Une fois qu’il semblait assez clair que les déesses n’avaient plus rien de prévu pour leur homme à tout faire- leur héros, pardon, celui-ci put enfin raccrocher son bonnet vert et ses bottes de Pégase, et ainsi profiter de cette paix à laquelle il avait grandement contribué.
Les premiers mois, il resta sur le qui-vive, s’attendant à tout moment à être rappelé au combat, réagissant au quart de tour, changeant n’importe quel objet à porté de main en armes contondantes.
Mais lentement, la routine banale du quotidien endormit ses instincts guerrier et ses réflexes s’atténuèrent.
Link ne sortait plus une épée ceinte à la taille, ses yeux cherchaient toujours la sortie la plus proche mais il ne la fixait plus tout le long de sa visite, il avait retiré une partie de ses bijoux, gardant ceux lui offrant les meilleures protections ou attaques quand même.
Il était évident qu’il ne pouvait pas totalement baisser sa garde, mais ses proches en avaient conscience et composaient avec, l’entourant d’affection et souriant patiemment à ses efforts et ses rechutes.
Ce n’était jamais simple pour un soldat de raccrocher.
De tous, Lavio se trouvait être celui au cœur de l’action de par sa qualité de locataire, le seul pouvant réagir au moindre signe qu’il pouvait montrer. C’était d’ailleurs le plus complexe et rien que pour ça, il recevait toute la reconnaissance de la reine.
Vivre réellement à deux quand la paire était constituée d’un solitaire irascible et d’un nomade poltron, c’était un véritable tour de force. Avoir à modifier leurs petites habitudes, apprendre à composer avec une autre personne, penser « nous » au lieu de « je », tout ça marqua les premiers vrais mois de cohabitation, en plus du désarmement du héros.
Ils avaient beau vivre sous le toit de ce dernier, Lavio se retrouva officieusement à la tête de la maison, prenant les décisions relatives au ménage et décidant quelle corvée réaliser et par qui. Ils avaient chacun leurs fonds financiers mais là aussi c’était lui qui avait mis en place un budget et le suivait scrupuleusement.
Leur vie à deux n’avait réellement été effective qu’une fois M. le Héros de retour d’Estoffe et au final, ce fut plutôt à lui de s’adapter au nouveau fonctionnement de leur foyer, selon comment son locataire l’avait organisé. Il y eut quelques affrontements, autant dû au caractère explosif et grincheux de Link que la nature intransigeante de Lavio qui cachait des tendances sadiques et cruelles sous son sourire enjoué.
Rétrospectivement, il lui fallut moins de temps pour le faire marcher droit que pour apaiser son âme de guerrier.
Ils avaient récemment fêté leur an de promiscuité sans tentative de meurtre (une initiative de Zelda qui avait subitement surgie chez eux, vêtue des habits de son frère et accompagnée de la pauvre Impa, s’étant octroyée quelques heures loin du château pour « secouer les puces de son merveilleux jumeau qui avait toujours besoin qu’on lui botte les fesses pour prendre la bonne direction », fin de la citation, et allez comprendre).
L’occasion avait été agréable bien qu’un peu mouvementée car la célébration était purement improvisée, en plus de la présence royale et absolument rien de protocolaire n’avait été mis en place. Il fallut les efforts combinés d’Impa, Link et Zelda pour qu’il s’apaise suffisamment et éviter ainsi une crise d’angoisse.
— Je pensais que tu l’avais compris, en vivant avec cette tête de pioche, avait déclaré la reine. À moins de circonstances spéciales, comme les cérémonies ou les convocations, nul besoin d’être formel.
Ladite tête de pioche voulut réagir à cette appellation mais Impa lui marcha sur le pied en souriant et sa possible insulte fut changée en un couinement suraigu alors qu’il se mordait la langue au passage.
Lavio rit timidement, rosissant.
De par son poste auprès de la reine Hilda, il avait été considéré comme proche de la souveraine, lui le premier, mais jamais comme il l’était devenu avec celle d’Hyrule.
Ç’avait été un moment très agréable et ils s’étaient bien amusés ensemble, moins pour la pseudo raison de leur réunion et plus grâce aux taquineries que les jumeaux s’échangeaient, arbitrées par Impa qui n’hésitait pas à faire des références à des souvenirs de leur enfance, les embarrassant au plus grand plaisir de l’ambassadeur de Lorule.
Lorsqu’elles durent quitter la fermette afin de retourner au château, l’ambiance était encore légère et agréable, Lavio gloussant alors qu’ils rangeaient tous les deux ce qu’il restait de leur amusement improvisé. Link mettait la main à la pâte, le suivant en portant la vaisselle.
— Tu as l’air d’avoir passé un moment, finit-il par commenter.
— Oui ! Pas toi ?
— Si si, c’était plutôt sympa.
Aussi réservé soit-il, son locataire remarqua son petit sourire et comprit qu’il s’était bien diverti.
Ils se retrouvèrent dans la cuisine à laver la vaisselle, profitant d’un peu de silence, Lavio lavant et Link séchant.
— Tu es bien rouge, commenta celui-ci au bout d’un moment. Tout va bien ?
— Oui oui, tu me connais, j’angoisse rapidement.
— … Tu as de la fièvre, c’est ça ?
Les yeux verts s’assurèrent de regarder n’importe où sauf ceux de son voisin, celui-ci soupirant.
— Lavio… souffla-t-il exagérément.
Les mains piégées dans l’eau de vaisselle, il ne put échapper à la sienne appuyée contre son front, vérifiant sa température.
Il ne lui fallut pas longtemps pour qu’il lui adresse une œillade de reproche.
— Quand j’atteins cette température, tu m’interdis de poser le pied à terre, et toi tu préfères t’épuiser à faire des ronds de jambes. Tu te fous de moi ?
— Mais ce n’est rien. C’est juste le stress, ça m’arrive tellement souvent que c’est pratiquement mon état normal. Tu comptes continuer de m’aider ou je me charge tout seul de la vaisselle ?
Il se détourna de lui, poursuivant la corvée, à peine inquiété par le froncement de sourcil du héros qui reprit son torchon, serrant les mâchoires, pensif.
— Quand tu dis que ça t’arrives souvent, c’est à quelle fréquence ?
— Je n’y fais plus vraiment attention. De temps en temps, je dirais. Mais ne t’inquiète pas, ce n’est pas contagieux, c’est juste une manière stupide d’exprimer ma nervosité, rit-il.
Ils se turent, achevant la corvée et reprenant leur journée là où ils s’étaient arrêtés suite à l’arrivée impromptue des deux femmes.
Link lui jetait des coups d’œil inquiets en direction de son ami dont les yeux brillaient de plus en plus alors que sa température augmentait. N’y tenant plus, il alla le rejoindre, l’attrapant par le coude.
— Je t’ai montré le verger ? J’ai pratiquement fini de le nettoyer.
Sans attendre de réponse, il l’emmena à l’extérieur, juste le temps d’enfiler leurs bottes, et s’arrêta une fois entourés des pommiers.
— Il semblerait que tu as fait du bon travail. Je n’y connais rien, mais ils n’ont rien à voir avec leur état la première fois que je les ai vu.
— Si mes calculs sont bons, nous pourrons compter sur la prochaine récolte.
Il le guida à travers les arbres, lui racontant diverses choses, que ce soit des souvenirs de quand il s’en chargeait avec son oncle ou tout simplement comment prendre soin d’un arbre fruitier, attentif aux signes de tension s’évaporant lentement. Avec en bonus, un sourire affectueux.
— Mais il y a déjà des pommes, là. Pourquoi ne pas les consommer ?
Au lieu de lui répondre, il attrapa le fruit indiqué et le lui tendit. Un simple coup de dent dans sa chair suffit à le faire grimacer.
— Tu aurais pu me le dire tout de suite, je t’aurais cru.
Il fit la moue mais mangea complètement la pomme.
— Parfois, il vaut mieux tester par soi-même, déclara l’aventurier avec un sérieux inhabituel.
— C’est tellement contraire à ton caractère, que je penche sur le fait que ce ne sont pas tes mots.
— Étouffe-toi, grogna Link en croisant les bras.
— Elle est correcte, j’en ai eu des pires, mais avec tes promesses de pommes sucrées, je ne pouvais que la trouver acide. On devrait les stocker au cas où. Ce n’est jamais perdu.
Shiro survint à ces mots, tentant de picorer le trognon qu’il tenait.
— On peut s’en charger maintenant dans ce cas, vu que nous sommes déjà sur place.
Ils observèrent tous les deux l’horizon, calculant le temps qui leur restait avant que le soleil ne se couche. Deux bonnes heures au moins, ça ne sera pas suffisant mais c’était acceptable.
Link courut chercher le matériel et expliqua le déroulement à son retour.
Malgré tous ses efforts, Lavio entendit seulement quelques mots, trop occupé à contempler son visage plus vivant que jamais. Son sourire enthousiaste, ses yeux bleu bondi paraissant étinceler, ses cheveux blond clair s’échappant autour de sa tête alors qu’il s’agitait.
C’était une journée d’automne ensoleillée ce qui leur évitait les couches supplémentaires, mais il ne put s’empêcher de regretter l’absence de sa sempiternelle écharpe pour y cacher son rougissement. Il aurait pu prétendre que c’était dû à une autre démonstration de sa fébrilité mais il ne ferait que l’inquiéter inutilement.
Il l’observa grimper aux branches comme s’il avait fait ça toute sa vie alors qu’il se chargeait des plus basses et celles déjà au sol. Mais il ne pouvait empêcher ses yeux de s’arrêter sur lui, l’admirant mêler effort et amusement.
En effet, il était sur les nerfs depuis ce dernier mois. S’il en avait eu la mauvaise habitude, il se serait déjà rongé les ongles jusqu’aux coudes.
C’était ridicule.
Pensif, il cueillit un autre fruit, le frottant un peu avec sa manche, fixant sa peau rouge comme si dessus y avait été gravé une vérité universelle, avant de se reprendre.
La nuit tomba bien trop vite les forçant à l’arrêt.
— Lavio ? Tu peux aller chercher la lanterne ? glapit Link du haut de son perchoir.
Amusé, il obéit, revenant rapidement avec la lumière, l’orientant de manière à l’aider à descendre.
Il y était presque quand subitement Shiro surgit des ombres, les surprenant et lui faisant lâcher sa prise. Lavio accourut juste à temps pour l’attraper maladroitement, la lampe au sol, ses bras l’entourant inconfortablement.
— Tu vas bien ?
Il ne put empêcher sa voix de partir dans les aigus. La chute était ridicule mais son angoisse avait crevé le plafond lors de sa courte course, des rappels de lui blessé flashant dans son esprit.
— On dirait bien que nos rôles se sont inversés, « M. le Héros », rit celui-ci en lui pinçant la joue.
La réalisation de leur soudaine proximité fit enfin son chemin dans son esprit brumeux et il le lâcha violemment au sol, ce qui fut commenté d’un gémissement de douleur.
— Oh Lolia, je ne sais pas ce qui m’a pris ! Je suis vraiment désolé !
Il commençait à s’agiter inutilement quand il le rejoignit dans l’herbe après que l’hylien l’ait attrapé par le poignet et tiré à ses côtés.
— Tout va bien. Je ne vais pas mentir en prétendant que c’était agréable, mais je ne suis pas tombé de très haut, comparé à où j’étais dans l’arbre, je m’en sors bien.
Lavio ne pouvait que se concentrer sur leurs mains toujours tenues, bénissant l’obscurité pour camoufler son rougissement.
— Penses-tu que Shiro a tenté de m’assassiner ?
Un son quitta ses lèvres mais il était bien incapable de pouvoir en expliquer le sens alors qu’il penchait son visage vers le sien, rendu audacieux par l’intimité que l’heure leur offrait.
— Lav’ ? C’est peut-être stupide, mais je voudrais te dire quelque chose, tant que nous sommes… comme ça…
Ce surnom était si peu usité qu’il eut l’impression que son cœur avait augmenté son rythme. Il formula un autre bruit mais ne prêtait plus trop attention à ce qui se passait, perdu dans sa concentration.
— Je n’aurais jamais pensé que vivre de nouveau avec quelqu’un était aussi agréable et je… tu vas me trouver présomptueux, mais…
Peu importe quels furent les mots qui suivirent, ils s’étranglèrent dans sa gorge alors que Lavio l’embrassait. Sur la joue, certes, mais on ne voyait rien à l’heure actuelle, alors Link osa penser que c’était une erreur d’appréciation des distances.
Mais son agréable rêverie fut interrompue par la prise de conscience de son ami qui s’empêtra dans ses excuses, tirant sur leurs mains liées, cherchant à en arracher la sienne.
— Si je réunissais de nouveau la Tri force, j’aimerais lui souhaiter que nous puissions vivre éternellement ensemble, formula l’ancien héros en l’enlaçant de son bras libre.
Cette déclaration parut l’apaiser et il put l’attirer dans ses bras, apposant leurs fronts ensemble, souriant.
— Bordel Lavio, tu es brûlant ! s’exclama-t-il.
