Link était devenu très bizarre ces derniers temps, avait remarqué Lavio.
Il semblait très tendu, sur le qui-vive et se perdait régulièrement dans ses pensées. Il était aussi souvent dehors, rendant visite à sa sœur, partant tôt et rentrant tard.
Quand il était à la maison, Lavio pouvait sentir son regard peser sur lui, ce qui l’inquiéta d’autant plus que tout le reste.
Avait-il fait une erreur ? Est-ce que M. le Héros avait des regrets et envisageait de tout arrêter, de le mettre à la porte, mais ignorait comment le formuler ?
Depuis que Guly avait été témoin de leur petit moment de tendresse, pratiquement chaque habitant de Cocorico l’avait abordé pour lui en parler, que ce soit pour les taquiner ou les insulter, selon l’opinion qu’ils se permettaient d’avoir sur eux, comme si ça les importait. Les plus réfractaires étaient ceux qui auraient voulu voir leur enfant mettre la main sur le héros ou qui estimaient que c’était une mésalliance pour un prince au sang divin ! D’autres, plus pratiques, avaient souligné l’absence de descendance, mais Link les avait vite fait détaler en leur adressant son plus beau regard noir et tirant légèrement son épée de son fourreau, menaçant.
Amusé, le commerçant n’avait pu s’empêcher de se pencher sur lui, se pendant à son cou pour l’embrasser sur la joue puis de le taquiner en lui donnant du « mon héros » le reste de la journée, secrètement charmé.
Dans l’ensemble, c’était le vétéran qui eut à subir le plus de réflexion, en tant qu’enfant du pays et héros, alors que lui n’était qu’un étranger, bien que ça faisait maintenant trois bonnes années, peut-être quatre, qu’il avait traversé la faille et vivait parmi eux.
À la base, Lavio avait souhaité ne pas ébruiter leur relation. En premier parce que c’est trop tôt, qu’il avait dû mal à y croire, persuadé qu’un beau matin, l’un des deux y mettrait fin. Ensuite, il aimait se le murmurer, comme un tendre secret à bercer dans son cœur. La seule mention lui mettait le rose aux joues, un sourire timide aux lèvres, une douce chaleur le remplissant. Et enfin, parce qu’il estimait que les seuls que ça regardait était Link, son compagnon, Zelda en sa qualité de belle-sœur (même si sa curiosité sans limite l’avait fait débusquer le secret par elle-même) et, à la limite, Impa, qui avait un rôle officieux de figure maternelle pour les deux gremlins royaux.
C’était avec eux qu’il se créait une nouvelle relation, pas avec le reste du royaume.
Alors, bien sûr, que ce secret n’en soit plus un et qu’il ne leur appartient plus, ça ne lui faisait pas plaisir, mais il n’y avait pas mort d’homme non plus.
Mais Link ne partageait pas cette opinion. Il avait été blasé à la fuite de Guly, certes, mais il n’avait pas quitté son état de fureur dès les premières approches et ne descendit qu’après avoir rugit une dizaine de fois après les plus intrusifs, les poursuivant dans certains cas.
Et, depuis, il était comme ça, distant et pensif.
Quand le commerçant se penchait pour l’embrasser ou l’étreignait en passant, il lui rendait la pareille, mais c’était automatique. Il n’y avait pratiquement plus d’initiative affectueuse de sa part, juste cet air préoccupé, ces sourcils froncés.
Le temps leur restant semblait compté.
Tristement, le lolien commença à faire le tour des pièces, d’abord pour repérer ce qu’il possédait, puis dans un second temps pour les réunir dans sa chambre, son sac sans fond de nouveau en service.
Ç’aura été beau le temps que ça aurait duré…
Depuis que leur relation avait été connue par tous ceux s’intéressant à la vie des autres – autrement dit, tout le royaume – Link se découvrait de nouvelles facettes.
Il se savait possessif mais pensait que ça s’arrêtait aux objets qu’il avait pu collecter pendant ses diverses quêtes. Aux affaires magiques, aux armes, aux tenues protectrices… Aux rubis, à la limite.
Mais lorsque tout le monde comprit que ni lui ni Lavio n’était encore célibataire, il avait pu voir les comportements changer et des « moustiques » commencer à tourner autour de son compagnon, comme si le fait d’être en couple l’avait mis en lumière. Et cette constatation l’avait empli d’une telle fureur qu’il avait failli les traverser de son épée, ne s’arrêtant que grâce au rire amusé de son locataire.
La jalousie l’étouffait presque et il entendait quasiment des voix lui murmurer d’attraper Lavio pour les enfermer tous les deux dans un de ces donjons qu’il avait exploré, les isolant de tous ces êtres répugnants qui osaient envier son bonheur et laissaient leurs mains le salir.
Il voulait les déchirer, attraper un de ses bijoux changeurs et les écraser sous ses poings. Tout en lui criait au sang.
C’est Zelda qui lui remit les pieds sur terre, grâce à une claque assenée violemment, au point que l’empreinte de sa main subsista de nombreuses heures, ce qui parut ravir Impa qui ne perdit pas son sourire un instant, secondant la reine pendant leur entretien.
— Qu’as-tu l’intention de faire, maintenant que l’option de dévaster Hyrule t’es sortie de la tête ?
— Appliquer de la glace, marmonna-t-il en plaçant sa main froide sur sa joue brûlante.
Il serra les lèvres en rencontrant le regard sérieux de sa sœur.
— Que veux-tu que je fasse ? Tout le monde est au courant, c’est trop tard. Lavio ne voulait pas que ça s’ébruite et maintenant, il n’y a pas une semaine qui se passe sans qu’on n’entre dans sa boutique pour lui poser des questions à notre sujet.
— Ils se lasseront, une fois que la nouveauté sera passée. Tu leur donnes trop de crédits.
— Tu ne les as pas vu, comme moi je les ai vu.
Il tordait l’ourlet de son gambison entre ses doigts, les membres tendus et la tête penchée en avant, la gorge serrée.
— Tu n’as pas entendu les commentaires sur Lavio. Sur moi. Sur nous. Les parents offensés qui envisageaient de nous séparer pour me caser avec leur rejeton. Les filles en chaleur qui découvraient subitement qu’il était leur prince charmant. Les nobles criant au scandale et déclarant que je ne sers qu’à entacher le sang d’Hylia. Même s’ils se taisent un jour, jamais je ne pourrais oublier.
Quand il releva la tête, les deux femmes se rendirent compte des larmes s’accumulant dans ses yeux, comprenant à quel point la situation était sérieuse.
— Oh, grand frère…
Se levant, elle alla s’asseoir sur l’accoudoir de la chaise où il était, se blottissant contre son épaule, apposant sa tête contre la sienne.
— Je ne pensais pas que c’était à ce point, je suis vraiment navrée.
Vivre au château l’avait isolé des gens du commun, rendant parfois leurs échanges difficiles car ils n’avaient pas les mêmes références. Et à cela s’ajoutait les conditions de sa première aventure qui le poursuivaient encore maintenant. Certains villages éloignés possédaient encore les affiches de sa tête mise à prix, alors que ça faisait pratiquement dix ans.
Ils ne dirent rien, restant ainsi de longues minutes.
— Il y a peut-être une solution, déclara finalement Impa.
Elle avait l’air soucieuse et, quand l’attention des jumeaux se porta sur elle, elle ne tenta pas de leur sourire pour les rassurer.
Le sujet était sérieux. Durant ses longues années d’existence, elle avait pu assister au spectacle d’amoureux perdant la tête pour une raison ou une autre. Si Link se sentait acculé et en danger ainsi, il pourrait tout aussi bien assassiner ceux qu’il voyait comme une menace que retourner son arme contre lui et/ou Lavio. Il pourrait aussi prendre la fuite ou le séquestrer.
Une histoire aussi adorable que cette petite romance pourrait virer en quelque chose de sordide et de sombre en prenant une mauvaise décision.
— Une solution ?
Si les yeux de Zelda brillaient d’espoir, ceux de Link étaient juste rougis et épuisés. On lui avait vendu beaucoup trop de solutions boiteuses pour qu’il l’achète sans poser de questions. En devenant méfiant, il avait perdu énormément d’innocence.
— Si tu l’aimes autant que tu nous l’as dit, je suis persuadée qu’elle te ravira.
Trouver une bague ne fut pas la partie la plus complexe. Il en possédait assez pour ouvrir une bijouterie. Un instant, il avait pensé
à reproduire le même bracelet qu’il lui avait offert au début de sa cinquième aventure. Ç’aurait été un bijou haut en symbole.
Mais non seulement celui qu’il lui avait offert était tombé en poussière, mais en plus, il n’avait rien y ressemblant de près ou de loin.
Sa cadette lui avait proposé d’ouvrir le trésor royal, lui permettant ainsi d’accéder aux joyaux entreposés là depuis des générations. Les alliances de leurs parents s’y trouvaient, au milieu de dizaines de centaines de leurs prédécesseurs. Mais ces gens-là étaient de purs inconnus pour lui, et il voulait que l’anneau ait un sens pour eux deux.
Il ne faisait pas non plus confiance aux marchands pour tenir leur langue, si jamais il passait le pas de leurs portes pour passer commande.
De sa boîte à Anneaux, il avait extirpé tous ceux dont la magie s’était essoufflée. Sa main plana un instant au-dessus de l’Anneau Rubis, amusé. Mais pas sûr que Lavio goûte la blague.
Il n’eut pas l’impression de voir défiler les jours qui avaient suivi son rendez-vous au château, absorbé par sa quête du bijou ultime. Puis il retourna auprès de sa sœur sur une base régulière afin d’obtenir des conseils. Il y avait aussi de nombreuses démarches administratives à prendre en compte. Après tout, Lavio n’avait qu’une autorisation temporaire d’occupation du territoire.
Ils découvrirent que la date avait été dépassé depuis longtemps mais décidèrent de faire comme si de rien n’était, rangeant soigneusement le rouleau incriminant au fond du placard où il avait été oublié tout ce temps. Il pouvait y rester encore une petite décennie, ça lui ferait le plus grand bien !
— Tu as déjà décidé comment tu allais procéder ?
La surprise faillit manqua de lui faire casser la plume qu’il utilisait, il la déposa, tentant de prendre un air dégagé et de gagner du temps.
— Pas le moins du monde, soupira-t-il.
— Est-ce que vous avez déjà parlé d’un avenir ensemble, au moins ? Impa est de bon conseil, je serais bien ingrate d’affirmer l’inverse, mais c’est une décision importante, tu ne dois pas la prendre seul.
Quand Link regardait sa sœur, il voyait en elle la dirigeante qu’elle était, par son assise, ses épaules relâchées mais droites, l’air concentré qu’elle arborait. Rien à voir avec lui qui cherchait d’abord le confort dans ses mouvements, des os cassés trop de fois ne lui offrant pas la possibilité de se tenir aussi droit que son statut le voudrait.
— Rien de sérieux, avoua-t-il. Nous évitons généralement d’aborder le futur, en particulier pour notre relation. Mais je ne l’ai jamais rien entendu de négatif de sa part au sujet du mariage et il a l’air toujours très ému aux fêtes.
Remarquant une tache d’encre sur la table, il y plongea le doigt et commença à l’étaler, dessinant des formes vagues.
— Si je l’aborde sans rien de concret, je crains qu’il ne prenne peur. Qu’il pense que je me moque de lui et que tout n’est qu’une immense mystification. Je ne suis pas du genre à exprimer mes sentiments, tu le sais bien. Si je me lance, ce sera une seule et unique fois, je doute d’avoir la force de recommencer.
La tache d’encre était devenue un petit lapin et il en avait couvert ses doigts et le bout de son nez.
— Que ferais-tu, toi ? demanda-t-il d’une voix suppliante en relevant la tête.
— Je ne crois pas au mariage, asséna sa sœur. De plus, je finirai sans doute embrigadée dans une alliance politique, alors interroge quelqu’un d’autre.
Ils échangèrent un sourire contrit et se remirent au travail.
Lavio avait l’impression que son estomac était tellement noué qu’il serait incapable de manger quoi que ce soit avant de nombreuses années. Son cœur, lui, battait à tout rompre, menaçant de le lâcher.
Remarque, s’il faisait une crise cardiaque dans l’heure, ça résoudrait peut-être de nombreux problèmes.
M. le Héros l’avait attrapé par la taille en revenant du château, le soulevant légèrement et l’embrassant dans le cou, avant de le reposer et de disparaître dans la cave.
Quand il avait repris ses esprits, au milieu de l’entrée, les larmes lui étaient montées aux yeux.
Ce n’était pas un gage d’affection, ça. C’était un baiser d’adieu.
Il profita qu’il soit au milieu de sa collection pour ramasser les dernières affaires qu’il avait laissé car utilisé au quotidien, pleurant silencieusement dans son mouchoir, sa capuche rabattue sur son visage.
À un moment, le propriétaire des lieux avait quitté la cave pour se précipiter dans sa chambre au pas de course, lui jetant à peine un coup d’œil. Avant que la porte ne claque derrière lui, il lui cria qu’il avait quelque chose d’important à lui dire, après le dîner.
Après ? Pourquoi ne pas abréger mes souffrances maintenant ? songea-t-il.
Mais il n’alla pas le lui répéter et s’attela à la préparation du repas. Il devait être exempt de tout défaut si effectivement ses suppositions étaient justes. Après tout, ils étaient de grands garçons, ce n’était rien dans une vie, une séparation, non ? Un bon souper, une conversation désagréable mais sur un ton égal, et il pourra aller pleurer dans son oreiller – dans le cas où il n’était pas jeté dehors – et bien vite toute cette soirée ne sera plus qu’une anecdote qu’il sortira dans plusieurs années avec un sourire doux-amer.
Shiro gazouillait tristement, volant autour de sa tête. Il n’aimait pas voir son ami aussi malheureux, encore moins après toute la gaieté qui l’animait ces derniers mois. Si Lavio ne le lui avait pas interdit, il serait allé asséner quelques coups de bec sur la tête dure de cet idiot de Link qui osait le faire se sentir aussi mal !
À la place, il se nicha sur son épaule, dans l’obscurité de sa capuche, frottant sa petite tête contre son cou en signe de réconfort.
Appréciant l’attention, le jeune lolien lui caressa le crâne d’un doigt, occupé à remuer le contenu d’une casserole.
Quand Link surgit enfin dans la cuisine, Lavio remarqua absentement qu’il s’était changé – et même coiffé. Il marqua un temps d’arrêt dans l’encadrement de la porte, les yeux fixés sur son locataire, l’air troublé.
— Il y a un problème ? Tu portes ta capuche.
— Oh ça ? Rien de grave, j’avais un peu froid.
Il la rabattit dans le même geste, offrant un sourire large qui sonnait un peu creux mais aucun des deux ne le releva.
— Tu veux que j’aille chercher plus de bois ? proposa l’aventurier.
— Non, c’est bon. Manger me réchauffera. Et puis, ce serait dommage de gâcher une si belle chemise !
En la mentionnant, il ne put s’empêcher de la fixer, les habitudes de son passé refaisant surface. Elle ne lui disait rien, il ne l’avait jamais vu parmi le linge sale. Elle semblait neuve, d’un blanc éclatant, des broderies vives la recouvrant. Les lacets n’avaient pas été noués, mais il y avait eu des tentatives vu comment ils étaient tirés, montrant un aperçu de son torse et il dut bien vite détourner les yeux avant que ses pensées ne changent d’axe.
Il nota rapidement que le reste de sa tenue était dans le même style. Il les apercevait pour la première fois, ils étaient peut-être neufs et étaient décorés richement. Totalement déplacés pour un dîner entre… qu’étaient-ils, maintenant ? Enfin, bref, totalement déplacés pour un dîner entre eux. Il aurait mieux fait de les sortir pour sa sortie au château, à la place de son sempiternel gambison vert forêt et de sa sur-tunique rouge.
— Tu veux bien dresser la table, s’il te plaît ? C’est pratiquement prêt.
Il profita de pouvoir lui tourner le dos avec une bonne raison pour essuyer précautionneusement les larmes qu’il avait senti s’agglutiner.
Alors, pour lui, pas besoin de faire d’effort ? Il pouvait supporter les vêtements rapiécés et usés jusqu’à la corde, les vieilles tenues glanées pendant ses aventures, mais le jour où Link allait lui annoncer que c’était fini, il faisait des frais d’habillement ? Sa prise sur la cuillère se resserra alors que son esprit amer formula l’idée qu’il rejoindrait sans doute quelqu’un d’autre, de mieux que lui, une fois qu’il lui aura formulé ses adieux.
Il est vrai que le vainqueur de Ganon avait pas mal de succès auprès des demoiselles célibataires. L’intérêt s’était accru à chaque nouvel exploit et quand sa filiation réelle avait été annoncée, ce fut comme un encouragement. Cette fois, le héros ne sera pas ravi par la reine ! Et maintenant que sa relation avec Lavio avait été dévoilée, les garçons avaient intégré les rangs des soupirants.
Le choix ne manquait pas et sans doute que M. le Héros avait enfin ouvert les yeux sur la pâle copie qu’il était. Il avait dû se rendre qu’il y avait des Hyruliens bien mieux lotis qu’un pauvre lolien lâche qui avait des tocs et refusait de lui tenir la main en public.
Quand ils s’assirent à table, Lavio ne chercha même pas à faire semblant. Forcer un sourire était trop douloureux actuellement, alors il se contenta de fixer les nœuds du bois, vidant son assiette sans même faire attention au goût des aliments. Il lui brisera le cœur une fois qu’ils auront fini, de tout façon, non ? Alors, autant écourter l’attente.
Quand la vaisselle fut vide, le silence s’installa. Aucun des deux ne bougea, paraissant retenir sa respiration.
Par réflexe, le commerçant tendit le bras et recoiffa sa capuche, cherchant un peu de réconfort et à cacher son expression. Si jamais il pleurait, il pourrait rester digne.
Link, lui, avait l’impression que sa langue pesait une tonne. Il se retrouvait incapable de la mouvoir, d’exprimer un son articulé.
Mais c’était le moment idéal ! Il avait la bague dans sa poche, il avait prévenu Lavio qu’il avait une déclaration à faire, il avait pris soin de son apparence… Bon, peut-être que la cuisine avec les relents d’oignons utilisés pour le repas, ce n’était pas très romantique comme cadre, mais ses jambes tremblaient trop pour qu’il lui propose de changer de place.
Il avait songé à réutiliser le verger comme cadre mais il avait envie que ces deux souvenirs restent bien distincts.
Ses mains parvinrent enfin à lâcher ses couverts, le bruit résonnant entre les murs de la pièce, mais son vis-à-vis ne parut pas réagir.
— Je… croassa-t-il.
Il s’empara rapidement de son verre, voulant faire oublier cette tentative ratée, toussotant légèrement pour s’éclaircir la gorge.
— Lavio, reprit-il. Si, si je t’ai demandé de venir, c’est pour…
— Dîner, claqua la voix neutre de son compagnon.
Il sursauta presque, autant surpris par son intonation que par son intervention.
— Personne n’a fait venir personne, Link, reprit-il. Nous avons dîné, comme nous le faisons tous les soirs depuis pratiquement trois ans.
— Bien sûr, tu as raison.
Son cerveau faisait n’importe quoi. Certes, il avait élaboré plusieurs discours dans sa tête, les adaptant à divers scenarii selon comment il organiserait cette demande, alors pourquoi en avait-il sélectionné un à côté de la plaque ?
— Ce que je voulais dire… ce que je voulais dire…
Ses yeux tombèrent de plus en plus, l’amenant à fixer son assiette comme s’il ne l’avait jamais vu auparavant, se perdant dans la sauce restante de son repas.
— Crache le morceau, à la fin ! s’emporta violemment Lavio.
Il s’était levé, une main prenant appui sur le meuble, l’autre tendu dans un geste d’ouverture.
— Je vais le faire pour toi, tiens, vu que M. le Héros est trop lâche pour assumer, cracha-t-il. Tu veux mettre un point final à notre histoire. Tu as peut-être trouvé quelqu’un de plus adapté ou tu t’es lassé de mes insécurités, je ne sais pas, mais tu ne veux pas continuer. La seule chose que je souhaite savoir c’est combien de temps il me reste avant d’avoir à prendre la route ? L’auberge est fermée, à cette heure.
Quand il osa jeter un œil à Link, il le découvrit le fixant la bouche béante et les yeux écarquillés.
— Tu… tu veux me quitter ? s’étrangla-t-il.
— Quoi ? Mais non ! C’est toi qui le veux ! Sinon, pourquoi toute cette mascarade ?
Lourdement, Link se leva à son tour, sa chaise râclant contre le sol en terre battu, manquant de peu de basculer en arrière. Il fouilla dans la poche de son pantalon avant d’asséner bruyamment sa paume contre la pauvre table, puis de la retirer. Sur le bois fatigué, l’or scintilla, les flammes tremblantes des bougies s’y reflétant.
Lavio ne comprenait pas. Ses oreilles bourdonnaient, son cerveau semblait pris dans de la mélasse. Une étrange chaleur l’emplit, mais elle ne ressemblait pas à celle qui naissait quand il pensait à son petit ami. Quand un vertige le prit, il essaya de se rasseoir mais n’en eut pas le temps, s’écroulant au sol dans un fracas de vaisselle, son bras l’ayant balayé pendant sa chute.
Quand il reprit ses esprits, il était allongé sur le canapé, emmitouflé dans sa couverture préférée – une horreur absolue et informe qu’il avait tricoté l’hiver dernier sous la tutelle de Link – et sa première pensée fut que ce n’était pas normal qu’elle soit là. Il l’avait ramassé il y a deux jours.
Il se rappela après ce qui s’était passé avant qu’il ne perde connaissance et serait sans doute tombé de sa couche si son ami ne l’avait pas attrapé par les épaules au moment où il se redressa violemment.
— Doucement, Lav’, c’était une mauvaise chute.
Tendrement, il le rallongea, repoussant ses cheveux en arrière, un sourire triste aux lèvres. Il remonta la couverture, lissant les mailles grossières en lui expliquant qu’il s’était cogné la tête contre la chaise en tombant, puis contre le sol. Heureusement, les couverts l’avaient épargné, mais il devait le tenir au courant de comment il se sentait.
Quand il eut fini, il resta assis sur le tapis, l’observant sans le voir. Il ne le quitta qu’au contact de la main chaude de Lavio sur sa joue, tentant d’attirer sa tête vers lui.
— La bague. Pourquoi ?
— Je voulais te demander de m’épouser, marmonna-t-il. Mais j’ai tout gâché.
— Tu n’as rien gâché, lui assura le marchand.
Son pouce caressa sa pommette alors qu’il dévorait son visage des yeux, ressentant cette chaleur si agréable dans son ventre.
— Tu le veux vraiment ? Unir nos vies ensemble, faire de moi ta priorité et ne jamais m’abandonner ?
Sa voix était à peine plus élevée qu’un murmure, mais le silence était tel qu’il aurait tout aussi bien pu parler plus fortement que ça n’aurait rien changé.
Link attrapa sa main et pressa un baiser dans le creux de son poignet.
— Je le veux.
C’était trop pour lui. Lavio lâcha enfin toutes les larmes qu’il avait accumulé après des semaines de doute, sanglotant à s’en faire mal au crâne. Il s’accrocha à la belle chemise de Link quand celui-ci le prit dans ses bras, se moquant bien de la froisser ou d’arracher les fils chatoyants.
Il était soulagé, il se trouvait tellement bête d’avoir douté des sentiments de son partenaire, de s’être tourmenté dans son coin au lieu de venir lui en parler.
Il raconta tout ça comme il le put, des phrases décousues qui sortaient n’importe comment, interrompues par les sanglots qui lui desséchaient la gorge.
Et pendant ce temps, Link ne dit rien, à genoux sur le tapis, tenant contre son torse son petit ami en larmes qui le tenait comme il avait pu le faire après son naufrage, persuadé que s’il lâchait par malheur les débris de son bateau, il coulerait à pic. Si on lui demandait, il accepterait de passer le temps qu’il lui reste dans cette situation, à servir d’ancre à son compagnon, sans même y réfléchir à deux fois.
Il finit par s’apaiser un peu, les reniflements remplaçant les pleurs. Link lui caressait doucement les cheveux, y déposant des baisers et lui murmurait des mots réconfortants.
Il desserra sa prise sur sa chemise, notant qu’elle n’avait pas apprécié le traitement, l’enlaçant plutôt, enfouissant son visage dans le vêtement.
— J’espère que tu n’as pas l’intention de l’utiliser comme mouchoir, le taquina-t-il sans arrêter ses caresses.
Un rire étouffé et un peu rauque lui répondit, l’air chaud soufflé lui chatouillant le ventre.
— Et toi ? finit par demander l’hylien. Est-ce que tu veux t’encombrer d’un grincheux tout cabossé ?
— T’es pas cabossé.
Lavio avait légèrement tourné la tête, juste pour pouvoir ancrer un œil aux siens, fronçant les sourcils.
— Ça, très cher, c’est parce que je n’ai jamais retiré mes vêtements en ta présence, le taquina-t-il.
La nuance de rouge qui recouvrit son visage n’avait encore jamais été atteint, alors que la porté de sa phrase frit ses derniers neurones encore aptes.
— Je note que tu n’as pas corrigé « grincheux », poursuivit-t-il. Ça mérite une petite punition.
Il n’eut même pas le temps de l’interroger dessus qu’il commença déjà à se tortiller, essayant d’échapper aux doigts subitement partout qui le chatouillaient, tirant des gloussements de sa gorge épuisée.
Heureusement, son tortionnaire eut bien vite pitié après quelques coassement meurtris et se pencha pour lui voler un baiser.
— Je pensais que c’était évident, Link, souffla-t-il contre ses lèvres. Je n’aurais pas abandonné mon monde juste pour le plaisir d’arnaquer plus de gens.
— Je t’en sens très capable.
— Vilain, va. Par contre, c’est comme mes marchandises. Ni repris, ni remboursé. Te voilà coincé avec moi.
— C’est une très bonne affaire, je l’ai conclue gratuitement.
Lavio allait protester mais ses yeux captèrent l’éclat de l’or et il remarqua alors que Link avait profité qu’il soit concentré sur autre chose pour glisser l’anneau à son doigt, portant sa main à ses lèvres pour l’embrasser, la satisfaction étincelant dans le bleu bondi.
— Ah, c’est la main gauche, chez vous ? parvint-il seulement à articuler.
