Au début, ce n’était rien.
Link y était tellement habitué qu’il savait reconnaître les premiers signes et parvenait généralement à s’isoler pour laisser passer la crise. Bien sûr, ce n’était pas optimal, mais il réussit assez bien dans l’ensemble, esquivant l’inquiétude de son entourage.
Vivre et voyager seul avaient cet avantage de ne rencontrer que des inconnus qui, dans l’ensemble, se moquaient bien de l’état de l’hylien, centrés sur leurs propres problèmes.
Après Cocolint, dormir pouvait être un déclencheur, heureusement que l’insomnie devint une seconde nature, le sauvant tout en le détériorant. Quand ses paupières refusaient de se fermer, il quittait le confort de son lit et allait marcher, lisait ou astiquait ses armes. S’endormir à ce moment était pire que tout, la différence entre la réalité et le rêve était encore plus brouillée que lors d’une nuit normale, le noyant dans une mélasse dont il s’épuisait à se dépêtrer. Le réveil était bien souvent confus et plus angoissant encore que les songes, l’abandonnant alors qu’il respirait avec difficulté, les draps agrippés à ses membres comme autant de tentacules de cotons, le regard brumeux distinguant ce qui l’entourait avec angoisse, cherchant quelque chose de familier auquel se raccrocher.
Parfois, ça ne suffisait pas et il lui fallait de longues heures pour parvenir à désunir les deux mondes, à poser un pied à terre et à se traîner pour une nouvelle journée, bénissant la solitude dans laquelle il vivait pour ne pas avoir à porter un masque de cordialité ou faire semblant d’aller bien.
Puis Lavio s’incrusta.
Pendant sa quête, l’adrénaline repoussa les épisodes de stress, mais quand elle fut finie, ce n’était qu’un ajout supplémentaire au fardeau qu’il portait, d’autres événements à gérer. Puis une autre lui fut poussée sur les épaules, le renvoyant sur les routes.
Mais à son retour, il y avait une présence constante entre les murs de sa demeure. Un témoin aux sens aiguisés et à l’affection démesurée qui réagissait au moindre de ses soupirs d’inconforts.
Un intrus dans sa petite vie à qui rien n’échappait.
Alors, évidemment, la fois où il ne parvint pas à anticiper l’imminence de sa nouvelle crise, il ne fut qu’à moitié surpris de reprendre conscience sous la garde angoissée de son envahissant locataire qui le fixait comme s’il allait mourir, ce qui n’était pas très surprenant. Les rares à y avoir assisté lui avaient avoué à quel point c’était impressionnant comme spectacle, surtout quand on ajoutait leur inexpérience à son état.
— C’est bon, je suis de retour.
Sa voix râcla désagréablement et sa gorge lui faisait mal, tout comme ses bras qu’il découvrit recouvert d’éraflures sanglantes. Il avait dû se les griffer pendant qu’il était submergé et avoir hurlé longuement. Tout son corps était douloureux et sa tenue était froissée et en désordre. Il se leva difficilement et ajusta sa mise, prenant un air dégagé.
La tension qu’il ressentait était sans doute due à la crispation de ses membres et il les déploya lentement, réduisant chaque geste autant que possible. Même serrer les dents était un tourment.
Le plus proche était le canapé et il tenta de boiter jusque là, avant de se retrouver subitement soulevé. La seule raison pour laquelle il ne vocalisa pas sa surprise était liée à l’état de sa gorge qui ne lâcha qu’un souffle brisé à la place.
— Qu’est-ce que tu fous ? Pose-moi tout de suite, tu vas te faire mal !
— Ferme-la deux secondes, aboya le lolien. Si tu crois que je vais te laisser mettre un pied par terre dans l’heure qui vient, alors tu te mets le doigt dans l’œil.
Il le déposa sur le canapé, frappant les coussins et le recouvrant d’une de leurs multiples couvertures, repoussant les longues mèches blondes de son visage derrière ses oreilles.
— Comment tu te sens ?
— Comme une merde, avoua-t-il.
Toutes ses forces avaient été drainé par son hallucination, à cela s’ajoutait l’endolorissement qu’il ressentait et l’humiliation d’avoir eu un public. Et Lavio, entre tous.
— Je vais te chercher de l’eau. Ne bouge pas.
Il put tenir le verre par lui-même, appréciant la sensation dans sa gorge sèche, pendant que son fiancé aseptisait les égratignures avec soin, avant de masser lentement ses muscles, les détendant et dénouant les éventuels nœuds.
Link se sentait sombrer dans une langueur confortable, bien éloignée de ce à quoi il état habitué après chaque épisode. Il était au chaud et les doigts du marchand semblaient magiques, sachant exactement où et comment appuyer, le rendant sans consistance, s’enfonçant toujours plus dans les coussins.
— Où est-ce que tu as appris ça ? articula-t-il avec difficulté.
Ses paupières lui paraissaient si lourdes, sa langue peinait à se mouvoir et ses pensées ne parvenaient pas à se fixer, butinant d’une fleur à une autre, lui échappant.
— Tu n’es pas le premier vétéran à croiser ma route. Et je te l’ai déjà dit, je suis ton reflet, en Lorule. Je n’ai pas vécu autant que toi, mais il y a une raison pour laquelle je me traite de lâche. Toutes ces choses horribles… Je n’ai jamais été capable de garder la tête haute après ça.
Leurs yeux se rencontrèrent et une compréhension muette se fit. Lavio avait ses propres démons, ses propres souvenirs dont il tentait de s’échapper, ses plaies à panser.
— Pas facile d’être le réceptacle de l’âme du Héros, hein ? ironisa-t-il.
— Un enfer, lui répondit-il sur le même ton.
Ils sourirent de concert et revinrent à leur préoccupation précédente : Link comptait les poutres du plafond pour se forcer à se concentrer sur quelque chose et Lavio lui massait la jambe.
La priorité était d’en profiter un maximum car déjà il sentait au fond de son esprit croître le contre-coup inhérent à sa crise de stress.
Malgré tout le soin apporté par son fiancé, la sensation rampait dans ses os, appuyant sur ses articulations fragilisées. La douleur atteindrait prochainement son paroxysme, explosant dans tout son corps, le crispant de nouveau et l’épuisant des dernières miettes d’énergie qu’il serait parvenu à épargner plus tôt.
Mais ce n’était même pas ça qui l’inquiétait. Non, sa préoccupation était, une fois de plus, Lavio. Il avait déjà perdu pied en sa présence, avait été témoin d’un moment de faiblesse où il n’avait plus rien à voir avec le héros légendaire qui avait sauvé Hyrule et Lorule. Il était hors de question qu’il assiste à ce qui allait suivre, il devait avoir perdu suffisamment de son estime pour ne pas gaspiller ce qui en restait.
Il avait beau dire connaître les conséquences d’une vie de combat, Link doutait que ça soit de manière pratique et il refusait d’autant plus d’être son premier cas.
Quand le commerçant se leva pour aller Hylia sait où, il lui attrapa la main, attirant son attention.
— J’aimerais aller dans ma chambre, ça ne te dérange pas ? Je suis épuisé, une sieste me ferait sans doute du bien.
Le trouble envahit les iris sinoples et les sourcils se froncèrent. Il est vrai qu’il fuyait les siestes comme la peste, à moins d’être particulièrement épuisé ou d’être fauché par le sommeil sans signe avant-coureur, mais surtout, jamais il n’aurait demandé l’autorisation. Il se serait contenté de repousser la couverture et de monter dans sa chambre directement sans plus de manière. Et encore moins de cette petite voix.
Il s’était vendu avant même de quitter le canapé.
Mais Lavio posa un genou au sol et le chargea dans ses bras sans dire un mot, vérifiant seulement qu’il le tenait bien et qu’il était bien installé, gravissant lentement les marches pour le déposer sur son lit, cette fois.
Link n’était porté que dans des situations de quasi inconscience, quand il était trop gravement blessé pour pouvoir marcher tout seul, et encore était-il plus souvent traîné, un bras jeté par-dessus les épaules de la personne en charge. Il était certes léger pour un hylien de son âge et de sa taille, mais il pesait tout de même son poids !
Mais là, être pleinement éveillé, pouvoir sentir ses bras autour de lui, les muscles appuyés contre son dos et ses jambes, être tenu contre son torse… C’était une intimité à laquelle il n’aurait jamais cru pouvoir espérer et il put sentir son visage le brûler jusqu’à ses oreilles. Il le plongea dans ses mains, ne se sentant pas capable de croiser de nouveau son regard.
Il ne les retira qu’une fois allongé sur le matelas mais garda les yeux rivés sur les draps.
— Je m’en charge, signala-t-il en tentant de chasser ses mains alors qu’il voulait lui ouvrir le lit.
Mais non seulement Lavio ne lui répondit pas, mais en plus il continua, le glissant sous la couette et le bordant, s’asseyant à ses côtés, lissant les mèches blondes et roses.
— Tu as l’intention de me regarder dormir ?
— J’ai l’intention de te faire comprendre que tu n’es plus seul pour affronter le monde et ses épreuves, que tu peux compter sur moi. Alors, oui, je vais veiller sur ton sommeil, tout comme tu le fais quand mes cauchemars troublent le mien.
— Tu n’es pas obligé… Je suis sûr que tu as un tas de choses à faire, tu es quelqu’un de très occupé.
— Rien n’est plus prioritaire que ton bien-être.
Dans d’autres circonstances, ç’aurait pu être adorable et son petit cœur aurait fondu de tant d’attention envers sa personne, mais là il avait surtout envie de ramasser sa botte pour la lui enfoncer dans la face et le faire déguerpir.
Mais déjà il pouvait se sentir se raidir, tous les bénéfices apportés par les massages commençant à disparaître.
— Lav’, c’est adorable, crois-moi, mais j’aimerais être seul. S’il te plaît ?
Une vilaine crampe lui mordit méchamment la cuisse et il siffla entre ses dents sans pouvoir s’en empêcher, les yeux rivés aux siens, tentant de le faire plier. S’il ne parvenait pas à le faire partir maintenant, il risquait de regretter les prochains mots qui quitteraient sa bouche, et il refusait qu’il soit un dommage collatéral de sa douleur.
— S’il te plaît, répéta-t-il, l’eau s’accumulant dans ses yeux sans qu’il ne puisse s’en empêcher.
Mais au lieu d’obéir, Lavio tendit la main et lui caressa les cheveux, un sourire désolé aux lèvres.
— Non. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas échangé nos vœux que je ne peux pas déjà veiller sur toi, dans la santé comme dans la maladie. Et ne me fais pas croire que tu vas bien. Je t’en prie, partage ton fardeau sur mes épaules aussi, qu’il te soit moins lourd à porter.
Cette fois, Link ne parvint pas à garder les larmes ou à les évacuer discrètement. Elles dévalèrent ses joues alors que la souffrance commençait à bloquer son corps, le laissant sans défense.
Inlassablement, le jeune lolien resta à ses côtés, le rassurant, lui murmurant des mots tendres sans relâche.
Link le retrouva blottit contre son flanc, quand il rouvrit les yeux.
