Quand il était enfant, Link était très tactile.
Il aimait être porté, il cherchait le contact et n’hésitait pas à se servir par lui-même si personne ne faisait le premier pas.
Combien de fois s’était-il faufilé parmi les courtisans ou dans la salle du conseil afin de grimper sur les genoux d’un de ses parents et se blottir contre lui ? Combien de fois avait-il attrapé la main d’un domestique ou d’un garde, la tenant dans la sienne ou l’apposant de force sur son crâne afin qu’ils le caressent ? Combien de fois l’avait-on retrouvé dans le lit de sa sœur, pelotonné contre elle ?
En comparaison, la princesse faisait presque distante, bien que pas en reste, mais plus timide dans sa démarche.
Elle détournait le regard et tendait la main ou attrapait un morceau du vêtement pour attirer l’attention, fixant de ses orbes bleues la cible de sa quête d’affection jusqu’à ce qu’elle ne cède.
Impa en avait plein les bras avec tous les deux. Depuis qu’ils avaient réalisés leurs premiers pas, ils ne faisaient que courir, se cacher et la rendre folle.
Si ses cheveux n’étaient pas blancs, ils le deviendraient par leurs fautes.
Gardes et domestiques avaient appris à garder l’œil ouvert, attentifs au moindre piétinement léger, aux mèches roses du prince ou aux yeux saphirs de la princesse, prévenant la nourrice royale dès les premiers soupçons de leurs présences afin qu’elle accoure pour les ramasser.
Un château n’était pas un terrain de jeu, il y avait des donjons, des douves, des armes antiques et des escaliers. Des courtisans aux mains pleines de doigts. Malgré les vérifications, n’importe qui pouvait entrer, croiser l’un des héritiers à la couronne, l’attraper sous le bras et repartir avec.
Bien sûr, ce ne serait pas aussi simple, mais la possibilité existait et il était hors de question de laisser cette situation arriver, rendant tous les soldats encore plus tendus qu’à l’ordinaire.
Les enfants avaient quitté le berceau de la nurserie pour des lits d’enfants mais ils passaient souvent tout leur temps dans un seul, se blottissant l’un contre l’autre, comme lorsqu’ils n’étaient que des bébés, s’endormant l’un dans les bras de l’autre.
Dans un coin de la pièce, il y avait un tas de coussins qui avaient été collectés dans toute la demeure, amoncelés comme un nid de tissus chatoyants dans lequel ils allaient s’étendre à l’heure de la sieste ou pendant celui des jeux, quand Impa leur lisait des histoires, ou tout simplement comme munitions, quand un regain d’énergie les prenait et qu’ils se les jetaient en pleine figure en poussant des cris digne de Lynels, se poursuivant dans toute la pièce, sous la surveillance de leur nourrice qui savourait cette petite pause bien méritée. Après tout, tant que les hurlements ne se taisaient pas, c’est qu’ils étaient toujours là, non ?
Quand les jumeaux étaient bien épuisés, ils bâillaient à s’en décrocher la mâchoire et revenaient auprès d’elle en chouinant, tentant de monter sur ses genoux avec plus ou moins de réussite selon leurs niveaux de fatigue, et s’endormaient comme des pierres, s’accrochant à ses longues mèches ou sa tenue, un pouce dans la bouche.
Dans l’ensemble, leurs journées étaient assez paisibles malgré les évasions pour découvrir le vaste monde, ponctuées de cours à leur portée, de jeux et de promenades dans les jardins.
C’est justement dans ce contexte que cela arriva.
Au début de leur balade, Impa et les bessons étaient paisibles, appréciant l’air frais et la vie animale qui se frayait parmi les parterres entretenus avec une rigueur quasi militaire. Puis un papillon aux ailes brillantes attira l’attention des plus jeunes et ils lâchèrent bien rapidement les mains ridées, le poursuivant. Puis une autre bête les intrigua et ils changèrent de direction, et bien vite ils couraient sans prendre garde au sol ou au travail méticuleux qu’ils détruisaient par leur insouciance, au grand dam du personnel qui était à deux doigts de la crise de nerf à cette constatation.
La Sheikah veillait sur eux de loin, poursuivant son avancée sans faillir, son regard acéré les quittant le moins possible, mais sachant pertinemment que les courser ne ferait que la fatiguer et n’amènerait aucun résultat. Les jardins étaient clos par les hauts murs du château et si jamais ils tentaient de rebrousser chemin et de repasser par la grande porte, nul doute que les gardes essayeraient de leur barrer le passage et l’appelleraient aussitôt.
Elle était loin de rajeunir et leurs jambes étaient beaucoup trop rapides pour mériter son énergie.
Ils revenaient de temps en temps auprès d’elle, pour lui montrer une fleur coupée, une feuille avec un joli reflet, un caillou avec une drôle de forme, un escargot qui avait été dérangé lors de sa progression… Peu importe ce qu’ils pouvaient bien trouver, s’ils estimaient ça digne de leurs intérêts, alors ça l’était pour « Mpa » qui avait toujours un mot gentil à leur adresser, ignorant qu’elle était juste habituée à ce comportement et avait perfectionné ses compliments depuis de nombreuses décennies.
Personne ne voudrait avoir les tympans transpercés par les cris d’un enfant vexé.
Mais quand Link se mit en tête de grimper aux branches d’un arbre décoratif sous les encouragements de sa sœur, elle se sentit parcourue par l’adrénaline et accourut aux pieds du tronc, remontant ses jupes. Mais trop tard, le petit poison était agile et rapide, ayant dépassé sa portée avant même son arrivée.
Zelda cessa ses encouragements lorsque les gardes furent appelés et elle commença à supplier son frère de descendre, la voix trempée de larmes, inquiète d’une possible punition.
Mais le petit prince aurait mérité des cheveux oranges ou rouges pour mieux illustrer sa tête brûlée. Il poursuivit son ascension, peu alarmé par le bruit des bottes annonçant l’arrivée des soldats. Il avait un objectif, il l’atteindrait. Et peu importe si sa cible était un écureuil prenant la fuite.
Impuissants, les trois adultes observèrent le futur héritier au trône escalader les branches fragiles avec l’instinct de survie d’une noix mojo. Aucun d’eux ne pouvait grimper à sa suite, c’était déjà un miracle que rien ne se soit rompu sous son passage, et ils ne pouvaient pas non plus le déloger à l’aide de leurs lances. Ils pourraient le blesser ou tout simplement le faire tomber.
La seule solution était donc de le suivre, prêt à le rattraper au moindre fléchissement de muscle, la nuque raide d’avoir à lever la tête pour suivre sa progression.
Et ce qui devait arriver arriva, l’arbre ne tint plus et Link tomba après un craquement de mauvaise augure. Hélas, l’effroi les figea une seconde de trop et il était au sol avant qu’ils ne puissent l’arrêter dans sa chute.
La terre était heureusement meuble et sa position lors du plongeon lui évita de graves séquelles. Mais ça restait douloureux et spectaculaire.
Le frère comme la sœur éclatèrent en sanglots bruyants, l’un à cause de la douleur et l’autre par la peur qu’elle avait ressentie.
Ni une ni deux, Impa bazarda la princesse dans les bras du garde le plus proche avec pour mission de la consoler avant de s’agenouiller auprès du galopin afin de l’ausculter correctement.
— Tu t’en tires mieux que je ne le pensais, déclara la nourrice avec un soupir de soulagement. Rien de cassé ou de fêlé, quelques égratignures et peut-être les fesses bleues pour une semaine.
D’un geste, elle attira l’autre garde et lui demanda de porter le petit blessé jusqu’à l’infirmerie pendant qu’elle récupérait la petite fille et congédiait son collègue, qu’il retourne à son poste.
Une fois à l’infirmerie, elle déposa une Zelda reniflante sur un des lits vides, partant à la recherche du personnel médical. Il valait mieux un examen plus sérieux que se contenter de sa vérification sommaire. Il ne serait pas de bon ton de rendre le prince boiteux par une excès de confiance.
— Une mauvaise chute, vous dîtes ? On va voir ça. Vous pouvez le déposer sur le lit, indiqua le médecin en réajustant son monocle.
Après avoir obéi, le garde les salua et retourna à la porte du château avant que ceux chargés de la relève ne signale son absence.
— Je ne vois rien de cassé non plus. Une grosse frayeur, tout au plus. Bien, soignons tout ça ! Quelques gorgées de potions et ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir ! sourit-il au prince.
Celui-ci le regardait, les yeux humides et bordés de larmes, sans trop y croire. La douleur était tellement suffocante !
— Non, pas de potion, trancha Impa.
Le docteur la fixa comme s’il était folle mais n’osa pas le formuler. Il doutait de survivre à une confrontation, même en incluant la royauté.
— Link, l’appela-t-elle. Pourrais-tu me dire pourquoi nous sommes à l’infirmerie ?
— Parce que j’ai manqué de prudence, avoua-t-il d’un ton hésitant.
Il avait baissé le nez, honteux.
Impa avait croisé les bras et le fixait avec cet air qu’elle n’arborait que lorsque sa jumelle et lui avaient fait une grosse bêtise et qu’elle les sermonnait à ce sujet. Glacial et attendant qu’ils formulent la raison qui méritait cette attitude.
— Et ?
— Et que je me suis blessé à cause de ça.
— Qu’aurais-tu dû faire, si tu avais été prudent ?
— Ne pas grimper dans l’arbre ? proposa-t-il. Mais il y avait un écureuil ! Et Zelly adore les écureuils ! Je voulais juste qu’elle puisse le voir de plus près !
Il tenta de se redresser mais la douleur augmenta, le faisant grimacer et couler quelques larmes alors qu’il serrait les dents.
— Et parce que je te sais capable de recommencer, je refuse que la leçon de cette action téméraire soit effacée par la simple absorption d’une potion. Je veux que la prochaine fois, tu te souviennes des conséquences et prenne une décision réfléchie.
— Mais Mpa, c’est cruel ! le défendit Zelda depuis où elle était allongée.
— Parfois, la cruauté est nécessaire.
Il fallait être stupide pour penser qu’être la nourrice royale était un poste facile où il suffisait de passer tous les caprices des rejetons de ses majestés. Les punitions et les recadrages existaient tout aussi bien et il fallait être intraitable, prouver son point de vue.
— Je me suis bien fait comprendre Link ? Tes plaies vont être pansées et seront nettoyées à intervalles réguliers, mais pour le reste, tu vas devoir prendre sur toi afin de ne plus jamais te remettre en danger suite à un acte inconsidéré. Tu mérites mieux que ça.
Il garda la tête basse mais l’inclina en accord, ses poings serrés sur ses vêtements.
Elle ne réclama pas de réponse orale, faisant simplement signe au soignant de s’occuper des meurtrissures, puis les raccompagna à la nurserie, adaptant son pas à celui boiteux du blessé qui ne lâcha pas un mot du reste de la journée, au même titre que sa sœur qui, elle, ne le lâcha pas lui.
Parfois, la cruauté était nécessaire. Mais que c’était difficile de jouer les méchants !
