— Aloooors ? N’auriez-vous pas quelque chose à m’annoncer, tous les deux ?
Zelda fit son meilleur regard de chiot triste sous la pluie, tentant de les faire plier. Mais elle ne s’adressait pas à n’importe qui. Et de toutes les personnes existants en Hyrule, elle tentait de faire plier Link, le grand vainqueur de Ganon par trois fois, et Lavio, le… Lavio.
Loin de se laisser émouvoir, son frère se contenta de siroter sa tasse de thé, l’air aussi glacial et neutre qu’à l’habitude, Elle aurait un sacré travail à réaliser si elle souhaitait réussir à l’apitoyer suffisamment pour qu’il lui vide son cœur. Lavio, d’un autre côté…
Mais à force de vivre ensemble, de le connaître dans l’intimité, les jumeaux avaient oublié que le marchand n’était pas aussi charmant en temps normal.
Quand Link lui jeta un regard en coin, curieux de son silence, lui qui était pratiquement incapable de tenir sa langue en présence de sa sœur. Il aurait pu s’étouffer avec sa gorgée si sa bouche n’était pas vide.
Depuis qu’il avait découvert son visage, il s’était demandé à quoi il ressemblait lorsqu’il était dans son rôle d’arna- d’honnête vendeur de matériel magique, mais il n’avait jamais pensé à lui poser la question puis avait fini par l’oublier.
Mais là, son vœu avait été exaucé. Il ne l’avait jamais vu, mais il en était sûr.
À ses côtés, Lavio avait revêtu ce qu’il pourrait renommer son masque de « négociateur spécialisé en arnaque ». Ses yeux n’avaient jamais été si semblables aux rubis qu’il affectionnait tant, sinoples et brillants, un sourire tordu et carnassier montrait des dents surprenamment pointues et il avait posé ses mains sur la table, appuyant l’extrémité de ses doigts entre eux, dans une forme de triangle.
— Mais que pourrions-nous bien avoir à annoncer de si renversant pour que sa majesté se précipite auprès de nous, humbles roturiers ? Nous ne méritons pas un tel intérêt ni tant de dévouement pour nos personnes dans votre agenda si chargé ! minauda-t-il.
Le sourire taquin de Zelda se figea et elle déglutit ostensiblement, l’air de quelqu’un comprenant qu’il avait mal calculé son geste. Link en aurait bien ri, mais à la place, il sentit un frisson le parcourir, pétrifié.
En fait, non, il n’aurait jamais voulu avoir un aperçu de ce qui se cachait sous sa capuche à oreilles de lapin.
Heureusement, l’effet fut brisé par un éternuement tonitruant, brisant sa façade diabolique.
— À tes souhaits, balbutia leur invitée.
— Merci.
— Tu éternues pas mal depuis deux jours, releva l’aventurier. Tu es de nouveau malade ?
— J’en doute, renifla-t-il.
Il extirpa de sa longue manche un mouchoir aussi violet que sa tunique et se moucha dedans.
— Je pense que ce sont plutôt mes allergies qui reviennent. J’ai les yeux larmoyants, je reconnais les symptômes.
— Tes allergies ? Tu en as déjà fait auparavant ? l’interrogea Zelda.
Elle coula un regard vers son frère qui haussa les épaules, ignorant cette affection jusqu’à cet instant.
— J’en faisais énormément, à Lorule. C’est d’ailleurs à cause de ça que sa majesté Hilda m’a fait loger au château. Elle s’est énervée après que je sois arrivé une fois de plus auprès d’elle avec les paupières gonflées, s’amusa-t-il.
— Pourquoi n’en as-tu plus fait depuis ? Et pourquoi ça reprendrait aussi rapidement ?
Link tentait de repasser l’année ensemble au crible, cherchant ce qui avait pu être différent et provoquer cet éternuement.
— Je me pose la même question. Je suis allergique aux lapins et je n’en ai vu aucun depuis mon installation ici.
— Aux… lapins ? répéta la reine, incrédule.
Link pouvait parfaitement voir le sourire luttant pour faire surface alors qu’elle essayait de garder un visage sérieux, ses yeux cérulés brillant d’amusement glissant sur lui.
— Oui, aux lapins ! Nous en sommes infestés, à Lorule. Ils creusent tellement de terriers qu’ils mettent parfois la population en danger en les créant sous nos maisons !
Sa virulence contre ces mammifères les surprit.
— Mais… tu ne les aimes pas ?
Le vétéran était perdu. Tout chez Lavio possédait des traits lagomorphes… Ses marchandises louées étaient coiffées de longues oreilles, sa capuche aussi, sa signature était constituée d’une petite tête de lapin ! Même le mouchoir qu’il venait de fourrer dans sa poche avait été brodé de cette silhouette !
— Si, bien sûr, c’est adorable. Mais c’est un peu comme vos rats et souris, ce sont des nuisibles.
Les jumeaux échangèrent une œillade confuse. Mais ?
— S’ils sont des nuisibles, alors pourquoi en as-tu fait ta marque de fabrique ?
— Ah, ça ?
Il pointa l’un des dessins qu’il portait avec un grand sourire.
— Entre une mauvaise blague et une référence culturelle, je dirais. Mais je ne le regrette pas.
Il renifla, se frottant les paupières de ses poings.
— Enfin, ça n’explique pas pourquoi c’est revenu alors que j’étais tranquille pendant plus de deux ans. Il y aurait une cuniculture s’était récemment installée dans le coin ?
— Non non, pas à ma connaissance, marmonna pensivement la reine.
Elle fixait toujours son frère qui tentait de disparaître sous la table et évitait très soigneusement sa propre attention, ses joues prenaient une légère teinte rose.
— Tu disais que ça fait deux jours, c’est ça ?
Cette fois, elle ne camoufla pas son sourire, le laissant largement couper son visage en deux.
— Je me demande bien ce que vous avez fait de nouveau, gloussa-t-elle.
Ils piquèrent un fard si violent qu’elle s’en inquiéterait si la curiosité ne la tenaillait pas autant.
Elle s’avança au-dessus de la table, attentive, les yeux brillants.
— RIEN ! s’exclama violemment son jumeau en sautant sur ses pieds. Il ne s’est RIEN passé !
Sa chaise tomba au sol, ce qui les aurait fait sursauter si son soudain éclat ne s’en était pas déjà chargé.
— Vraiment ? Permets-moi d’en douter, mon cher grand frère, le taquina-t-elle.
Il était l’image de la tension même, les poings serrés, les épaules carrées et la ligne de la mâchoire presque blanche, fusillant du regard sa cadette qui ferma la bouche de manière audible.
— Je vais recharger la cheminée, claqua-t-il en quittant la cuisine.
La porte frappa derrière lui, plongeant la pièce dans le silence alors que les deux restés en arrière avaient rentrés leurs têtes dans le cou, plongeant leurs nez dans leurs tasses.
Mais il en fallait plus pour la décourager et elle se pencha de nouveau par-dessus la table, prenant un air conspirateur.
— Alors ? Qu’est-il arrivé il y a deux jours ?
Son fard s’était légèrement amenuisé mais revint en force à cette insistance.
— R… rien ! Tu as bien entendu M. le Héros ! bafouilla-t-il.
— Si je peux croire en mon frère pour ma sécurité, pour le reste, je ne peux que douter de lui. Avant que tu ne t’installes ici, j’étais persuadée qu’il n’avait qu’une tunique et prétendait en avoir plusieurs exemplaires semblables.
Le rappel d’une de leurs premières et mémorables querelles amplifia son rougissement, l’étendant à ses oreilles.
— On, on s’est juste étreint dans le verger, avoua-t-il timidement. Et, je crois qu’on est ensemble, maintenant ?
— C’est à moi que tu le demandes ?
La porte se rouvrit avec fracas sous un coup de pied un peu énervé, laissant passer un Link rageur qui tenait dans ses bras un tas de bûches qu’il abandonna au pied du poêle, l’ouvrant agressivement et le remplissant.
Se penchant en arrière contre le dossier de sa chaise, Zelda l’observa, son index tapotant contre sa bouche, une idée qu’elle allait forcément regretter se formant dans son esprit.
— Frangin ?
Un grognement retentit et elle décida de le prendre comme un assentiment.
— Je pourrais officier à votre mariage, à tous les deux ?
Les réactions furent de la même intensité chez l’un comme chez l’autre : Lavio cracha tout ce qu’il avait en bouche sur la table, toussant comme un perdu, pendant que Link jurait en se tenant la tête, se l’étant cogné contre son poêle en fonte pendant qu’il le chargeait.
Satisfaite du chaos qu’elle venait de provoquer, elle vida la théière dans sa tasse, un sourire insolent aux lèvres.
— BORDEL ! Pourquoi tu parles de mariage, t’es tombée sur la tête ?
— Et tu es toujours un très mauvais acteur. Quand comptais-tu m’annoncer que tu avais enfin sauté le pas ?
— J’ai rien sauté du tout, j’ignore de quoi tu parles et t’es une emmerdeuse, bougonna-t-il.
Il se rassit auprès de son locataire de manière dramatique, exagérant leur absence de contact.
— Surveille ta langue ou je t’envoie au cachot pour lèse-majesté.
— J’ai une dérogation royale pour les occasions où tu fourres ton sale nez dans ce qui ne te regarde pas.
— En tant que petite sœur, il est de mon devoir de m’assurer que ta vie amoureuse se passe au mieux !
Ignoré dans leur échange de piques acides, Lavio se recula, triturant ses manches, hésitant.
Mentionner leur petit tête-à-tête lors de cette nuit sans lune l’avait troublé d’une manière délicieuse et bien qu’il fut un jeune adulte, il ne put s’empêcher de se tortiller sur sa chaise, excité comme un petite fille face à son premier amour.
Techniquement, Link était son premier amour, mais il avait passé l’âge d’être aussi ému.
Son petit manège avait attiré l’attention des jumeaux qui le fixaient, l’aîné en fronçant les sourcils, la cadette en souriant malicieusement, interrompus dans leur crêpage de chignon.
— Pour revenir à notre conversation d’origine, tu devrais aller consulter pour ton allergie, je doute qu’elle s’apaise maintenant que votre relation a pris cette tournure, reprit Zelda.
Elle observait de nouveau son frère, comme s’il était la raison de cette satanée rhinite, qui détourna le regard.
— Pur hasard, grommela-t-il.
— Mais bien sûr. En attendant, je pense qu’il est temps pour moi de rentrer ou Impa voit envoyer la garde afin de m’escorter, soupira-t-elle en se levant.
— Essaye de pas te perdre, la salua le héros.
— Quelle importance, tu viendras me chercher de toute façon !
Elle prit une pose dramatique à son tour avant de claquer une bise sur leurs joues à tous les deux et de quitter les lieux en riant.
Les ressemblances dans leurs comportements étaient toujours aussi surprenantes, surtout quand on savait qu’ils avaient passé la majorité de leurs vies séparées.
Restés seuls, le couple récent garda le silence un instant avant qu’un fort soupir ne s’échappe des poumons du propriétaire.
— Mais quelle plaie ! Elle s’invite toute seule et s’agite dans tous les sens en tapant où ça fait mal, ce qu’elle peut être horripilante !
Lavio rit tout bas à ce commentaire, ce qui attira son attention.
Un air tendre adoucit ses traits et il tendit le bras, lui caressant timidement la joue, comme si, à tout instant, le lolien avait l’intention de le rejeter.
— Désolé, j’aurais dû m’attendre à ce qu’elle agisse ainsi.
— C’est ta sœur, qu’elle l’apprenne ne me dérange pas. Par contre, j’espère qu’elle n’en fera pas une annonce publique. Je n’ai pas l’intention de te partager avec des croqueuses de diamants.
Il s’assit sur ses genoux, l’enlaçant et ils s’embrassèrent doucement.
Puis ils le rompirent, reculèrent leurs têtes et éternuèrent dans un bel ensemble.
— On a attaqué la réserve de noisetier, expliqua Link à son sourcil interrogateur.
Déjà ses yeux s’emplissaient de larmes et sa gorge le piquait.
