se laisser approcher et toucher. Et chaque nouveau contact était semblable à une victoire qui illuminait leurs visages.
Lavio souriait largement à chaque occurrence pendant que Link piquait un fard violent, détournant le regard.
Mais leur chemin à deux devait s’effectuer par un nouveau pas, peu importe le rythme que ça leur prendra.
Lentement, des habitudes se formèrent. Quand ils marchaient côte à côte, leurs mains se retrouvaient, Lavio n’hésitant pas à l’attraper franchement pour le guider quelque part. Les soirées passées au coin du feu finissaient inévitablement avec leurs deux corps pressés l’un contre l’autre, détendus. Link s’enhardissait suffisamment pour lui voler des baisers quand il passait à côté de lui, là où son fiancé préférait l’enlacer ou lui caresser les cheveux.
Quand la rumeur sur leur relation éclata, ils craignirent que l’autre cesse ses démonstrations d’affection, mais ce fut le contraire, finalement, comme si c’était ce qui leur manquait pour dépasser leur réserve et de nouveaux moments tendres furent créés à leur plus grand plaisir.
Ils n’avaient aucune idée de quand leurs sentiments pour l’autre avaient pris racine, mais ça n’avait aucune importance, surtout maintenant qu’ils avaient l’intention de convoler en justes noces.
Parmi les défauts de ces rapprochements, Lavio devaient subir une hausse de son allergie aux lapins, inquiétant ses proches, mais il jugeait que si c’était le seul obstacle dans leur relation, franchement, il pouvait vivre avec !
En tout cas, le pensait-il jusqu’à ce matin, alors qu’il se redressait dans son lit, luttant pour respirer, la gorge déchirée par une toux incessante.
Il avait dû être plus bruyant qu’il le pensait car sa porte rencontra le mur et M. le Héros fit une entrée particulièrement bruyante et d’une grâce digne du plus beau taureau de la foire aux bestiaux. La surprise n’aida pas vraiment à calmer sa toux, et il s’étouffa même avec la salive qu’il avait avalé de travers en réaction.
— Lav’ ! Je t’ai entendu, est-ce que tout va bien ?
Définitivement, Link n’utilisait ce surnom que dans les situations de stress. Ce qui n’était peut-être pas plus mal, car il n’en était pas particulièrement fan, même s’il se trouvait être le premier qu’il lui avait adressé – enfin, après tous ceux en rapport avec les lapins, mais ils étaient sur une base de moquerie, donc il ne les prenait pas en compte.
Un peu occupé à réussir à respirer de nouveau, il ne lui répondit pas, lui attrapant plutôt la main et la serrant doucement pour l’inciter à se calmer. Certes, c’était impressionnant, mais il n’allait pas en mourir ! Il avait peut-être pris un peu froid cette nuit ou, comme il pense, c’était juste une évolution de son allergie ! Rien de mortel, juste un peu gênant, donc.
Quand il parvint enfin à lui expliquer sa théorie, l’inquiétude sur le visage de son fiancé ne s’effaça pas, bien au contraire.
— Dès que tu es prêt, nous irons au château, afin que tu y sois examiné par le médecin. Aucune excuse ne sera tolérée.
À sa connaissance, personne n’avait signalé au héros que sa voix avait tendance à prendre un ton princier dans ces moments-là, ainsi que l’attitude qui allait de pair. Il redressait dos et épaules, ses yeux prenaient un éclat froid et légèrement dédaigneux, et rien en lui ne laissait place à une quelconque protestation. Et peu importe qu’il était toujours en tenue de nuit, les cheveux froissés, le visage marqué par les draps.
C’était très intimidant, mais s’il se l’avouait franchement, ça faisait naître en Lavio des frissons plutôt agréables, mais il n’osait pas trop se pencher sur leurs sens, ayant la sensation qu’il en serait bien embarrassé.
À la place, il hocha la tête et vida le verre d’eau sur sa table de chevet, apaisant un peu sa gorge enflammée, puis se leva à son tour, passant devant Link qui l’arrêta par l’épaule pour coller leurs fronts ensemble, l’air soucieux.
— Tu n’as pas l’air d’avoir de fièvre, marmonna-t-il en le lâchant.
Par contre, il avait la tête qui tournait, maintenant. Peut-être était-il vraiment malade ?
Assis torse nu sur la table de consultation, Lavio gigotait, n’en pouvant plus de rougir.
Le médecin l’avait longuement examiné avant de lui demander de retirer sa tunique et son écharpe puis ne prononça plus un mot, finissant par s’éloigner, l’air préoccupé.
Il l’observa s’entretenir avec Link mais n’entendit rien, puis s’éloigner, les laissant tous les deux, plusieurs mètres les éloignant.
Ignorant s’il pouvait se rhabiller ou non, il resta assis, frissonnant, jusqu’à ce que son fiancé s’en rende compte et lui apporte ses vêtements, l’aidant à les enfiler. Il n’avait pas besoin d’aide, mais c’était toujours agréable.
— Que t’a-t-il dit ?
— Tu es bien malade. Bronchite aiguë, selon son diagnostic. Comme c’est assez contagieux, il a proposé que tu restes le temps que tu te rétablisses.
— C’est pas juste mon allergie ? balbutia-t-il, surpris.
Décidément, il n’avait jamais été aussi malade que depuis qu’il avait atterrit en Hyrule ! Mais au moins avait-il les moyens pour se soigner, maintenant… Même s’il doutait que son ami le laisse ne serait-ce qu’esquisser un geste en direction de sa bourse.
— Nope. Enfin, elle joue peut-être un rôle, mais ce n’est pas uniquement ça. Que décides-tu ? Je demande à Zelda de te faire préparer une chambre – ou tu t’installes dans la mienne – ou on rentre chez nous ?
Chez nous.
Ils utilisaient cette expression depuis quelques années, maintenant, une fois Lavio officiellement installé dans la fermette et Link ayant accepté l’idée de partager de nouveau les lieux avec quelqu’un de plus vivant que ses souvenirs, même s’il lui arrivait encore de s’emporter en disant que c’était chez lui et que par conséquence, ses mots primaient sur ceux de n’importe qui, royauté comprise.
C’était sans doute stupide et niais, mais entendre ces deux petits mots avaient court-circuité absolument tout le reste, et il se contenta de les répéter, rosissant au sourire tendre qu’il obtint en réaction. Link finit de nouer son écharpe, l’embrassant sur le front, puis s’éloigna pour apostropher le docteur qui était revenu entre-temps, sans doute pour le tenir au courant de leur décision, mais il n’écoutait plus, enfouissant son visage dans la laine pour cacher le sourire niais qu’il sentait poindre.
Tomber malade n’avait rien d’amusant et si ses souvenirs étaient bons, une bronchite était très désagréable, mais tomber malade avec son fiancé à ses côtés pour s’occuper de lui… Lolia, il vendrait son âme pour ça !
Une nouvelle quinte de toux le secoua, manquant de peu de le jeter à terre sous la surprise.
Bon, peut-être pas son âme, finalement. Ses poumons étaient déjà bien partis.
Leur retour avait été lent. Aucun des deux n’était franchement pressé et ils se contentèrent de marcher doucement, bras dessus, bras dessous, devisant paisiblement. De toute façon, Lavio était déjà malade et Link sera sans doute le suivant, alors qu’ils rejoignent la fermette en courant ou en prenant leurs temps, ça ne changeait rien. Alors, autant profiter de cette balade impromptue le temps qu’elle durait.
Ils furent accueillis par Shiro qui pépia bruyamment, voletant autour d’eux et frottant son bec contre la joue de son ami avant d’aller se percher sur son épaule, enfonçant avec un plaisir non dissimulé ses serres dans le tissu épais de son vêtement.
— Moi aussi je suis rentré, oiseau ingrat, râla faussement leur voisin en levant les yeux au ciel. Enfin, bref, va t’asseoir, je vais faire chauffer l’eau.
Ils se séparèrent, leurs mains se lâchant et se frôlant jusqu’au bout, alors que chacun prenait une direction différente.
Comme ils l’avaient tous les deux imaginés, les semaines qui suivirent furent longues et douloureuses. Zelda ne vint pas les rendre visite à cause du risque de contagion, mais Impa s’assura qu’un des garçons de course passe tous les trois jours pour leur apporter le nécessaire, vu qu’ils préférèrent rester cloîtrés chez eux.
Évidemment, Link fut aussi atteint par le virus et rejoignit Lavio sur le canapé, râlant qu’il avait sûrement fait exprès et que s’il voulait tant que ça qu’il reste à ses côtés, ce n’était pas nécessaire de passer par un procédé aussi détourné, il n’avait qu’à lui demander.
Amusé par sa mauvaise foi, il n’avait pas répondu et s’était contenté de l’attirer à lui pour l’embrasser longuement. Il était déjà malade, de toute façon, il fallait juste prendre garde aux crises de toux intempestives !
Ils sortaient dans le jardin pour prendre l’air et s’occuper des plantes et des pommiers, mais ne descendaient pas de la colline où était perchée la fermette, saluant les éventuels passants, mais dans l’ensemble, ils jouissaient surtout de leur congé forcé pour se dorloter mutuellement, profitant allégrement de l’assurance que personne ne les interromprait ou ne se moquerait d’eux.
Chaudement couverts et marchant précautionneusement (les courbatures et la douleur dans la poitrine les forçaient à de petites enjambées. Et c’était sans mentionner l’arthrose du héros qui s’ajouta à la partie…), Lavio s’était un jour esclaffé qu’ils avaient l’air d’un couple de petits vieux. Link s’était alors vengé en l’attrapant par l’écharpe, l’embrassant sur la tempe, pour rétorquer que c’était un test pour s’assurer qu’ils vieilliraient bien ensemble. Il avait fallu plusieurs minutes au commerçant pour bouger de nouveau, et plus encore pour que son rougissement s’estompe, après qu’il se soit imaginé eux deux dans plusieurs décennies, veillant toujours au bien-être de l’autre.
— Je suis sûr que tu serais le genre d’aîné ronchon servant de modèle aux enfants du village pour leurs rites de courages stupides, avait-il avancé.
— On sent l’expert. Toi, tu serais de celui qui les gâterais de confiseries, et tous les parents viendraient se plaindre que tu leurs coupes l’appétit avec tes bêtises et que tu ruines les punitions.
Lavio aurait bien tenté de se défendre, mais il était trop occupé à vider le pot de miel dans sa tisane.
Hé, c’était bon pour ce qu’il avait !
