Sicktember 2022

Sicktember 2022 – Maternage excessif 8/30

Quand Link refit surface trois longues années après la dernière fois qu’elle l’avait vu, Zelda sentit son sang geler.

Sa prise sur les accoudoirs de son trône lui blessait les mains, mais elle ne se sentait pas capable de les relâcher, tout comme elle ne pouvait détourner le regard de son apparence.

L’appui lourd et ferme de la main d’Impa sur son épaule la sortit de sa pétrification et elle tenta de se reprendre, s’éclaircissant la gorge, ses yeux ne parvenant pas à se fixer sur lui, voletant à différents points.

— Tu, s’étrangla-t-elle. Tu es de retour. Je te souhaite un bon retour auprès des tiens.

La tête basse, il ne répondit pas, la relevant à peine pour que leurs yeux se croisent.

Avec un pincement au cœur, elle se fit la réflexion intérieure que même après son combat avec Ganon, il n’avait pas l’air aussi… déchiqueté ?

En jetant des coups d’œil autour d’elle, elle put constater qu’elle n’était pas la seule à être troublée par l’apparence ou l’apparition de leur héros. L’inconfort évident des courtisans, mais aussi des quelques domestiques et des gardes, provenait de la même source : Link.

Link, qui avait l’air d’avoir pris dix ans pendant son absence, qui se tenait avec tout le poids du monde sur les épaules, dont les habits étaient sales, troués, déplorables, Link qui donnait l’impression que lui souffler dessus suffirait pour le mettre à terre.

Rien à voir avec le petit garçon plein de vie dont avait fini par se rappeler le château, ou le héros explosif qui n’hésitait pas à exprimer haut et fort dès que quelque chose ne lui convenait pas. Il en était une pâle copie.

Se libérant de la prise de sa nourrice et faisant fi du protocole, elle se leva du trône, descendit les quelques marches qui la séparait de la foule, sautant au cou de son jumeau enfin revenu, l’enlaçant avec force.

Zelda le sentit se tendre avant de s’écrouler pratiquement contre elle, ne cherchant pas à lui rendre l’étreinte mais s’y fondant.

Maintenant qu’elle était aussi proche de lui, des détails lui sautèrent aux yeux. Il sentait horriblement mauvais, des cernes sombres marquaient le dessous de ses yeux, comme des coquards, quand à ses yeux… Elle les croisa un instant, juste un instant, mais ça suffit pour qu’un frisson violent la retourne. Ils étaient tellement hantés…

À eux seuls, ils lui racontaient qu’il n’avait aucune idée de comment il était arrivé ici, que si ça n’avait tenu qu’à lui, nul doute que le royaume d’Hyrule aurait porté le deuil du héros princier.

Mais il était là.

Alors Zelda l’attrapa par les épaules et le détacha d’elle, lui refaisant face.

— Tu séjourneras ici, annonça-t-elle.

Puis, sans attendre la moindre réaction ou plainte, elle l’attrapa par le poignet et le traîna pratiquement derrière elle à travers les couloirs, jusqu’à ses appartements. Elle y appela ses femmes de chambre, leur réclamant de préparer un bain et de trouver des vêtements pour son frère.

En attendant que ce qu’elle avait ordonné soit opérationnel, la future reine l’installa dans la salle de bain, le forçant à s’asseoir sur une des chaises, lui retirant son bonnet et ses bottes, puis prenant place à côté de lui, lui prenant la main.

Son odeur corporelle était vraiment atroce et lui retournait l’estomac, mais elle sentait que si elle s’éloignait, elle le perdrait. Alors elle serra plus fort sa main, jouant avec les multiples anneaux décorant ses doigts, gardant le silence.

— Le bain est prêt, votre altesse. Souhaitez-vous que nous fassions appel à des valets de chambre ou que nous nous en chargions ?

C’était faible, mais elle sentit Link sursauter et resserrer à son tour sa prise sur elle, comme si il voulait qu’elle reste avec lui mais n’osait pas le formuler.

— Vous pouvez y aller. Je m’en chargerai.

Les servantes échangèrent des regards surpris entre elles mais ne commentèrent pas, s’inclinant avant de quitter la pièce. Il était évident que les potins allaient porter dessus, mais elle n’en avait cure pour le moment. Et tant pis si de nouvelles rumeurs naissaient sur une éventuelle relation incestueuse entre eux deux, il y avait plus important à gérer pour le moment.

— Link ? Il faut que tu te laves. Tu penses en être capable ?

Il ne répondit pas, l’air perdu dans ses pensées.

— Ne viens pas me le reprocher plus tard, dans ce cas.

Ôtant ses bracelets, elle se pencha sur lui et entreprit de le déshabiller, serrant les dents à plusieurs reprises, que ce soit dû à l’amplification des effluves ou la découverte d’autres blessures en plus de celles qu’il arborait déjà avant sa disparition.

Il se laissa manipuler comme une poupée de chiffon alors qu’elle le guidait jusqu’à la baignoire, l’y asseyant. Il frémit au contact de l’eau mais ce fut sa seule réaction.

— Oh, grand frère… souffla-t-elle tristement en repoussant son unique mèche rose derrière son oreille. Que t’est-il donc arrivé ?

Avec des gestes doux, elle s’empara de l’éponge végétale et entreprit de le nettoyer, gardant le silence tout du long. Link ne réagit pas un instant, n’ouvrit pas la bouche non plus, la tête penchée en avant, les yeux dans le vague. Elle aurait tout aussi bien pu baigner une poupée, de ce qu’elle en savait.

Impa entra alors qu’elle lui lavait les cheveux.

— J’ai entendu les domestiques raconter que tu avais refusé leur aide. Veux-tu de la mienne ou tu te débrouilles ?

— Presque fini. Mais j’en aurai besoin pour l’en sortir. Je n’y avais pas réfléchi, avoua-t-elle avec embarras.

La nourrice eut un sourire attendri et se retroussa les manches, préparant la tenue qu’elle avait apporté et la déposant sur une commode.

— J’ai peur, Impa, il n’a pas dit un mot depuis son entrée dans la salle du trône et il a l’air… mort ?

Elles gardèrent le silence alors qu’elles le transféraient de la baignoire au lit à baldaquin, après l’avoir séché et habillé.

Quand il fut allongé et recouvert de l’édredon, il ferma les yeux et parut s’endormir rapidement.

Assise à ses côtés, sur le lit, Zelda le couvait d’un regard concerné alors qu’Impa veillait sur eux, dans son dos.

— Que lui est-il arrivé pendant ces trois années ? On s’est à peine aperçus la deuxième fois où il m’a sauvé de Ganon… Il a disparu peu de temps après, mais il avait l’air comme d’habitude. Épuisé du combat, bien sûr, mais rien à voir avec maintenant. Il a l’air… tellement éteint… Comme mort debout.

Elle se tendit quand la main de la vieille Sheikah appuya sur sa tête mais se détendit quand elle se contenta de lui caresser les cheveux.

— Tu devrais peut-être t’allonger aussi.

— Mais mes devoirs, le royaume…

— Seront toujours là demain, et la régence est toujours en place. Dors, petit papillon, je te réveillerai si ton absence de l’après-midi nous dirige vers notre perte, promis.

Malgré le ton taquin, Impa était sérieuse et elle le savait, ce qui lui permit de se détendre et de fermer les yeux, le sommeil la happant.

À son réveil, son frère était blotti contre elle, la tenant d’une manière dont elle ne pourrait s’échapper sans aide. Ce n’était pas de l’affection, c’était clairement de la peur qui tendait ses muscles.

— Oh Link, qu’as-tu de nouveau traversé ?

Avec difficulté, elle extirpa son bras et repoussa les mèches encore humides du visage de son frère, le scrutant comme si elle pouvait y retrouver des réponses, la raison de son triste état.

Il fallut des mois pour qu’elle obtienne un premier mot et près d’une année complète pour en avoir le fin mot de l’histoire.

Une année à surveiller Link comme du lait sur le feu, à le forcer à se nourrir, à veiller à son hygiène, à le traîner dehors pour qu’il marche un peu et respire de l’air frais, planant au-dessus son épaule, telle une ombre.

Et quand, enfin, il cracha le morceau, elle regretta d’avoir voulu savoir, qu’il s’ouvre à elle. La blessure était profonde, si infectée, qu’elle se trouvait incapable de pouvoir la guérir, la pansant maladroitement et priant pour qu’elle se referme toute seule.

Combien de fois fut-elle arrachée de son sommeil par les cauchemars de son jumeau ? Combien de fois lutta-t’il contre son étreinte, tenta-t’il de s’en éloigner, sans rouvrir les yeux, poussant des cris l’horrifiant ?

Mais jamais elle ne l’abandonna. Pas une seule fois elle ne le relâcha, s’entêtant à prendre soin de lui, à le pousser hors de sa léthargie, sous les regards de pitié de ceux assistant à ce triste spectacle. C’était son frère. La seule famille qui lui restait. Elle continuerait de le tenir à bout de bras aussi longtemps qu’il le faudra.

Pendant des heures, des jours, il lui raconta les plages blanches de Cocolint, le soleil sur sa peau, l’affabilité des insulaires, les repas de noix de coco et de bananes. Les moments paisibles à juste écouter le ressac de la mer ou la balade du Poisson-Rêve. La quête presque facultative qui s’était présentée à lui, qu’il avait débuté avant de la laisser en suspens, plus intéressé par la possibilité de pouvoir prendre des sortes de vacances après avoir enchaîné quasiment trois aventures avec peu de respiration entre chacune.

Et Marine.

Marine et ses longs cheveux roux. L’hibiscus rouge qu’elle y portait. Son sourire enjoué. Sa robe bleue.

Si Zelda fermait les yeux, elle pourrait la voir sans trop se forcer. Link avait utilisé un temps infini à la décrire, à parler d’elle. C’était évident qu’il était tombé amoureux d’elle. C’était aussi évident qu’il avait eu le cœur brisé quand il se réveilla, accroché à un morceau de son bateau, perdu au milieu de l’océan.

Il la pleura longuement dans ses bras et quand il ne lui resta plus une seule larme, il restait sans vie, tel un pantin dont les fils étaient coupés, fixant devant lui sans voir, ses yeux de nouveau vides et éteints.

Quand elle accepta de le laisser retourner dans sa petite maison, Link allait à peine mieux mais elle ne pouvait pas éternellement le materner comme ça. Il s’était repris et pouvait se gérer tout seul, sombrant dans un mutisme effrayant, mais vivant par lui-même.

Jamais elle n’aurait pensé avoir à remercier Ganon et sa soif de pouvoir, provoquant l’apparition de failles inter-dimensionnelles et par ricochet, l’arrivée de Lavio.

Jamais.

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