Quand la présence de Lavio fut officielle et actée auprès de la reine, la question de l’installation fut posée.
Link ne réfléchit même pas en proposant qu’il revienne chez lui. C’était logique, non ? Ils avaient déjà partagé les lieux, il suffirait de quelques aménagements supplémentaires pour que ça dure dans le temps !
Un peu décontenancé, le Lolien avait accepté un peu par réflexe, sans prendre trop le temps d’y repenser, non plus. Il connaissait la maison et avait eu un peu le temps d’explorer les environs. Il faudra s’habituer à vraiment vivre ensemble, et pas uniquement se croiser comme ils l’avaient fait lors de sa quête.
Impa ricanait de manière à n’être entendue que par Zelda qui, elle, les contemplait avec un rien de fatigue.
Les deux idiots piétinaient depuis déjà une bonne heure, évitant de se regarder. Ils devaient mieux connaître le mur derrière elle que quiconque à l’heure actuelle !
Elle avait le sale pressentiment que son très cher frère et que son nouveau meilleur ami allait être la source de très nombreuses migraines dans les semaines… mois ? années ? à venir.
Se massant une tempe de sa main gantée, elle reposa sur eux son regard le plus sérieux avec un rien de lassitude.
Ils étaient entre eux, tous les quatre, dans son bureau, ce qui lui permettait de ne pas avoir à faire semblant ou à suivre un quelconque protocole afin d’éviter la combustion spontanée du grand maître des cérémonies sous une telle impudence. Elle s’affala sur sa chaise pour faire bonne mesure.
— Donc, Link, tu as l’intention de loger l’ambassadeur de Lorule dans ta demeure. Et, Lavio, tu es d’accord avec ça ?
Ils hochèrent la tête de manière synchronisée.
— Dans ta maison. Qui, si mes souvenirs sont bons, n’est constituée que d’une seule pièce pour absolument tout ?
La réalisation parut faire son chemin au vu de la tête qu’ils faisaient.
— Et, à moins que tu n’ais fait des frais d’ameublement pendant mon… emprisonnement, tu ne possèdes toujours qu’un seul lit, je me trompe ?
De façon détachée, elle se fit la note mentale qu’ils s’empourpraient pratiquement pareil, devenant presque aussi rouges que les beaux yeux de la reine Hilda.
Mais elle s’égarait.
— Il semblerait que je n’ai fait aucune erreur. Il serait peut-être bon, du coup, d’examiner plus en profondeur cet arrangement.
Finalement, c’était peut-être eux qui allaient prendre feu…
— Qu’est-ce… qu’est-ce que tu proposes ? marmonna son frère en serrant les poings.
— Des travaux. C’est l’occasion idéale pour modifier ton habitation et ajouter plus d’espaces, les séparer, bref, que vous soyez à l’aise et que vous ne vous marchez pas dessus.
Il maugréa, croisant les bras, clairement en train de soupeser les options. Depuis qu’ils s’étaient retrouvés, elle tentait d’obtenir ce résultat, consciente de l’attachement qu’il avait pour cette vieille chaumière et surtout des souvenirs de sa vie avec son oncle, mais le confort y était spartiate. Il méritait plus et pouvait largement se l’offrir.
— Pour le moment, Lavio, tu seras logé ici, au château, le temps que les travaux nécessaires soient effectués. Quand à toi, Link, tu es libre de t’installer dans tes appartements ou de camper dans ton verger. Si nous nous penchions sur les commodités à apporter ?
Ils avaient ainsi obtenu un étage où se trouvaient les chambres et la salle de bain, ainsi qu’une bibliothèque, la cuisine, une cave où enfermer tout le matériel amassé par Link à travers ses quêtes et ainsi éviter les surprises malvenues, et une pièce dédiée à Lavio, en plus de sa propre boutique à Cocorico.
Techniquement, il avait aussi sa chambre qui lui était réservée, bien sûr, mais il avait timidement demandé son espace sans en expliquer plus, ce qui fut accepté d’un haussement d’épaules des jumeaux qui cherchèrent où la placer.
Link n’eut pas beaucoup le temps de s’appesantir dessus, reprenant la route peu après la fin des travaux. Juste le temps de remettre en place ses affaires, d’y passer quelques nuits et de donner la charge de la décoration entre les mains capables de Lavio. Et l’interdiction de mettre en vente ses possessions s’il ne voulait pas disparaître mystérieusement dans les environs du mont Hébra.
Ce fut donc à son retour d’Estoffe que le changement le frappa, ayant oublié. Il se retrouva ainsi à redécouvrir ce qui allait être sa nouvelle demeure, à devoir créer de nouveaux repères, dans un endroit qui n’était déjà plus vraiment le sien, si ?
— M. le Héros, vous êtes de retour !
Resté les bras ballants dans l’entrée, il fut assailli par quelque chose de violet, s’il avait bien vu, et si ses oreilles avaient bons, c’était son locataire qui tentait de l’étrangler. Il lui fit signe de le laisser respirer s’il ne voulait pas finir en déco murale.
— M. le Héros, vous auriez pu me prévenir, je n’ai pas fait le ménage ! se plaignit-il en le relâchant.
Assister à ses mimiques sans que son visage ne soit camouflé était assez déstabilisant. Pour se donner une contenance, Link observa l’intérieur de la maison, fronçant les sourcils.
— Lavio. Il n’y a pas un grain de poussière. Qu’aurais-tu voulu faire de plus ? Repeindre ?
Les compétences de Lolien en art ménager avaient été une surprise des plus agréables. Link avait eu l’impression que les yeux de sa sœur étaient emplis de toutes les étoiles de la voûte céleste, tellement ils brillaient. Lui en avait été légèrement vexé, conscient d’y être nul plus par manque d’intérêt que par manque d’aptitude réelle.
— Mais…
Il appuya ses mains sur ses épaules pour l’apaiser.
— Tout va bien. Il ne s’est rien passé de grave en mon absence ? Tu me montres ce que tu as fait ?
Lavio était bavard quand il était à l’aise et il savait comment le lancer, ce qui permit de le concentrer sur autre chose que sa soi-disant paresse.
Dans l’ensemble, il avait reproduit le précédent intérieur à l’identique, ajoutant quelques touches personnelles ou les améliorant. Les nouveaux espaces montraient de l’hésitation dans la liberté de s’affirmer.
— Et derrière cette porte ? voulut-il savoir en la montrant.
Son interlocuteur se figea, rougissant et jouant avec ses doigts, clairement hésitant.
— Est-ce que c’est le moment où je prends peur ou je dois être scandalisé ?
— C’est, c’est…
La fin de sa phrase se finit dans un borborygme.
— Certes. Et dans ma langue ?
— C’est mon atelier. Vous vous en souvenez ? J’avais demandé à avoir un espace pour moi et-
— Lav’, je suis debout depuis des heures, j’ai parcouru je ne sais combien de kilomètres pour rentrer au plus tôt. Ne me demande pas de me souvenir, je ne sais même plus comment on fait, à l’heure actuelle.
La soudaineté du surnom lui avait arraché un couinement mais il n’eut pas le temps de réagir à ce détail lorsque le reste de la phrase le percuta enfin.
Tout entier à l’euphorie de son retour, il avait manqué les preuves évidentes de l’épuisement du propriétaire des lieux et l’avait traîné dans toute leur fermette, l’assommant de sa conversation stupide.
La culpabilité le prit à la gorge et il baissa la tête, se frottant la nuque, la relevant à la réalisation d’une éventuelle solution.
— Je reviens dans un instant ! prévint-il seulement avant de disparaître derrière ladite porte.
Link ne resta pas seul longtemps mais il en profita pour s’asseoir précautionneusement au sol et entreprit de retirer ses bottes de Pégase, les jetant un peu n’importe où. Il s’en excuserait plus tard.
Il eut tout juste le temps de se caler le dos contre le mur que le panneau faillit le percuter sous la violence utilisée par son locataire qui s’agita, affolé de ne pas le retrouver là où il l’avait laissé.
— Ici, marmonna-t-il en agitant vaguement le bras.
Le retrouver affalé contre la cloison parut empirer son état de nerf, mais l’aventurier n’en fit pas grand-cas, son attention plutôt dirigée sur la fiole au contenu violet.
— Une zone de combat ? articula-t-il difficilement.
Maintenant que son esprit avait intégré qu’il était chez lui, que son aventure à Estoffe était officiellement terminée, et qu’il avait eu le malheur de s’asseoir, il se sentait lentement sombrer dans l’endormissement, alors qu’il portait la même tenue depuis des jours et que son lit n’était qu’à une volée de marches.
Pathétique.
— Quoi ? Vous devez repartir vous battre ?
— C’est toi qui as une potion violette dans les mains. Mamie Magie ne te l’a pas expliqué quand elle t’a servie ? Elles servent à infliger des dégâts aux personnes alentours. Pratique pour la tour de l’Escarmouche ou quand le boss du donjon peut faire appel à des sbires.
Il s’embrouillait dans sa diction, sa langue lui semblait peser des tonnes, au même titre que ses paupières.
— Ah, je crois qu’il y a méprise. C’est un philtre revigorant que j’avais l’intention de vous proposer. Mais vous avez surtout l’air d’avoir besoin d’une bonne nuit. Je vous monte dans votre lit ou je vais chercher une couverture ?
Aucune des deux suggestions ne lui plut alors il tendit la main dans sa direction, s’emparant du flacon. Le déboucher fut plus difficile que combattre un Stalfos dans cet état, et Lavio s’agenouilla pour l’aider, mais quand il céda, il ne prit pas le temps de fanfaronner et le vida d’un mouvement de menton, ne prêtant pas garde à l’effroi sur le visage de son ami.
Non, à la place, il se concentra sur l’impression d’avoir beaucoup trop d’énergie pour les dix années à venir, sautant sur ses pieds et commençant à rebondir sur place, sans comprendre.
— M. le Héros ? Vous allez rire, j’en suis persuadé, mais il s’agissait d’ingérer un peu moins d’une gorgée. Maximum. Quelques gouttes, au mieux, dans votre état de fatigue.
— Lavio. Quelle est la recette de ton philtre ?
— C’est un secret ! J’ai interdiction de la divulguer, et même si je le voulais, je ne pourrais pas ! s’empressa-t-il de répondre. Je vous suggère de vous trouver une activité vous permettant de dépenser un gros quart de cette énergie factice, ça pourrait suffire pour annuler son efficacité.
Il se releva rapidement, agrippant l’ourlet de sa tunique pour s’occuper les mains, les yeux fixant fermement son interlocuteur qui paraissait bouillir sur place, paraissant plus menaçant à chaque seconde.
— « Une activité » ? Dis-moi, lapin stupide, te poursuivre à travers tout le royaume avec une de tes armes surévaluées, est-ce que ça peut compter comme une activité ?
La porte de l’entrée claquant contre le mur fut son unique réponse.
— La chasse est ouverte, grinça-t-il d’un air menaçant.
Il se contenta d’attraper la Baguette de Feu, laissant là ses bottes, et entreprit de le courser, comme promis.
La rumeur de son retour eut tôt fait d’atteindre toutes les oreilles d’Hyrule.
