— Mais laissez-moi mourir…
Affalé contre le chambranle de la porte, Lavio sirotait sa tasse de thé, les yeux rivés sur son fiancé roulé en boule sous sa couette, geignant plaintivement depuis ce qui était peut-être des heures.
Son côté lapin avait encore frappé et il l’avait retrouvé entouré des reliefs de son repas, gémissant déjà. Il l’avait donc ramassé puis porté à son lit, l’y bordant. Et maintenant, Link y agonisait, maudissant sa gourmandise débridée qui, une fois de plus, lui avait joué des tours. Et là, il en payait le prix.
C’était assez sadique, à la réflexion, mais il ne pouvait s’empêcher d’apprécier la vue, comme une légère vengeance pour toutes les fois où il jouait le héros sans peur et sans reproche, se levant contre l’oppression et les brocolis. Et parce qu’il savait qu’il ne risquait pas sa vie, contrairement lors des épisodes de maladie. Là, c’était surtout de l’inconfort et du ridicule. Difficile de ne pas apprécier.
— Je sais que tu es là, enfoiré, marmonna l’aventurier sans se retourner.
— C’est évident.
Il but une nouvelle gorgée, attentif aux mouvements de l’alité qui semblait essayer de se retourner.
— Je ne ferais pas ça, si j’étais toi. Je te rappelle que tu dois bouger le moins possible, surtout si tu ne veux pas vomir.
Un borborygme résonna contre les murs de la chambre, mais il obtempéra, sa tête retombant sur l’oreiller.
Ils ne prononcèrent plus un son avant qu’un nouveau soupir ne retentisse.
— Tu veux bien te rapprocher ? demanda Link d’une petite voix.
Attendri, son locataire obéit et s’avança jusqu’au lit pour s’y asseoir, déposant sa tasse sur la table de chevet. Il se pencha par-dessus son épaule alors que lui tournait légèrement la tête, leurs regards se croisant.
Link était un peu pâle et suant, la douleur clairement visible dans ses yeux. Il tenta de sourire mais il grimaça à la place, une plainte lui échappant.
— T’es un peu vert.
— Et toi t’es tout violet.
Lavio rit à son commentaire, le recoiffant tendrement, lissant les mèches blondes et roses, les repoussant de son front humide de sueur.
— Je déteste cette partie de moi, renifla le malade. Ce foutu lapin se venge de ne pas pouvoir sortir autant qu’il le veut, et quand il peut enfin prendre les commandes, c’est pour piller des bacs à légumes puis me laisser gérer les conséquences.
Link serra fortement les dents à la fin, repoussant une nouvelle nausée s’il interprétait correctement les signes.
— Je vais être jaloux, tu sais, le taquina son fiancé. Normalement, c’est moi ton foutu lapin.
— T’inquiète, t’es sans égal, je risque pas de vous confondre.
La pique sortit plus douce que ce qu’il l’avait prévu alors qu’il pressait son dos contre lui, à la recherche de contact. Son estomac le torturait beaucoup trop pour qu’il esquive le moindre geste, se résignant à devoir rester sur son côté droit pour les heures à venir.
D’un mouvement habitué, Lavio quitta ses chaussons et se glissa à son tour sous la couette, épousant la forme de son corps et l’enlaçant, la tête nichée entre ses omoplates.
— Je peux savoir ce que tu fais ?
— Je te force à dormir.
— Comme si ça allait marcher…
Mais déjà sa diction se faisait approximative, sa langue trop lourde et ses paupières papillonnaient trop alors qu’il luttait contre elles.
— Je peux ajouter une berceuse si c’est le problème.
Il n’eut finalement pas le temps de refuser vertement comme à chaque fois que le lolien lui faisait cette proposition, qu’il sombrait déjà, soufflé comme une bougie.
Dans son dos, Lavio se permit un sourire satisfait en le sentant se détendre enfin, son souffle s’égalisant.
M. le Héros crétin était une vraie tête de mule, surtout quand ça concernait son bien-être. Il aurait été capable de se forcer à garder les yeux ouverts à fixer un mur vide, juste pour prouver qu’il pouvait le faire. Le seul moyen pour qu’il laisse à son corps le repos qui lui était nécessaire était de l’y obliger. Soit en droguant sa boisson – mais il n’avait même pas jeté un regard à son verre d’eau – soit avec du chantage – trop entêté pour que ça fonctionne – soit en utilisant une vieille ruse de sioux – encore le plus simple.
À vivre ensemble quotidiennement, à veiller mutuellement sur l’autre durant les épisodes de maladie, ils avaient chacun développé des techniques pour le gérer au mieux. Et Lavio avait remarqué qu’il lui suffisait de presser son corps au sien pour pousser l’aventurier dans un sommeil réparateur et avait un peu tendance à en abuser dans de nombreuses circonstances, rien que pour la satisfaction de le sentir s’abandonner à lui, de pouvoir se murmurer qu’il lui faisait assez confiance pour se montrer aussi vulnérable rien qu’à lui.
Ce n’était pas rien comme exploit ! Il devrait même avoir un vitrail exposé à côté du sien, et il serait intitulé « le lolien qui chuchotait à l’oreille du héros », et même qu’il inspirerait bon nombre de romantiques après lui et qu’ils allumeront des bougies en sa mémoire…
Shiro se percha sur la tête de lit et gazouilla, attirant son attention.
— J’arrive.
Il déposa un baiser sur la mèche rose et se leva, remettant la couette en place autour de lui, s’assurant qu’il était confortablement installé le temps de sa sieste, puis quitta le chambre, accompagné de son oiseau qui voleta autour de lui, pépiant joyeusement.
— Bon, on a un garde-manger à refaire, nous.
Quand Link rouvrit les yeux, il était un peu perdu mais reconnut rapidement sa chambre. Il ne comprenait juste pas pourquoi il était couché, en plein milieu de la journée.
Il descendit dans le salon, engourdi, à la recherche de réponse.
— Levé, votre altesse royale ?
Un grognement particulièrement élégant lui fut adressé et Link se laissa tomber sur le canapé à ses côtés, se blottissant contre lui et cherchant à se faufiler sous la couverture, collant ses pieds froids contre sa cuisse.
— Aaah ! Mais bas les pattes ! T’as des glaçons comme chaussures ou quoi ?
— Mais t’es chaud !
— Recommence et je te les coupe, menaça son ami.
L’aventurier parut se raviser, s’écartant un instant, avant d’attraper la couverture, la relevant et y engouffrant la menace glacée, obtenant une plainte déchirante du marchand qui balança son livre dans sa direction approximative, sûrement par réflexe car il le rata de dix bons centimètres. Il était plutôt bon viseur, en général.
— MAIS BORDEL LINK !
À la place de lui répondre, celui-ci ricana comme le sale gosse qu’il était, très heureux de son mauvais coup. Il se ravisa lorsque sa cible se leva sur les coussins du divan et entreprit de lui sauter dessus pour l’étrangler, se souciant finalement peu de le secouer malgré son état précédent.
— BOUFFE LE REMBOURRAGE !
Trop occupé à s’étouffer alors qu’il riait comme un perdu, le héros ne tenta pas de s’échapper de sa prise, pas peu fier de lui. Et de toute façon, des coups de coussin, ce n’était pas très dangereux, alors il pouvait bien le laisser se fatiguer tout seul.
Quand Lavio s’arrêta, haletant, il lui asséna un dernier coup, le plaquant contre ses voies respiratoires, ce qui le fit gigoter pour tenter de se libérer.
Grand prince, le commerçant balança le coussin par-dessus le dossier du canapé et retomba sur les fesses, le souffle court et échevelé. Il ne prit pas garde à leur nouvelle position, plus intéressé par la perspective de calmer sa respiration, mais son ambiguïté n’échappa pas à son fiancé qui réafficha son sourire joueur.
Rapidement, il se releva, l’enlaçant pendant qu’il croisait les jambes dans son dos, les rapprochant. Il eut tout le loisir de contempler le rougissement de Lavio s’étendre sur ses joues alors qu’il se penchait sur ses lèvres, y pressant les siennes doucement, avant de les embrasser un peu plus profondément.
Il sentit les bras du lolien l’étreindre à son tour, se détendant dans sa prise et participant à son tour au baiser.
Quand ils s’écartèrent, Link ne put effacer le sourire vainqueur de son visage, surtout quand son locataire s’appliqua à ne surtout pas croiser son regard, préférant le fixer sur les motifs du canapé, toujours rougissant. Il l’embrassa sur le front, cette fois, puis posa le sien contre son épaule, ne le lâchant pas, profitant seulement de sa présence contre lui.
— T’as toujours les pieds froids, maugréa Lavio en l’imitant.
— Alors réchauffe-les pour moi.
Au lieu de lui répondre, il ramassa la couverture qui avait été malmené durant leur chahut, les enveloppant d’un geste large puis l’imitant, enfouissant son visage dans le creux de son cou, un peu intimidé.
Shiro les rejoignit, profitant de la situation pour se loger dans les cheveux du propriétaire des lieux. Il bougeait tout le temps, c’était tellement la croix et la bannière pour qu’il le faire cesser que le petit oiseau profitait de chacun de ces petits miracles pour se nicher dans cette chevelure bicolore, un peu trop ravi de l’aubaine pour que son ami en soit dupe. Il ne serait pas complètement surpris si un jour Link venait à se plaindre d’un « cadeau » indésirable de sa part…
Mais ce n’était pas le moment. C’était celui de profiter de ce câlin inattendu, d’un rare instant où le jeune hylien abaissait ses barrières et l’invitait dans son espace personnel, juste heureux de sa présence toute proche.
La chaleur corporelle à travers ses vêtements, les doigts caressant son dos, les quelques notes fredonnées sous son souffle – sans qu’il s’en rende compte, sans doute – tout incitait à sombrer à son tour, malgré la position assez inconfortable, juste à l’abri tout contre le vainqueur de Ganon, oublieux du reste du monde.
La chansonnette s’interrompit et il ouvrit les yeux, amusé de découvrir qu’il était partit pour une seconde sieste. Alors, avec les gestes les plus mesurés qu’il pouvait, Lavio s’extirpa de sa prise et le manipula pour l’allonger plus agréablement, toujours couvert, la tête sur ses genoux, pendant qu’il se drapait d’une autre couverture et reprenait sa lecture de tantôt, la main sur son épaule pour un contact constant.
Il se réveilla bien plus tard, l’air plus vif que tout à l’heure, baillant à s’en décrocher la mâchoire et s’étirant largement alors qu’il se relevait, sous le regard attendri de son voisin.
— Au fait, t’as mangé des noisettes. Bonne chance, déclara-t-il nonchalamment.
Une expression d’absolue terreur prit place sur le visage du héros à la réalisation.
