— Ça semblait une bonne idée, sur le coup.
Serrant les dents, Link rajusta le bras de sa sœur passé sur ses épaules, appuyant plus fermement sur la pointe de ses pieds, reprenant leur avancée.
Il leur restait encore beaucoup de route et il était le plus fonctionnel des deux. Et si jamais il s’arrêtait, il ne repartirait pas, il le savait. Ils le savaient.
— Note pour la prochaine fois : les bonnes idées en sont rarement, cracha-t-il entre ses dents.
Il savait que Zelda était légère, il l’avait entendu sous de multiples versions, l’inquiétude ou le compliment, mais en réalité, ils faisaient le même poids, tous les deux. Elle était peut-être plus légère que lui, mais c’était vraiment minime. Et c’était une difficulté de plus pour la situation actuelle.
Un violent frisson le secoua, manquant de peu de jeter sa jumelle à terre, mais il tint bon. Il devait tenir bon, pour elle, pour eux.
— Je crois que je vois ton sac, haleta-t-elle.
Elle s’agita, tendant le bras vers un monticule de neige plus haut.
— Bouge encore et on repart en glissade, râla-t-il.
Ses pieds nus lui faisaient un mal de chien mais il n’en dit rien, se concentrant sur la direction qu’elle lui avait donné. En effet, la couleur ressemblait à celle de sa bourse dimensionnelle. Et vu l’énorme trace à côté, il l’avait égaré lors de leur chute de tantôt qui les avait envoyé pratiquement en bas du pic.
— On y est presque, on y est presque, se répéta-t-il, s’encourageant.
La neige lui atteignait pratiquement les genoux et il glissait continuellement, ne pouvant se stabiliser, trop occupé à servir de béquille pour sa cadette qui soufflait lourdement, trébuchant et pesant lourdement contre lui.
La distance les séparant de l’amoncellement était courte, mais dans cette situation il lui fallut presque le triple du temps qui lui serait nécessaire habituellement. Quand il l’atteignit, il se laissa tomber au sol, ignorant la plainte de douleur mêlée de surprise de Zelda qui entoura ses jambes de ses bras, tentant de garder le plus de chaleur.
À genoux, Link attrapa son sac et fouilla vivement dedans, enfonçant son bras jusqu’au coude, appliqué. Il finit par en extirper une clochette dorée qu’il agita avec désespoir, ses dents claquant sans qu’il ne puisse les arrêter.
Ils n’avaient aucun moyen de savoir si ça avait fonctionné, si on les avait entendu, s’ils allaient avoir les secours réclamés ou si, au contraire, ils étaient plus seuls au monde qu’ils le pensaient.
Quand Aëline surgit subitement, elle ne put s’empêcher de crier, lâchant le manche de son balai pour plaquer ses mains contre sa bouche. Mais elle devait se reprendre et vite.
Posant pied à terre, la petite sorcière courut jusqu’aux jumeaux qui s’étaient recroquevillés l’un contre l’autre, sans doute à la quête de chaleur, les yeux fermés. Aucun n’avait réagi à son arrivée ou à son exclamation, lui faisant craindre le pire. Heureusement, elle trouva rapidement un pouls chez les deux.
Mais survint un problème. Son balai ne pouvait transporter que deux personnes à la fois, dont elle. Comment pouvait-elle choisir qui prendre en premier ? La logique voudrait que ce soit Link qui se trouvait étonnamment en short et dont les lèvres étaient si bleues qu’on aurait pu croire qu’il avait fait une razzia sur un buisson de myrtilles, mais elle savait que ce n’était pas ça. D’un autre côté, Zelda était leur souveraine et par devoir, elle devrait être la première à être sauvée, malgré le fait évident qu’elle était la mieux couverte des deux, revêtue des habits de l’aventurier.
Quand Link rouvrit les yeux, il dut lutter longtemps contre ses paupières, comme si quelque chose les bloquait. Quand il y parvint, il le regretta instantanément, la luminosité lui transperçant les yeux comme des lances au fer rouge.
Un grognement de douleur força son passage dans sa gorge sèche. Il entendit de l’agitation non loin mais il était juste hors de question de rouvrir les yeux dans cette décennie, alors il resta tout ouïe, curieux.
— Mon prince ?
Fouillant sa mémoire, il apparia la voix douce au docteur en charge de l’aile médicale.
La réalisation qu’il se trouvait au château s’ajouta au fait qu’ils avaient été retrouvé. Sa gorge lui parut encore plus serrée et ses yeux le piquaient.
Bien qu’il ait flirté plus d’une fois avec la mort, il ne s’y fera jamais. Quand ses yeux s’étaient fermés, blottis contre sa sœur, il avait senti la peur de ne pouvoir se réveiller, d’être abandonnés aux caprices des éléments, leurs corps éventuellement retrouvés et ramenés à leurs proches.
Quand il s’endormit, bien malgré lui, son cerveau invoqua le souvenir de Lavio quand il l’accueillait, avec son large sourire ravi, ses bras grands ouverts, la note joyeuse dans sa voix alors qu’il le salue, ses yeux brillants. Il aurait pu pleurer si ses yeux secs en avaient été capable.
Maintenant qu’il était au chaud, il sentit la larme retenue couler enfin, sans pouvoir s’en empêcher.
— Tout va bien Link, assura la voix d’Impa. Vous êtes en sécurité, Aëline est parvenue à vous trouver et à vous ramener.
Il sentit sa main sur son crâne, caressant ses cheveux d’une manière rassurante, comme elle l’avait fait un millier de fois quand il était petit.
Le sommeil voulait le reprendre de nouveau mais il s’y refusait, effrayé que tout ça ne fut qu’une illusion créée par son esprit alors que l’hypothermie gagnait du terrain, une hallucination douce pour qu’il se laisse faire, ne se débatte pas.
— Est-ce que tu peux ouvrir les paupières ?
Un geignement quitta ses lèvres alors qu’il tentait d’exprimer son refus. Les flocons de neige dans ses yeux avaient été douloureux, il ne voulait pas recommencer.
— Petit lapin, souffla la vieille femme. Ce n’est pas un rêve, tu es à l’abri. Nous devons examiner tes yeux. Zelda a une légère photokératite, nous devons vérifier si toi aussi ou non.
Fatigué de se battre, il obéit, cillant exagérément. La lumière était toujours aussi douloureuse, ce qu’il exprima comme il le put, poussant contre sa langue et sa gorge étroite et sèche.
— Lui aussi, murmura le docteur. Allez me cherchez le nécessaire.
Impa n’avait pas cessé de lui caresser les cheveux, l’épuisement l’écrasa et le renvoya dormir malgré les mouvements autour de lui.
Quand Zelda reprit conscience, la soif et la douleur la frappèrent à part égale. Sa bouche lui semblait aussi sèche que ses rouleaux de parchemins. Un geignement déformé parvint à quitter sa bouche, semblant attirer l’attention.
Ce qu’elle reconnut comme une paille fut poussée entre ses lèvres et l’eau qu’elle en aspira lui parut divine.
Ses yeux lui faisaient si mal, si mal… La lumière était un tel calvaire qu’elle ne força pas, refermant les paupières rapidement.
— Votre majesté ! Est-ce que vous pouvez parler ?
Uniquement bouger les mâchoires était un supplice, sa peau lui semblait être en feu. Heureusement, son interlocuteur parut le comprendre et appliqua quelque chose de frais sur son visage, ce qui atténua légèrement la sensation de brûlure.
— Link, articula-t-elle difficilement.
— Tout va bien, petit papillon. Vous êtes tous les deux au château, vous êtes entre de bonnes mains.
La voix rassurante d’Impa était comme une ancre pour elle, l’établissant dans la réalité. Elle avait ce ton maternel qu’elle prenait uniquement quand sa santé était en danger. Sans nul doute qu’être perdu dans les pics enneigés du mont Hébra entrait dans cette catégorie.
Elle lui attrapa la main, la dorlotant prudemment.
— Tu as les mains et le visage brûlé par le soleil. Un mélange d’insolation et d’hypothermie.
Elle répéta le prénom de son frère, voulant avoir de ses nouvelles, n’osant pas bouger. Respirer était un enfer.
— Juste l’hypothermie, mais elle est plus grave vu qu’il était presque nu. Ses gelures sont importantes mais vous avez été pris en charge à temps. Vous allez avoir besoin de repos mais on se charge de tout.
— Mes yeux…
Ses paupières furent forcées et sans doute examinées, la luminosité lui tirant un cri déchirant.
— Photokératite. C’est réversible mais ça prendra quelques jours, diagnostiqua le médecin.
— Quel soulagement.
Sa nourrice se contentait de tenir sa main sans la presser, sans bouger ses doigts, attentive comme elle l’avait toujours été.
— Link n’a pas encore repris conscience, mais il ira bien, ajouta-t-elle. Rendors-toi, je veille sur votre sommeil à tous les deux.
Tout son corps lui faisait mal et elle ne pouvait pas garder les yeux ouverts. L’inconscience était une option plus que plaisante et elle s’y plia avec délice. Le bruit autour d’elle se brouilla pendant qu’elle sombrait.
Les péripéties des jumeaux firent le tour de la cour à la vitesse de l’éclair, et il ne fallut pas longtemps pour que le village de Cocorico cancanent dessus.
Bien sûr, il y eut des mauvaises langues regrettant que l’un, l’autre ou les deux n’aient pas eu la politesse de décéder au passage, soit parce qu’elles favorisaient l’un des héritiers, soit ambitionnant de s’asseoir sur le trône, mais dans l’ensemble, ce furent surtout des vœux de rétablissement et des prières.
Une fois les bessons ayant repris conscience et pris correctement en charge, Impa quitta leurs côtés, marchant d’un bon pas jusqu’à la fermette solitaire.
Dans le tumulte de leurs disparitions puis leurs réapparitions plus morts que vifs, elle n’avait pas pris le temps de prévenir Lavio. D’une façon ou d’une autre, la rumeur allait lui remonter aux oreilles et étant donnée sa propension à changer des collines en montagnes, il serait capable de faire une syncope.
Il était urgent d’aller le rassurer et de lui donner des informations justes.
Quand elle arriva face à la porte, elle n’eut pas besoin de toquer, celle-ci s’ouvrant sur celui qu’elle cherchait.
— Dame Impa ! s’exclama-t-il. M. le Héros n’est pas encore rentré, si c’est lui que vous cherchez. J’ignore quand il sera là, souhaitez-vous l’attendre ou préférez-vous que je vous l’envoie quand il reviendra ?
Sa voix si enjouée ne mettait en lumière aucune inquiétude.
En son for intérieur, la vieille Sheikah se sentit troublée. Elle qui pensait qu’il lui fallait se dépêcher afin d’apaiser un partenaire rongé par l’épouvante, porteuse de bonnes nouvelles, se retrouva finalement à devoir jouer les trouble-fêtes.
— Lavio. Tu n’es pas allé au village aujourd’hui ?
— Non, pas aujourd’hui. Pourquoi, il y a un souci avec ma boutique ? s’inquiéta-t-il.
— Pas à ma connaissance.
Elle entra et s’installa machinalement à la table de la salle à manger, hésitant sur la marche à suivre.
À la minute où il posera un pied à Cocorico, le premier villageois passant par là lui sautera au cou pour avoir des nouvelles ou pour le plaindre. De plus, Link restera absent plusieurs jours, ne serait-ce que le temps que sa vue lui revienne dans son entièreté, donc il était nécessaire de le tenir au courant.
Mais quand elle le regardait lui apporter un plateau avec son thé préféré et des gâteaux sortis du four, sifflotant à son oiseau, Impa ne pouvait s’empêcher de trouver criminel de troubler son insouciance.
— Si vous ne voulez pas vous entretenir avec M. le Héros, était-ce avec moi ?
— Exact. Sauf que j’ai des doutes sur le bienfondé de ma visite.
— Je suis de Lorule. Je suis rôdé aux mauvaises surprises, balaya-t-il, le regard sombre. Crachez le morceau.
Scrutant le fond de sa tasse quelques minutes, elle la vida, paraissant y puiser du courage, et la déposa un peu brusquement sur le bois.
— Link et Zelda ont été retrouvé au mont Hébra, en hypothermie, commença-t-elle.
