Sicktember 2022

Sicktember 2022 – Trousse de secours 16/30

La vie dans le royaume de Lorule était rude et sans pitié. C’était la première leçon qu’on apprenait en y venant, que ce soit par le voyage ou par la naissance, et c’était celle qu’on ne pouvait oublier. Ceux qui le faisaient n’avaient pas la possibilité de répéter leur erreur, de toute façon, car la mort les emportait rapidement.

Lavio l’avait appris comme les autres, se débrouillant pour avancer par lui-même et sans compter sur qui que ce soit. Ça aussi, c’était quelque chose qu’on comprenait rapidement : ne faire confiance à personne. Même les parents pouvaient trahir leurs enfants.

Les siens n’en avaient pas eu le temps, l’alcoolisme se chargeant de leur sort et le débarrassa de ces poids inutiles.

Il aurait sans doute dû s’en sentir attristé quand on le lui annonça, mais ses larmes avaient gelé depuis longtemps et il se sentit seulement libéré.

Maintenant, ce n’était plus que lui contre le reste du monde.

Évidemment, sa vie ne s’était pas améliorée en devenant orphelin, ni empirée. Elle s’était juste poursuivie avec quelques touches de différence.

La maison était régulièrement mise à sac sans la menace fantomatique d’adultes, le forçant à trouver des cachettes pour y dormir et y garder ses affaires. Il ne pouvait plus utiliser la cheminée sans alerter les criminels du coin, l’obligeant à manger froid ou cru, mais aussi à souffrir du froid.

Obtenir des fournitures ou de la nourriture se complexifia aussi, et comme tant d’autres enfants sur cette terre désolée, il apprit à chaparder et à couper les bourses, à fuir les adultes qui le poursuivaient, que ce soit pour le battre comme plâtre ou récupérer le fruit de ses rapines – voir les deux parfois. Il apprit à ne pas penser au-delà de demain, de profiter de l’instant présent, même si celui-ci était dans le froid et l’humidité, les pieds nus dans la boue, car la situation pouvait toujours empirer et que les regrets ne réchauffaient personne.

Sa rencontre avec Shiro était involontaire. Il apprenait à travailler sur la magie après avoir mis la main sur des grimoires et considéré la somme qu’il pourrait soutirer aux potentiels clients s’il parvenait à créer du matériel magique. Les marchandises étaient rares et la magie avait déserté depuis longtemps les lieux, il pourrait donc instaurer les prix qu’il voudrait et n’aurait que peu, voire pas, de concurrence.

Il était parfaitement incapable de dire s’il l’avait invoqué, s’il avait été attiré par quelque chose ou n’importe quoi d’autre. Toujours est-il qu’il avait provoqué une réaction magique et qu’après la dissipation des nuages de fumée, il était là. Et c’était sans doute à cause de cette ombre sur la raison de sa venue qu’il n’avait pas tenté de le rôtir à la broche.

Et maintenant, ils étaient inséparables.

Lavio le cachait dans sa large capuche quand ils devaient rester discrets, même si ça pouvait paraître antinomique au vu de son manteau, mais parfois, on était mieux caché en étant aussi visible.

Parmi les traditions loruliennes, il y avait celle de vêtir les enfants de capes couvrantes coiffées d’oreilles de lapins. C’était le genre qu’on suivait sans trop se souvenir de la raison initiale. Certains avançaient que c’était un symbole de l’innocence de ces jeunes âmes – mais restait-il des enfants innocents parmi tous ces brigands en herbe ? – d’autres proposaient une obscure origine en rapport avec la religion ou la magie. Mais la majorité s’en moquait, comparant les mioches aux multiples rongeurs qui trouaient leur beau paysage de leurs nids.

Celle que lui préférait, c’était celle prétendant que Lorule était initialement nommé « le Monde des Ténèbres » et dont les habitants revêtaient des formes en rapport avec leurs âmes. Les petits, supposément aux âmes les plus pures, arboraient une apparence lapine.

Continuer de porter cette tenue avait plusieurs buts : c’était sa tenue la plus chaude, c’était sans doute l’un de ses souvenirs les plus chers et il lui servait de protection. D’un point de vue extérieur, il était évident qu’il avait plus de dix ans, même si sa croissance avait été impactée par les restrictions de nourriture. Pour qu’il la porte encore, il ne pouvait qu’avoir des problèmes mentaux ou rien d’autre à porter. L’un ou l’autre, ça faisait de lui une cible inintéressante.

Il ne changea rien à ses habitudes lorsqu’il parvint à créer ses premiers outils magiques ni quand il entra au service de la princesse Hilda, continuant de dissimuler son visage dans l’ombre de sa capuche et jouant un rôle. S’il devait être blessé, il devait se protéger autant qu’il le pouvait.

Et c’est aussi, après avoir tenté de la faire changer d’avis, qu’il avait décidé de chercher de l’aide. Ce n’était pas dans ses habitudes, bien sûr, montrer une faiblesse était une menace de mort à Lorule, mais Yuga n’avait pas l’amour de ces terres comme c’était son cas et Hilda ne prenait plus en compte ses conseils.

Alors, il n’avait pas eu d’autres choix que de traverser l’une des fissures que le sorcier avait laissé derrière lui, toutes ses possessions réunies dans son unique sac sans fond, et de fouler l’herbe si verte d’Hyrule.

Ramasser le gars endormi avait été un calcul – après tout, on accueillait toujours mieux un sauveur qu’un inconnu, non ? – mais il n’aurait jamais pensé que ça fonctionne aussi bien ou que ça aille aussi loin.

Et maintenant… maintenant, non seulement il avait un toit sur la tête, mais il avait aussi sa propre chambre et une pièce lui servant d’atelier magique.

Lavio n’aurait plus à craindre le froid, la soif ou la faim. Il pouvait vivre le visage découvert et remplir ses journées comme il le désirait, peut-être même se projeter dans plusieurs années.

Il redécouvrait comment respirer sans contrainte.

Sauf que les habitudes restaient, plus persistantes que les mauvaises herbes qu’il arrachait dans la cour.

S’il ne la tirait plus, sa capuche pesait toujours dans son dos. Bien que vide, son sac sans fond était plié sur la commode à côté de la porte de sa chambre, prêt à être rempli. Il finissait toujours son assiette même s’il n’aimait pas ou n’avait plus faim, frôlant la nausée. Il se figeait au moindre bruit auquel il n’était pas habitué. Parfois, il essayait d’étouffer le feu voire même refusait de l’allumer, craintif.

Et Link l’acceptait.

Lui aussi avait ses manies, conséquences de ses quêtes et de moments peu heureux de son passé. Il ne pouvait plus se promener sans embarquer une arme sur lui – même quand c’était juste pour relever le courrier ou soigner les pommiers – ou ne quittait ses bottes de Pégases qu’avec reluctance, prêt à partir à vive allure, que ce soit pour fuir ou attaquer, tout dépendra de la situation.

Ça ne s’était pas fait sans anicroche, évidemment, et ils durent parler d’eux bien plus qu’ils ne s’en pensaient capables, mais il leur paraissait évident que seul l’autre serait à même de vivre avec ça, vivre malgré ça. Ils étaient peut-être leur unique chance de connaître une vraie relation, alors ils voulaient s’y accrocher.

Ils s’apprivoisaient mutuellement en une danse timide qui provoquait toujours l’amusement de Zelda quand elle s’en retrouvait le témoin involontaire, roucoulant sur à quel point ils étaient adorables auprès d’Impa qui hochait la tête, immunisée à l’œillade noire lancée par le prince ou le violent rougissement du marchand.

Généralement, M. le Héros s’emparait de sa main ou de son bras puis le tirait à sa suite, mettant de la distance avec les deux commères, tout en grommelant des insultes sous son souffle, serrant inconsciemment sa prise. Il ne prêtait sûrement pas attention à ces petits gestes mais Lavio, lui, sentait son ventre se tordre en réaction, pendant qu’un sourire étirait ses lèvres et qu’il tentait de le cacher derrière son écharpe.

Le meilleur moyen pour rafistoler son cœur semblait être ces petites démonstrations affectueuses que l’aventurier réalisait sans même paraître s’en rendre compte ou alors en détournant le regard, les pommettes rouges, s’en défendant.

Pour lui, c’était un peu la même recette, mais en plus franc. En plus large et plus spectaculaire, comme quand il lui sautait au cou pour l’accueillir ou quand il était simplement heureux et qu’il souhaitait le partager. Mais les considérations plus discrètes étaient aussi à son goût. Surtout dans l’intimité.


— C’est recevoir des coups sur la tête qui t’a permis de penser que c’était une bonne idée ? interrogea Lavio.

Accroupi dans l’herbe, il était penché au-dessus de Link, l’examinant sommairement. À ses côtés, Guly se tortillait, inquiet pour son ami. Quand il avait assisté à sa chute, il avait couru de toutes ses forces jusqu’à la boutique de M. Lavio, au village, pour le prévenir.

— D’habitude, ça marche, ronchonna-t-il. Je te jure !

— Eh bien, on n’est pas « d’habitude » et tu es bien partit pour avoir une belle bosse.

Malgré son ton sévère, Link ne s’y trompait pas, ayant un aperçu plus que clair sur son visage, lui permettant de remarquer le sourire doux et l’éclat d’inquiétude dans les yeux verts.

— J’ai eu pire, balaya-t-il.

— Je peux aussi te casser les deux jambes, ça m’assurera que tu ne recommenceras pas tes bêtises, le menaça-t-il aussitôt.

Les mains toujours enfouies dans les cheveux blonds, il serra un peu plus fort pour faire passer la menace, obtenant une grimace d’inconfort.

— Tu es bien cruel, pour une simple chute.

— C’est parce que tu n’as pas vu Guly traverser Cocorico comme s’il était poursuivi avant de défoncer ma pauvre porte. Je pense avoir senti mon cœur s’arrêter avant qu’il ne puisse expliquer la raison de toute cette agitation.

Link aperçut le susmentionné baisser la tête d’un air coupable, creusant le sol de ses orteils, les oreilles rouges.

— On la remplacera.

— C’est toi que je vais finir par remplacer, fulmina le commerçant. Par un mannequin ! Non seulement il ne laissera pas traîner son linge sale partout, mais en plus il pourra me servir en démonstration dans la boutique.

Soulagé de n’avoir rien trouvé d’autre que la petite bosse susmentionnée et un genou écorché, Lavio sortit la Baguette de Glace de sa poche, invoquant rapidement un bloc bien trop conséquent pour ses besoins actuels. Armé d’un pic, il en détacha quelques morceaux qu’il fourra dans un mouchoir et plaça sur le front de son petit ami stupide.

— Tu tiens ça, ça fera déjà un membre occupé à ne pas faire d’idiotie, ordonna-t-il.

La plaie n’était pas non plus inquiétante, juste un peu de nettoyage et d’antiseptique, et peut-être un pansement, si M. le Héros voulait encore tester les limites de la mortalité.

Ça tombait bien, ceux qu’il transportait toujours sur lui étaient ridicules à souhait.

— Je veux bien un bisou magique pour m’en remettre plus vite, taquina Link une fois tout cela fini.

S’accordant enfin le droit de sourire plus ostensiblement, il se pencha de nouveau, l’attrapa par le col et pressa ses lèvres contre les siennes, couvrant le petit rire vainqueur avant qu’il ne l’énerve de trop.

Ils se séparèrent au bruit étranglé, leurs attentions se portant sur Guly – qu’ils avaient complètement oublié – plus rouge que jamais et qui détala dans la direction de la forge.

Le Lorulien tendit inutilement le bras en l’air, comme s’il voulait arrêter la course du garçon, mais c’était trop tard.

— Vu l’heure, je pense que d’ici demain matin, tout le monde sera au courant, soupira faiblement Link.

— C’est une catastrophe… balbutia son compagnon, pâle.

Se redressant de sa position allongée, il l’attrapa par les épaules, le tenant contre lui.

— C’est inévitable, déclara-t-il avant de l’embrasser sur le front.

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