Quand Lavio traversa la faille qui le mena en Hyrule, il n’avait pas vraiment de plan de bataille.
Il s’y était plongé avec désespoir, Shiro dans sa capuche, ses maigres possessions réunies dans le sac extensible, et avait été surpris d’arriver à destination.
Il s’était offert quelques précieuses minutes pour savourer ces paysages différents de ceux de son enfance, cet air sans miasme, les couleurs plus vives de la nature, les animaux inoffensifs, puis la raison de sa venue lui revint en mémoire et il se mit en branle, libérant son oiseau pour qu’il puisse se dégourdir les ailes et l’aider à se repérer.
Heureusement, en tant que royaume reflet, il n’eut pas trop de mal à se retrouver, pouvant compter sur des repères quasi semblables à chez lui.
Les ruines menant au Palais de l’Est lui paraissaient l’endroit idéal pour établir son petit commerce, surtout quand son premier pige- son premier client se présenta et lui loua la Baguette des Sables, sans même en relever le prix. Sans doute avaient-ils les mêmes ? Ça faciliterait ses ventes à venir !
Mais son acheteur lui conseilla de s’installer ailleurs, expliquant que le passage était quasi inexistant en temps normal et que ça empirerait avec l’apparition des monstres – les Octorok n’étaient pas un grand danger, mais l’effort pour les éviter ne donneraient pas envie aux éventuels clients.
Au cours de ses déambulations, il arriva au temple et un sentiment de nostalgie le prit, lui faisant passer les portes et découvrant ainsi un hylien de son âge, étalé sur le sol, une méchante bosse sur le front et une faille au mur – ainsi qu’un prêtre en larmes et une décoration murale ressemblant à un garde à l’armure dorée.
Sous une impulsion qu’il ne s’expliquait pas, il chargea l’inconnu blessé et l’emmena dans la maison vide qu’il avait repéré un peu plus tôt, l’allongeant sur le lit aux draps en désordre. Il prit la décision d’attendre son éveil. Avec un peu de chance, il pourrait peut-être lui dire s’il pouvait s’installer ici et ainsi ouvrir son commerce !
Et ce fut ainsi qu’il posa pour la première fois ses affaires chez Link.
Durant cette période, ils n’eurent que peu d’interaction, limitées au strict-minimum. L’aventurier venait acheter ou louer de nouvelles armes, Lavio lui expliquait leurs fonctionnements et lui rappelait que Shiro irait récupérer les locations si jamais il tombait au combat, empochant ses rubis.
Le soir, il rentrait, exténué, sale et recouvert de différentes blessures collectées lors de ses explorations, à la recherche d’un endroit où souffler à l’abri et au chaud. Il sautait parfois le dîner, s’écroulant dans un coin et s’endormant dès qu’il fermait les yeux, comme mort sur place.
La première fois qu’il en avait été spectateur, il avait hurlé à la mort et lui avait sauté au cou, le secouant violemment, jusqu’à ce que l’hylien n’ouvre les paupières, une envie de meurtre débordant de ces yeux d’un bleu troublant.
Depuis, le commerçant avait établi une petite routine.
Le soir, il rangeait ses outils magiques en sifflotant et préparait le repas. La porte claquait, annonçant le retour du héros qui s’affalait sur une chaise comme il le lui avait demandé. Lavio venait alors à lui pour l’examiner, passant en revue chaque parcelle de sa personne, vérifiant les précédentes et leur niveau de cicatrisation, pansant les nouvelles. Une fois cela fait, soit il suffisait qu’il lui colle une assiette dans les mains pour qu’il se nourrisse, soit il devait lui donner la becquée, luttant parfois contre sa mauvaise tête. Et quand ils avaient fini, il devait soit le traîner, soit le porter – selon l’état d’éveil – jusqu’à son lit, le bordant puis veillant sur son sommeil.
Une fois sûr qu’il n’allait pas se réveiller de sitôt, le lolien allait verrouiller la porte d’entrée et retirait sa capuche, s’étirant longuement, rangeait ce qui traînait puis s’allongeait sur le tapis, se roulait en boule, remettait la capuche en place et fermait les yeux. Shiro, lui, soit nichait sur une des poutres, soit venait se coucher sur lui.
Ils se réveillaient toujours avant le propriétaire des lieux, ce qui permettait au marchand de rester le visage découvert un petit moment, jusqu’aux premiers signes d’éveil de Link qui prenait de longues minutes avant de sortir du lit, replaçant ses articles sur les tables de vente et élaborant le petit-déjeuner.
Ils le partageaient dans un silence confortable puis il était temps de commencer la journée, l’un réunissant ses affaires pour reprendre son aventure, l’autre se frottant les mains à la promesse de nouvelles ventes, se séparant jusqu’au soir.
— Tu me fais mal. Hé ! Tu me fais mal, tu m’écoutes au moins ?
— Non, chantonna-t-il en réponse.
Link fulminait mais ne pouvait rien faire. Allongé sur le ventre et son lit, les poings serrés sur ses draps et la mâchoire contractée, il jurait depuis vingt bonnes minutes au moins contre les soins de son fiancé qui profitait allégrement de la situation, mais surtout de son immobilité forcée.
— Dépêches-toi, râla le blessé.
— Mon petit lapin, certaines choses nécessitent de prendre son temps.
— Certaines, peut-être, mais je suis sûr qu’elles n’entrent pas dans la catégorie « soin ».
Il tenta de tourner la tête pour l’apercevoir mais fut aussitôt arrêté par une main qui l’attrapa par le crâne et le força à regarder droit devant lui.
— Prends ton mal en patience, je ne vais pas porter atteinte à ton physique.
— Te connaissant, ce serait plutôt pour ma réputation que j’aurais peur.
— Tu parles de ta réputation de héros acariâtre et ingrat ? Ça mon cher, je doute qu’une vie entière à distribuer des bonbons aux enfants suffiraient à la rattraper.
Vaincu, il ronchonna, le visage enfoui dans la literie.
Vainqueur, Lavio sourit et se pencha pour l’embrasser dans la nuque avant de se remettre au travail.
À genoux au-dessus du bas de ses reins, il tirait largement profit de se situer dans l’angle mort du vétéran. À la base, ils étaient dans cette position suite à une mauvaise chute de l’arboriculteur, après qu’ils se soient battus à ce sujet et que le lolien l’ait remporté, arguant qu’il devait y jeter un œil et le soigner en conséquence. Son corps était suffisamment marqué par sa vie de combats, il n’allait pas le laisser en rajouter, encore moins de façon aussi ridicule ! En effet, Link avait glissé sur une flaque verglacée et était mal tombé, embarquant avec lui un de ces outils à la lame tranchante, entaillant aussi bien le tissu épais de sa chemise que la peau abimée en-dessous.
Après s’être donc assuré que son fiancé n’allait pas se vider de son sang ni n’en garderait le souvenir gravé dans son épiderme, il avait décidé de profiter de la situation. Combien de temps pouvait-il rester là, à lui taper sur les nerfs, avant qu’il ne finisse par réellement s’énerver et le balancer au sol ?
La vilaine plaie avait tout de même nécessité quelques points durant lesquels il avait appris de nouveaux mots en hyruléen, même s’il doutait d’en avoir l’usage lors de ses tractations ordinaires ou lors de ses entretiens officiels avec la reine Zelda.
Quand c’eut été fini, il se contenta de laisser traîner ses mains sur la peau dévoilée, appréciant la vue et cette opportunité, un sourire bien trop large sur le visage pour que ça soit crédible, inspectant quand même quelques cicatrices, mais la plupart n’étaient plus que de vagues traits blanchâtres qu’il suivait du bout de l’ongle.
Pas dupe, Link le laissait faire, cachant son propre sourire dans la couette sur laquelle il était allongé, frissonnant parfois sous les frôlements, appréciant ces caresses qui ne démontraient ni peur ni pitié, traitant aussi bien la peau cicatricielle que celle intacte.
Une légère somnolence le prit malgré les picotements provenant de sa nouvelle blessure et il ferma les yeux. Il les rouvrit à la pression d’un nouveau poids derrière lui. En gigotant un peu, il comprit que Lavio s’était allongé sur lui, le drapant de son propre corps. Avec difficulté, il lui attrapa la tête et la glissa contre la sienne afin que son souffle cesse de le chatouiller, embrassant un bout de joue.
Une petite sieste, ça ne ferait de mal à personne.
— LAVIO !
— Un instant Guly !
Le petit hylien trépignait sur place mais ses yeux étaient élargis de crainte, lui faisant accélérer le rythme.
— C’est Link, il vient de rentrer ! lui expliqua-t-il en l’attrapant par une manche.
Sans lui offrir plus de temps ou plus d’indication, il le tira hors de son commerce puis à travers la place, sous les regards amusés des villageois.
Occupé à s’assurer qu’il n’allait trébucher sur aucun relief du terrain, Lavio ne remarqua le groupe que tardivement. Son sang se glaça quand il aperçut à quel point ils étaient blessés, mais surtout quand il reconnut la mèche rose de celui que portait Time sur son dos.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Non, aucune importance, venez à la boutique ! les enjoignit-il, ouvrant la voie cette fois.
L’échoppe était petite mais la maison risquait d’être trop loin pour eux, selon l’état dans lequel ils étaient.
Tournant vivement la pancarte « ouvert » à « fermé », il poussa les meubles de présentation pour obtenir le plus de place possible, ses mains tremblants sans qu’il ne puisse s’en empêcher, il entendait les Link s’organiser dans son dos.
Il prit une profonde inspiration avant de se retourner, prêt à faire face à cette nouvelle situation.
— Bon, de quoi avez-vous besoin ?
Il fallut de nombreuses potions et diverses fées pour retaper tout le monde, mais Link – Legend – ne s’était toujours pas réveillé.
Soucieux, Lavio avait posé sa tête sur ses genoux, caressant lentement les cheveux poisseux de sang, plus dans une tentative pour le calmer lui qu’autre chose.
Hyrule épuisait sa magie sur son mentor, réduisant les fractures et les blessures, mais ça ne suffisait pas.
Warriors apparut pour les aider à le tourner sur le ventre et la vision des vêtements déchiquetés ne l’avait pas préparé à l’état de la face arrière du héros.
— Il a fait barrage de son corps, déclara Wind en tentant de réprimer ses larmes.
Parmi toutes les entailles à divers stades de guérison et de tailles, certaines étaient de couleurs non naturelles, promettant des complications si elles ne recevaient pas les soins appropriés. Mais au milieu de toutes ces rigoles de sang, des gouttes de poison, des éclats de terre, Lavio garda son attention rivée sur une cicatrice blanchie par le temps, partant en oblique sur son dos.
Il fut le premier à pleurer.
