La réception était tout aussi passable, bien que les buffets valaient le détour. Les boissons, elles, étaient correctes, mais quand on était habitué aux cocktails de son peuple comme lui l’était, c’était assez fade.
Link l’y avait rejoint, avec ce stupide sourire qui lui paraissait agrafé à la face, passant l’essentiel de leur petit tête à tête à revivre le service comme s’il n’y avait pas assisté. L’espace de quelques minutes, Ghirahim avait envisagé de le noyer dans la fontaine de champagne. Ou de l’embrasser si voracement qu’il en oublierait jusqu’à son nom.
Pour des raisons de decorum, il ne pouvait pas se permettre la première option mais il garda la seconde sous le coude. Au cas où ça lui serait utile.
Il finit par le quitter pour des raisons logistiques, lui promettant de revenir très vite, ce que le démon savait faux. Il ne fut donc pas surpris de ne pas le revoir, mais il le fut quand de purs inconnus vinrent l’accoster, curieux de sa présence et de ses liens avec les nouvelles épouses.
Puis ce fut le tour desdites nouvelles épouses.
Celle qu’il avait reconnu comme apparentée au peuple sheikah s’était contentée de le toiser de toute sa hauteur – malgré ses talons, elle restait plus petite que lui, mais bien tenté – pendant que l’amie de Link lui avait souri largement et remercié à profusion, les bulles ayant l’air de lui être déjà montée au cerveau.
La situation empira lorsque Impa s’absenta en demandant à sa femme de l’attendre ici, les forçant donc à socialiser.
Peu friand des mondanités et particulièrement quand elles ne lui rapportaient rien, mais refusant de laisser une mauvaise image de lui, Ghirahim embraya sur le seul sujet qui lui vint à l’esprit : Link (nul doute que critiquer les amuses-gueules ne seraient pas très bien pris).
Chance, c’était un sujet prisé par son interlocutrice.
La conversation se fit presque toute seule.
– Oui, Link m’a dit être sculpteur. Assez bon pour en vivre.
– Sculpteur ? Assez bon pour en vivre ? Répéta Zelda, perplexe. Il est plus que ça ! C’est un artiste de génie ! Le Saint Siège lui a passé commande, il y a quelques années, de représentations de la déesse et je peux t’assurer que ce n’est pas le genre de mission qu’il donne à n’importe qui !
Ghirahim n’avait pas besoin de son affirmation, il en avait pleinement conscience, ayant pu être témoin de la montée en puissance de cette religion. Tailler le visage d’Hylia était un privilège offert avec parcimonie. Seuls les plus grands artistes y avaient eu droit.
Et ce petit mortel en aurait fait partie ? Elle devait se moquer de lui…
– Link est beaucoup trop modeste, soupira-t-elle, ignorant ses réflexions. Tu devrais lui demander qu’il te montre ses œuvres, elles me coupent le souffle à chaque fois. Si je ne l’avais pas poussé, il aurait sans doute gâché son talent à faire autre chose. Tu devrais le voir quand il est en plein travail ! Il semble comme habité, en transe ! Il s’illumine de l’intérieur.
Il n’aimait pas écouter cette fille. Elle lui semblait parler d’un Link qu’il ne connaissait pas mais, surtout, elle le décrivait comme si sa seule valeur était de reproduire des portraits de l’autre dinde divine. Comme s’il était du genre à se commettre avec cette piétaille !
Link valait mieux que tout ça, et peu importe s’il était passé à côté de ce pan de sa vie, il avait encore le temps de le découvrir, au rythme qu’ils voudraient et non au travers de ces mots vides et creux.
Heureusement pour leur survie à tous, Impa et Link survinrent à ce moment-là et chacun partit avec son compagnon sous le bras après des vœux de circonstance.
– Tu t’amuses pour le moment ? L’interrogea l’hylien.
Sans doute aurait-il pu lui cracher tout le bien qu’il pensait de cet espèce de goûter raté, surtout avec la fureur amère qui couvait dans sa poitrine, mais les grands yeux bleus happèrent toute son attention et il préféra lui ravir les lèvres, l’attrapant par le menton d’une main, l’autre tenant toujours sa flûte.
Comme à chaque fois, Link se laissa faire. Il ne tenta pas de reculer, d’approfondir le baiser ni même de s’accrocher à lui. Il resta redressé, la tête levée et les bras le long du corps, les yeux entrouverts. Le souffle court et des frissons d’appréhensions le parcouraient, mais il n’esquissait pas le moindre mouvement, ses longues oreilles frémissant, attentives au moindre soupir, au premier mot prononcé par le démon pouvant lui donner une directive.
Des invités les entouraient mais il ne les voyait pas. Le seul à occuper son champ de vision était Ghirahim.
Celui-ci en avait parfaitement conscience et aimait en jouer.
Le plus doucement possible, il recula de ses lèvres au profit de son oreille, embrassant le bijou décorant le lobe avant de reprendre la parole :
– On dit que si les hyliens possèdent cette forme d’oreille si particulière, c’est pour percevoir la voix des déesses… quelle ironie que les tiennes soient entièrement dévouées à la mienne, tu ne trouves pas ?
Son souffle lui chatouillait le pavillon, Link remua les appendices susmentionnés par réflexe, tentant d’échapper à la sensation, mais ne répondit pas, parfaitement conscient la véracité de ces mots.
Dans cette relation, Ghirahim ne recevra pas uniquement son âme, il obtiendra aussi son cœur. Et ça lui convenait absolument.
Il lui avait fallu moins d’une semaine pour devenir le nouveau centre de son monde et ça ne le dérangeait pas. Et c’était cette réalisation qui lui avait mordu les chevilles et poussé à la confession, plus tôt.
Plus d’une fois avait-il cru avoir trouvé son axe au temps de ses ex, mais toujours le déviaient-ils avant de l’abandonner.
Perdu dans ses pensées, il n’en sortit qu’au contact humide contre le tendon de sa gorge, sa réaction étant d’agiter l’oreiller pour… l’accentuer ? La repousser ? Il n’en savait trop rien lui-même…
– De retour parmi nous ?
La peau refroidie frissonna à ce murmure.
– Navré.
– Tant que j’occupais toutes tes pensées, tu es pardonné.
Ghirahim se recula, lui faisant de nouveau face, vidant sa flûte d’un élégant mouvement de menton, sa longue mèche glissant le long de sa mâchoire en une caresse que Link suivit du regard.
Tout en lui respirait l’élégance et la grâce, il s’en était déjà fait la réflexion à plusieurs reprises, l’admirant en tout instant, incapable de détourner le regard de sa personne au plus petit geste.
Il s’était déjà demandé si c’était dû à sa nature démoniaque ou si ça pouvait être un sort lancé en son encontre, mais ça n’aurait que peu de sens et Ghirahim paraissait soucieux de cette situation.
Il s’était englué les ailes dans sa toile et oubliait régulièrement de s’en débattre, satisfait de son sort actuel, s’y complaisant sans prendre garde au regard affamé des yeux multiples de l’araignée qu’était ce démon.
– Combien de temps devons-nous encore rester ici ?
– Une heure, au minimum. Tu t’ennuies déjà ?
– Déjà ? Répéta-t-il, incrédule. Oh, petit, je baillais avant même de prendre place dans le sanctuaire. La journée n’est qu’une succession d’événements. Vos mariages ressemblent-ils tous à ça ?
– Eh bien… dans l’ensemble, oui. Bien que je n’en sois pas un expert, j’ai participé à très peu d’entre eux, alors j’ai peut-être faux…
Il se perdit de nouveau dans ses pensées bien qu’un rien de tristesse teintait son regard flou, cette fois.
– Quand tu assisteras à une cérémonie donnée par les miens, tu risques d’être rapidement submergé. Il ne faudra pas hésiter à t’accrocher à moi quand tu te trouveras saturé.
De ses longs doigts, il chassa les mèches de son visage, caressant la peau douce et suivant ses propres gestes du regard. Un rougissement s’étala sous le coussinet de ses doigts.
– C’est le moment où je dois être réticent et tenter de trouver un subterfuge pour couper court à notre marché afin de sauver mon âme et passer le reste de ma vie à être éternellement reconnaissant envers Hylia ?
Leurs souffles se mêlaient alors qu’ils se défiaient malicieusement du regard, amusés par la situation.
– Oui, c’est plus ou moins celui-là. Qu’en penses-tu ?
– Je ne reprends jamais ma parole. Et tu as intérêt d’être à mes côtés pour que je n’ai pas à me retrouver inondé, comme tu le crains.
Leurs lèvres se frôlèrent, s’apprêtant à s’ancrer les unes contre les autres pour un autre de ces baisers passionnés auxquels ils s’étaient habitués depuis leur rencontre, mais ils furent grossièrement interrompus par un rire d’ivrogne et une grande brute rousse leur tombant dessus, ses gros bras musclés les attrapant par les épaules.
– Hergo… soupira Link. Zelda sera tellement déçue par ton comportement…
Le décrocher de leurs nuques fut complexe et long, la patience de Ghirahim s’amenuisant à l’œil nu, et quand ils y parvinrent, il fallut le traîner à la première chaise libre.
– Je te laisse avec lui ou tu te charges de prévenir Zelda ?
– On peut aussi le laisser décuver et reprendre où nous en étions avant l’interruption ?
Il souligna sa suggestion de son habituel sourire arrogant, celui qu’il arborait par défaut, en tout temps et en toute heure, et pourtant sa vue seule suffisait à troubler Link.
C’était sans doute car ils n’étaient encore qu’aux prémices de leurs relations…
Quelle relation ? Ils s’escortaient juste mutuellement à un mariage de leur proche. Leur affaire aura pris fin à la dernière goutte de champagne, tout bêtement !
Il ferait mieux d’arrêter de se faire des films et ralentir sur sa consommation d’alcool.
– Si on fait ça, il risque de faire un esclandre, objecta l’hylien.
– Alors, assurons-nous de lui voler la vedette.
L’espace d’une seconde, le projet lui parut attrayant. Après tout, comment pouvait-il décliner ce genre d’invitation ? Comment pourrait-il refuser les lèvres peintes sur sa peau, les doigts déliés courant sous ses habits, le souffle chaud taquinant ses nerfs, toute son attention portée sur lui et uniquement lui ?
L’espace d’une seconde, il faillit donner son accord.
Mais la suivante, il reprit pied avec la réalité, sa meilleure amie apostrophant Hergo et se dirigeant droit sur eux, l’air peu heureuse.
Par réflexe, il se crispa, enfonçant pratiquement ses ongles émoussés dans la peau nue des poignets.
– Regarde pas, y’a la mort qui se dirige droit sur nous, marmonna-t-il entre ses dents.
Ghirahim eut juste le temps d’observer le sang quitter le visage de son contractant avant de saisir enfin la situation, les premiers reproches quittant les cordes vocales de la nouvelle mariée.
Et elle avait du coffre et du vocabulaire, dis donc !
Loin de s’en inquiéter, il attrapa Link par les épaules et le guida souplement à distance de ce qui devint rapidement un divertissement pour tous ceux laissant traîner leurs oreilles.
Le mieux, dans les mariages, c’était les scènes !
– Une heure, tu disais ? Nous devrions commencer à réfléchir au moyen de les occuper pleinement, susurra-t-il en se penchant de nouveau à son oreille.
Link accueillit le frisson le traversant avec un sourire niais, se reposant contre lui. Tenu par les épaules, il avait l’impression qu’il pourrait suivre ses pas jusqu’au-delà de l’horizon.
– Tu as sûrement une petite idée en tête ?
Leurs visages se tenaient à quelques centimètres l’un de l’autre. Ghirahim s’était penché par-dessus son épaule droite, les yeux grands ouverts et la bouche tirée en un sourire mutin. Link se tourna le plus possible, les paupières à moitié baissées et se mordant les lèvres par anticipation, les pommettes s’empourprant.
– Peut-être, oui…
Il referma les dents sur le cartilage sensible, joueur.
– Moi aussi…
Levant les mains, l’hylien les reposa sur les poignets derrière lui, les caressant du bout des doigts, montant et descendant, tournant vers l’intérieur, où la peau était plus souple et plus réceptive à ses attentions bien qu’obtenir plus qu’un sourire appuyé tenait du miracle.
Peut-être qu’à force de laisser traîner ses mains sur ce corps marmoréen trouverait-il le geste ou l’endroit qui le fera plus que ciller… C’était de longues heures en perspective.
Malgré ce divin projet, il devait mettre le holà ou la pente qu’ils emprunteraient seraient bien trop vite dévalée et ils ne prendraient même pas la peine de se réfugier dans un coin plus tranquille avant de commencer à s’effeuiller, ou pire encore…
La présence de Ghirahim était là pour l’empêcher d’attirer l’attention sur ses mauvais travers, pas pour en créer de nouveaux !
– Mais pas ici, parvint-il finalement à tempérer. Je dois te présenter des amis, viens !
Et, vivement, il quitta son étreinte, referma les doigts autour d’un poignet et le traîna auprès du premier groupe d’invités, commençant les présentations avec enthousiasme, ignorant de son mieux l’incrédulité du démon, douché.
Zelda et Impa avaient été conduites à l’aéroport sous des larmes de joie, à destination du lieu sélectionné pour leur nuit de noces et bien d’autres !
Zelda était cramoisie et ne tenait pas en place et même Impa était émue, un léger sourire aux lèvres alors qu’elle lui serrait pudiquement la main.
Le voyage était une idée de Link, mais la destination en tant que telle provenait des rêveries romantiques de sa meilleure amie qui avait toujours eu peur de les énoncer à voix haute, timide sous son apparence bravache.
Les étoiles dans ses yeux prendraient du temps à disparaître.
Les larmes coulant librement sur ses joues, Link agitait les bras sans prendre en compte son environnement, manquant de peu de blesser les voyageurs passant à côté de lui. Un simple regard noir adressé par son voisin fit taire les quelques plaintes avant qu’elles ne quittent les gorges, les belligérants préférant baisser le nez et passer leur chemin.
À chaque décision pacifiste, Ghirahim reniflait de dédain.
Quels vers pathétiques ! Si prêts à s’attaquer aux faibles mais fuyants devant plus forts qu’eux. Ils ne méritaient pas la moindre attention de sa part, respirer le même air que le sien sera le plus grand honneur qui leur aura été donné de toute leur pathétique vie mortelle !
Dire qu’il ne pouvait même pas jouer les seigneurs démons car son petit jeu mettait Link mal à l’aise… Tout se perdait !
Tout entier à ses plaintes intérieures, l’absurdité de sa situation ne lui sauta pas aux yeux. Lui, l’un des plus grands seigneurs démons de son plan, obéissant machinalement aux ordres de son mortel de maître, sans même songer à remettre en doute le moindre d’entre eux.
Ils restèrent dehors dans le hall des départs jusqu’à ce que le couple disparaisse de leur champ de vision, à se faire bousculer par les gens.
– Nous pouvons rentrer ? Soupira dramatiquement Ghirahim.
Portant une main manucurée à son front, il le massa délicatement. Il n’était pas sujet aux migraines mais ça allait peut-être changer…
Il avait l’intention de rouvrir le bec pour poursuivre ses plaintes mais se coupa lorsque les bras musclés de son contractant l’étreignirent subitement, manquant de peu de faire craquer ses côtes au passage, vidant l’air de ses poumons. Quand il enfouit son visage dans les plis du costume hors de prix, Ghirahim avait l’intention de le repousser, particulièrement quand des reniflements atteignirent ses oreilles, lui faisant craindre le pire, mais l’air dévasté sur le visage poupin le remua plus qu’il n’accepta de l’admettre.
– Elle va revenir, tu sais, tenta-t-il maladroitement.
Il lui tapota le dos, cherchant une solution.
– Je sais, renifla Link. J’arrive pas à les arrêter.
Avisant un banc non loin, le démon les y mena, le faisant s’y asseoir, le temps qu’il se calme. Sans le regarder, il sortit un mouchoir en tissu d’une poche intérieure et le lui tendit.
Link y enfouit son visage, essuyant ses larmes soigneusement avant que son nez ne capte le léger parfum qui s’en dégageait. Sans y prendre garde, il l’y enfouit, prenant de longues inspirations, se sentant subitement apaisé, son chagrin effacé le temps de ces respirations.
Lorsque son action le frappa, il se redressa comme piqué au vif, le visage plus rouge que le manteau du démon, celui-ci l’observant, haussant un sourcil épilé.
– Euh, je… désolé ?
– Tout va bien ?
Rougissant jusqu’à la pointe des oreilles, il froissa le mouchoir entre ses doigts puis le lui fourra en boule contre son torse, marmonnant des excuses et des prétextes, évitant son regard.
– On rentre ? Finit-il par renifler.
Il attrapa la main qui lui fut tendue et suivit Ghirahim jusqu’à la file de taxi, s’engouffrant dans le premier se présentant.
Ils parlèrent peu sur le chemin du retour, absorbés dans leurs pensées. Link se torturait l’esprit au sujet de son impulsivité de tantôt. Ghirahim, lui, avait surtout hâte de rentrer, réfléchissant à la planification des jours suivants.
Maintenant qu’il avait rempli sa part du marché – et plus encore – il était temps de passer à la sienne, et ça ne se ferait pas en un claquement de doigt !
Enfin, si, mais pas uniquement.
Le plan démoniaque était loin d’être sans danger pour tous ceux n’en provenant pas. Ils pouvaient ne se présenter que le jour-même et repartir peu après, mais ça pourrait aussi être un choc difficile à gérer pour l’hylien. Il vaudrait mieux lui donner un temps d’adaptation, avec des retours dans son loft pour offrir à son organisme une « pause » pour s’en remettre.
Ce fut une soirée assez paisible durant laquelle ils vaquèrent chacun à ses occupations, se rejoignant la nuit afin de dormir l’un dans les bras de l’autre.
